L’Eglise catholique et le célibat des prêtres

L’obligation du célibat du prêtre ne s’est mise en place que progressivement. La plupart des apôtres étaient mariés. 39 papes étaient mariés et eurent des enfants. L’accent de l’argumentation en faveur du célibat du prêtre s’est déplacé au cours du temps. Un argument primordial au début mais qui n’est plus guère utilisé est celui de la « pureté rituelle ». Il s’agit d’un argument tiré de l’Ancien Testament. En effet les lévites de l’Ancien Testament s’abstenaient de rapports conjugaux pendant leur période de service au temple, à tour de rôle. Les prêtres de la Nouvelle Alliance doivent faire plus et progresser de la continence périodique à l’abstinence permanente, parce qu’ils célèbrent le culte tous les jours

Puis on dit que puisque Jésus ne s’est pas marié, son plus proche disciple, le prêtre, doit l’imiter sur ce point. Mais théologiquement on conçoit mal que Jésus ait pu se marier. Humainement la vie et la carrière missionnaire de Jésus ne ressemblent pas à celle du prêtre. De plus Jésus n’a jamais imposé le célibat à ses disciples.

On dit aussi que le célibat donne une meilleure disponibilité pour le royaume. Cet argument ne plaide pas unilatéralement en faveur du célibat. Tout dépend de l’attitude intérieure du sujet. Résumons les situations : un célibat bien assumé apporte sans doute le maximum de liberté ; un célibat mal accepté entrave cette liberté; un mariage heureux assure une disponibilité suffisante; un mariage malheureux n’est pas plus favorable qu’un célibat analogue. Cet appel s’adresse à tous les croyants, pas seulement aux prêtres. Cet amour du Christ se rencontre aussi bien parmi les laïcs et les ministres mariés des Églises orientales et réformées. Il n’a aucun rapport direct avec le célibat. Le détachement qu’il suggère concerne tous les biens terrestres, pas seulement la famille.

Le célibat serait-il signe eschatologique ? C’est l’argument le plus fort, ces derniers temps qui plaide en faveur de l’idéal de virginité. Il s’appuie sur Mat 22:23-33 ou ses parallèles Marc 12:18-27, Luc 20:27-38 : «A la résurrection on ne prend ni femme, ni mari; mais on est comme des anges dans le ciel» Est-ce à dire que les élus, comme les anges sont célibataires? La question est ridicule. Dans ce texte l’évangile n’enseigne rien sur les conditions concrètes de la vie au ciel, ni sur la nature des anges; il n’insinue rien sur leur sexe et ne suggère pas qu’ils sont asexués, et que l’idéal de l’homme, sur terre, serait de renoncer, comme eux, à l’activité sexuelle. Glisser vers de telles interprétations serait reprendre le dualisme grec de l’union de l’âme et du corps, où l’âme est impatiente de s’évader d’une chair pesante et rendue impure par le sexe. Ce serait, dans la même logique, déprécier non seulement le mariage, mais les divers éléments de la condition terrestre: la nourriture, le travail, l’aménagement du monde, puisque apparemment les anges ne font rien de tel. On voit le contresens, révélateur d’une phobie du sexe, qu’il y aurait à conclure de ce texte à un idéal célibataire. On retrouve ici certains excès du platonisme des Pères de l’Église, en particulier de saint Jérôme: la virginité rend l’homme semblable aux anges; dans le mariage, il se conduit à la façon des bêtes. On méconnaît la sexualité, considérée comme uniquement charnelle. Et l’on se complaît dans les phantasmes du prêtre autre Christ et homme angélique. Ange ne veut pas dire célibataire, mais homme accompli, ressuscité, « fils de Dieu ».

La position officielle de l’Eglise catholique est toujours encore l’obligation du célibat du prêtre. Le fait de mettre en cause cette position est souvent perçu comme une rébellion contre l’Eglise. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un article de foi mais d’une règle de discipline interne de l’Eglise catholique latine. Il n’existe aucun argument théologique qui obligerait le prêtre à rester célibataire. De plus une règle peut être changée sans remettre en cause le fondement de l’Eglise. Ce qui fait problème, ce n’est pas le célibat en tant que tel mais le fait que ce soit la condition sine qua non de l’accession à la prêtrise.

Laissons nous interpeller dans ce domaine par la position des autres Eglises chrétiennes. Actuellement il n’est plus possible de réfléchir à un tel problème sans avoir une vision oecuménique. Il ne s’agit pas de perdre son identité ou de s’aligner sur telle ou telle Eglise, mais de s’interroger sur le pourquoi de telles différences. Pour une fois ce n’est pas l’Eglise catholique qui est la plus fidèle à la tradition apostolique en ce domaine. On peut aussi se demander comment le célibat est perçu dans d’autres cultures, notamment dans la culture africaine.

Malgré la pression faite en haut lieu pour que des responsables d’Eglise ne prennent pas officiellement position pour l’ordination d’hommes mariés, un certain nombre d’évêques se sont prononcés en leur faveur (notamment 81 s’étaient prononcés dans ce sens lors du synode sur les prêtres en 1971). La plupart des synodes diocésains en France se sont aussi prononcés dans leur majorité pour cette solution.

Après l’affaire Vogel (évêque de Bâle), il y eut 500000 signatures en Autriche pour demander entre autre la suppression de l’obligation du célibat pour les prêtres. Il y en eut encore plus en Allemagne. Ne sous-estimons pas un tel mouvement d’opinion publique dans l’Eglise. A travers son histoire, l’Eglise a maintes fois changé certaines de ses « positions définitives et irréformables ».

Cependant ne pensons pas naïvement que le mariage des prêtres règlerait le problème des vocations. La crise d’identité du prêtre est beaucoup plus profonde que cela. Mais dans l’autre sens, ne minimisons pas cette affaire. Depuis les années 1960, au moins 5000 prêtres ont quitté leur ministère en France, la plupart pour se marier. Dans le monde il y en a près de 100000. Ceux qui n’ont pas obtenu leur réduction à l’état laïc sont toujours prêtres mais n’ont plus le droit d’exercer leur ministère. Et l’on peut s’interroger sur la manière dont ces personnes sont traitées par l’Eglise-Institution. Il est possible de lire de nombreux témoignages à ce sujet, soit de la part de prêtres, soit de la part de femmes de prêtres. Il est tout à fait scandaleux que l’Eglise puisse fabriquer ses propres exclus. Cette attitude est aux antipodes de l’attitude de Jésus. Il est regrettable que lors de l’année dite « sacerdotale », ce type de réflexion ait été complètement occultée. On a présenté comme modèle de prêtre le curé d’Ars qui est un type de prêtre correspondant à la spiritualité d’une certaine époque mais où la majorité des prêtres actuels ne se retrouvent plus. D’autre part une réflexion valable sur le prêtre ne peut pas se faire sans développer en même temps une réflexion sur les laïcs. Cela ne rentre absolument pas dans les préoccupations de l’Eglise hiérarchique qui décidément a une vision très cléricale de l’Eglise.

 

Georges Heichelbech

Pourquoi les jeunes catholiques sont-ils presqu’exclusivement « tradis »?

Tout d’abord, au risque de nous répéter, redisons que les jeunes, de façon générale, ne sont pas « tradis ». Massivement, ils ne sont pas du tout catholiques. Il reste que les jeunes qui affirment haut et fort leur identité catholique (ou leur catholicisme comme une identité) sont très largement sensibles à la mouvance traditionaliste, ce qui conduit certains à penser que si l’Église revenait à des pratiques anciennes (liturgiques et catéchétiques), il y aurait de nouveau des jeunes dans les églises. Le raisonnement est évidemment faux, mais il est très en vogue et les courants traditionalistes s’en emparent pour appuyer leurs revendications.Posons-nous cependant la question : pourquoi le catholicisme plaît-il à ces jeunes gens et jeunes filles ? Pour une raison des plus honorables : ils sont épris d’idéal. Ils rêvent de perfection, de pureté, d’absolu. Vous vous en étonnerez : trouvent-ils vraiment cela dans le catholicisme ? Oui, dans leur vision l’Église est une société parfaite, voulue par Dieu. Le pape est le vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre. Lui obéir, c’est obéir à Dieu lui-même. Cette Église, sainte, parfaite, irréprochable, détient la Vérité et les clés du ciel. Ce système de pensée totalitaire et totalisant, système de certitudes et de perfection, est profondément satisfaisant pour certains psychismes épris d’absolu. C’est un monde d’ordre où le bien et le mal sont clairement identifiés, un monde sûr et stable. On sait où l’on va et ce qu’on a à faire.Évidemment, il faut des dispositions particulières liées à l’histoire personnelle ou familiale pour entrer dans cette logique. Mais il s’est toujours trouvé des gardiens de révolution ou de jeunes gardes rouges pour entrer dans des logiques quasi sacrificielles de défense de systèmes qui, pourtant, ne semblaient ni très attirants, ni très vertueux. La capacité d’idéalisation du psychisme humain est toujours surprenante! C’est le terreau sur lequel prospèrent les sectes. Il serait regrettable qu’à terme le catholicisme leur soit apparenté. Mais, rappelons-le, ces jeunes gens, obéissants, dévoués et combatifs, prenant fait et cause pour la haute figure paternelle qu’incarne le pape, sont une minorité. Pour la majorité des jeunes générations, le pape n’est qu’un vieil enjuponné, représentant d’une institution poussiéreuse qui s’est compromise avec tous les pouvoirs et qui n’a même pas l’attrait exotique et la bienveillance d’un DalaïLama.

Et ne nous laissons pas aller à croire que les jeunes générations (celles qui ne fréquentent pas les églises) seraient moins généreuses, moins éprises d’absolu et d’engagement que les précédentes. Il y a beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles désireux de donner sens à leur vie, prêts à donner leur vie, mais qui veulent le faire les yeux ouverts, l’intelligence en alerte. Doit-on leur dire : « Soyez les bienvenus, veuillez déposer votre intelligence, votre esprit critique et votre liberté de juger et de parler au vestiaire, ne vous inquiétez pas, le pape et les évêques les auront sous bonne garde. Désormais, il vous suffit de faire ce qu’on vous dit de faire, de croire ce qu’on vous dit de croire » ?

Certains soulignent que ce sont les milieux les plus traditionnels qui fournissent les plus gros contingents de vocations. Si l’on regarde la « tendance » depuis dix ans, force est de constater que c’est assez vrai. Deux courants se conjuguent. Un nombre non négligeable de garçons qui veulent être prêtres se tournent vers des formations « traditionnalistes». Et dans les séminaires plus « ordinaires », diocésains, les jeunes gens qui entrent font petit à petit changer les choses en faveur de pratiques de plus en plus classiques, voire conservatrices ou réactionnaires. Les prêtres les plus récemment ordonnés sont significativement plus attachés que leurs aînés aux signes extérieurs de dévotion, aux ornements cultuels, liturgiques et vestimentaires. Faut-il en conclure que si l’Église dans son ensemble était plus « traditionnelle », il y naîtrait plus de vocations ?

C’est aller un peu vite en besogne. C’est supposer que les gens qui ont rompu avec la pratique religieuse, et se sont éloignés de l’Église catholique depuis trente ou quarante ans, l’ont fait parce que l’Église était trop « moderne ». Or rien, absolument rien ne corrobore cette interprétation. C’est même l’inverse. Quand on interroge les gens sur les raisons de leur désaffection, les reproches qui sont faits à l’Église sont d’avoir été incompréhensible, moralisatrice, éloignée des préoccupations communes des gens. Les gens ne sont pas partis parce que des laïcs en responsabilité étaient trop autoritaires ou parce que la messe n’était pas célébrée avec suffisamment de dignité, mais parce que leur curé « ne les écoutait pas », « ne comprenait rien », « les jugeait ».

 

p 117 – 121 du livre d’Anne Soupa et Christine Pedotti « Les pieds dans le bénitier », octobre 2010, Presses de la Renaissance 

 Anne Soupa et Christine Pedotti, respectivement journaliste et éditrice, ont fondé le Comité de la jupe pour lutter contre la discrimination à l’égard des femmes dans l’Eglise catholique, puis la conférence des baptisé-e-s de France pour susciter la conscience et la responsabilité des catholiques 

L’Eglise est-elle experte en humanité?

Nous touchons là du doigt un point particulièrement problématique, qui d’ailleurs nous renvoie de manière générale au rapport que l’Église, en tant qu’institution, entretient avec les sociétés et le monde. Il s’agit de la question de la « loi naturelle », déclinaison de cette Vérité dont l’Église se voudrait l’unique détentrice. Différente de la « loi naturelle », l’idée d’un « droit naturel » est fort ancienne. Celui-ci pourtant s’est toujours élaboré dans le débat, et n’a jamais pu s’imposer autrement que par le consensus pour une raison évidente : si le droit dont il s’agit est bien « naturel », alors toutes les parties qui ont vocation à s’y soumettre en percevront l’universalité et la pertinence. Une large partie du droit international – exception faite des législations techniques ou « régionales » – est d’ailleurs d’une certaine façon l’héritière d’une telle conception du « droit naturel », qui présente un contenu ouvert avant que l’humanité politique, par l’entremise de ses représentants, n’en révèle unanimement – en principe du moins – une dimension particulière, qui alors s’imposera à tous. Ce n’est pas, comme dans le « droit positif », un simple fait majoritaire, où une communauté particulière se donne les lois qui la gouverneront, mais l’assentiment unanime à un commandement humain fondamental qui, à ce titre, est également légitime pour tous.Or, avec la « loi naturelle » dont l’institution ecclésiale se veut la révélatrice et la gardienne, nous voilà placés à un tout autre plan. Il ne s’agit plus d’un contenu ouvert, dont la recherche s’effectue dans le temps et qui s’impose dans le consensus, mais d’un contenu à jamais clos, révélé à un moment donné, qui n’appelle pas la compréhension et l’assentiment unanime mais l’obéissance. Une telle « loi » est-elle l’expression unanime d’une communauté humaine – l’Église – qui à travers le débat et le consensus l’aurait validée, en conscience et, à la lumière du « sensus fidei », validée ? Non. Une telle « loi » nous fut-elle laissée en héritage par Jésus ? Pas plus. C’est pourtant au nom de la « loi naturelle » que l’Institution entend régir les choix de vie privée, non seulement des chrétiens, mais de l’humanité tout entière. En son nom, les femmes se voient attribuer une place particulière dans le monde, indissociable de leur rôle – leur vocation ? – d’épouses, de génitrices, de mères. En son nom, la sexualité des individus est normée et le cas échéant condamnée, comme c’est le cas pour les homosexuels. En son nom, les corps sont contrôlés, la contraception et l’avortement proscrits, les contrevenants chrétiens excommuniés – comme ce fut récemment le cas lors de la terrible affaire de Recife au Brésil, avec le soutien de la Curie romaine, et malgré la protestation de la Conférence des évêques du Brésil. Que l’Église place au sommet de ses préoccupations la défense de la vie, cela est légitime. Mais est-il évangélique qu’en tant qu’Institution, sans considération des situations et des contextes particuliers, elle condamne plutôt qu’elle n’accompagne, elle proscrive plutôt qu’elle n’enseigne ? N’est-ce pas là confondre les moyens et les fins ?Tout aussi fondamentalement, quelle est la compétence de l’Église-Institution à définir, contre l’avis de scientifiques qui y consacrent leur vie – dont, certes, la parole n’est pas d’Évangile, mais contribue néanmoins à éclairer les débats –, ce qu’est la nature humaine, y compris au plan biologique ? C’est tout le problème en son temps soulevé par l’encyclique Humanae vitae, et dès lors jamais vraiment résolu. Dans un contexte d’extrême complexité ouvert notamment par les développements scientifiques et techniques, appartient-il à l’Église d’affirmer – sans contestation possible – et de défendre – à la différence d’un saint Thomas d’Aquin par exemple – qu’un amas de cellules embryonnaires est une « personne », contre l’avis d’experts en bioéthique dont personne ne pourrait sérieusement penser qu’ils sont de dangereux criminels ? Alors que la « loi naturelle » repose sur une conception fixiste – figée, donnée et connue une fois pour toutes – de la Nature, celle-ci, à l’instar d’ailleurs de la vie même qui l’anime, ne cesse d’évoluer. Comment la «loi naturelle », introuvable dans la Nature comme dans les textes, n’évoluerait-elle pas parallèlement ? Une telle posture de l’Institution ne la discrédite pas seulement aux yeux des non-chrétiens, elle jette un voile de soupçon sur l’ensemble de sa parole aux yeux d’un nombre grandissant de chrétiens, et cela depuis longtemps.

L’Église est-elle «experte en humanité », comme le proclamait naguère Paul VI aux Nations unies et, plus récemment, Benoît XVI ? Si elle l’est, sauf le respect de son Institution, ce ne l’est ni plus ni moins que d’autres. Si elle l’est, c’est parce que – organisation d’hommes faite par des hommes – elle expérimente intimement le génie comme les faiblesses du reste de l’humanité. Le drame de l’institution romaine – ce qui rend d’ailleurs les griefs qu’on pourrait lui faire moins radicaux –, c’est qu’elle demeure convaincue d’être responsable de l’avenir de l’humanité. Or, plus qu’une nuance, il existe un fossé entre le fait d’être responsable du devenir du monde, et le fait d’en assumer pleinement sa part de responsabilité. C’est pourquoi l’Église ne saurait légitimement et efficacement faire le bonheur de l’humanité sans elle ou malgré elle, sans prendre en considération les valeurs non chrétiennes qu’elle porte, sans dialoguer vraiment, dans un esprit d’écoute et d’amour, avec elle, sans être en sympathie avec ses préoccupations, ses angoisses, ses aspirations. Il est aisé de comprendre que l’Institution vaticane, qui fut si longtemps un pouvoir temporel parmi tant d’autres – voire à certaines époques le premier – ait du mal à quitter une posture de « surplomb » par rapport au monde. C’est pourtant en se mettant au service de l’humanité, et d’abord au service des plus petits de ses membres, dans un esprit de don gratuit et d’amour, que l’Église pourra, en tant qu’Institution et en tant que communauté humaine, continuer à cheminer vers Dieu et à accompagner ce que nous appelons son Royaume tel qu’il émerge, lentement mais concrètement, dans ce monde, grâce à des artisans de toutes les origines et de toutes les croyances. Tel est le prix de notre fidélité à l’Évangile de Jésus.

 

p 148 – 152 du livre de Karim Mahmoud-Vintam « Pour une Eglise Autre » octobre 2009 Les Editions de l’Atelier 

Karim Mahmoud-Vintam est président de l’association nationale « Nous sommes aussi l’Église » (NSAE), membre de la fédération « Les Réseaux des Parvis » ; il est directeur éditorial de la maison d’édition Temps Présent. II enseigne la géopolitique à l’Institut d’études politiques de Lyon et anime la partie francophone du site http://www.madmundo.ty qui explore les enjeux humains de la mondialisation contemporaine.

La faillite du système clérical

Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le cléricalisme. Le mot ne désigne pas l’existence de prêtres ni leur action, mais leur omnipotence.Tout, dans l’Église catholique, repose sur le prêtre. Le système clérical tient la maison, et s’il l’a bien tenue dans le passé, dans des modalités et des contextes différents, il est aujourd’hui à bout de souffle. Elle est là, la leçon de la crise, dans ce dramatique signal d’épuisement du cléricalisme catholique. Un épuisement qui atteint la totalité du corps, clercs et laïcs, qui dans leur très grande majorité ne supportent plus le système. Il n’est qu’à voir les terribles dépressions qui atteignent les prêtres comme les évêques, misérables secrets, détresses profondes cachées au coeur des presbytères et des évêchés.

Rappelons d’un mot comment l’Église est gouvernée. Le pape est choisi, sans limite d’âge et jusqu’à son dernier souffle, parmi le collège des cardinaux de moins de quatre-vingts ans, soit 120 personnes nommées par ses prédécesseurs. Le pape est donc un mâle, prêtre et célibataire, comme les membres de la Curie, son gouvernement, qui sont, une fois nommés, quasiment inamovibles. Tous sont prêtres, beaucoup évêques et cardinaux, et donc mâles et célibataires, d’un âge certain, depuis longtemps éloignés de leurs familles, sans liens ni obligations autres que ceux de leur petit réseau romain. Au risque d’appuyer lourdement les points sur le « i », cela signifie qu’il n’y a pas de femmes ; ils ne sont pas « femmes », ils ne vivent pas avec des femmes et, bien évidemment, ne connaissent ni filles ni belles-filles qui pourraient les ouvrir à d’autres visions du monde. Pour le pape actuel, la femme de référence de sa vie, sa mère, est née il y a 110 ans !

C’est un petit monde d’Éminences, d’Excellences et de Monsignori, tentés de vivre en vase clos et dont la « distraction » est la visite d’Éminences, d’Excellences et de Monsignori, tous mâles, prêtres et célibataires, qui se rendent à Rome pour les visites ad limina. Aucun conseil représentatif de quoi que ce soit n’assiste le pape. Ni des différents continents, ni des différents états de vie, ni des mouvements d’action ou de spiritualité catholiques. La collégialité que Vatican II a voulu développer a au contraire reculé ces dernières décennies

Quant au concile, il est trop lourd à réunir pour être un véritable contre-pouvoir. Jamais autant qu’en ce début de XXIe siècle le Vatican n’a été aussi centralisateur, aussi autocrate, aussi opaque. Elle est bien loin la liberté de remontrance au pape d’un saint Bernard, par exemple ! Par un travail patient et tenace, le système romain s’est donné les moyens juridiques et ecclésiologiques de cette situation, dont l’air du temps, avec le web et les médias mondiaux, accentue encore aujourd’hui le trait. Quant aux évêques – des prêtres, encore, des mâles, toujours, des célibataires, bien sûr –, qui se souvient qu’ils sont les « pairs » du pape, ses frères dans l’épiscopat et non des préfets de Rome ? Enfin, au dernier échelon de pouvoir, le curé de la paroisse – celui qui a la cura, le soin des âmes – est lui aussi un prêtre, un mâle, un célibataire dont chacun sait que, même flanqué d’un conseil paroissial, même doué d’un tempérament consensuel, il demeure « patron de droit divin », ce que la nouvelle génération de prêtres ne manque pas de rappeler.Ainsi, notre Église pourtant née « peuple », peuple d’hommes, de femmes, d’enfants, d’artisans, de pêcheurs, de marchands, se retrouve aux mains d’un seul modèle humain un mâle, célibataire, sans métier, un prêtre qu’on rêve, idéalement, sans attaches, sans affections, sans autres dépendances humaines que son humble et entière soumission à l’autorité cléricale. Ce gouvernement des prêtres, cette « presbytérocratie », prend le risque de devenir une terrifiante Église de clones! Cette omnipotence cléricale est source d’un déséquilibre grave. Et si les choses ont tenu si longtemps, n’ayons pas peur des mots, c’est par le moyen de la « terreur ». La menace d’une éternité d’enfer a désarmé bien des velléités de contestation !

Aujourd’hui, le système est d’autant plus ébranlé que manquent ceux dont on a fait les piliers du système, les prêtres-mâles-célibataires! Lorsque l’institution actuelle devient hors d’état d’assurer au Peuple de Dieu la présidence de l’eucharistie, sacrement dont synodes et encycliques répètent à l’envi combien il est central pour la vie chrétienne, la contradiction entre le discours et les faits témoigne encore à charge. Que l’on ne s’étonne pas de la baisse du denier du culte, dès lors que le service sacramentel n’est plus rendu. Il faut ajouter à ce diagnostic déjà lourd un dernier symptôme, hélas prévisible, le déni de la gravité de la crise et son corollaire, l’obstination à ne rien changer, comme si l’immobilité pouvait à elle seule perpétuer le système.

p 158 – 161 du livre d’Anne Soupa et Christine Pedotti « Les pieds dans le bénitier », octobre 2010, Presses de la Renaissance 

Anne Soupa et Christine Pedotti, respectivement journaliste et éditrice, ont fondé le Comité de la jupe pour lutter contre la discrimination à l’égard des femmes dans l’Eglise catholique, puis la conférence des baptisé-e-s de France pour susciter la conscience et la responsabilité des catholiques

 

Chantiers prioritaires pour changer l’Eglise

À votre avis, quels chantiers seraient prioritaires pour activer le changement ? 

Je dirais qu’il y a deux urgences présentes qui changeront ensuite la face de l’Église, deux fossés à combler. Le premier fossé, qui n’est peut-être pas le plus important – mais dans l’état des choses il est capital –, c’est celui qui sépare le langage du Magistère de celui de ses savants. Lorsque le Magistère acceptera le langage de ses savants, déjà il aura évolué ; ça le fera évoluer. Le second fossé est celui qui sépare le clerc du laïc. Il est en train de se combler, même du côté épiscopal. Non seulement le prêtre maintenant est davantage à niveau, mais on voit aussi des évêques se déplacer pour être plus près de leur peuple, aller dans des communautés de base, parler avec des prêtres mariés et recourir à leurs services. Et puisqu’il n’y a jamais deux sans trois, ajoutons un autre vide à combler, d’une brûlante actualité : alors que rien ne marcherait dans beaucoup de nos paroisses sans les femmes, il faudrait cesser de les tenir à l’écart et les inviter à prendre dans l’Église toute la place que la domination masculine a fini par leur concéder dans la société.

Dans toutes ces urgences, l’avancée devra venir à la fois d’en haut et d’en bas. Mais, comme il serait imprudent d’attendre que l’initiative à partager le pouvoir vienne de ceux qui le détiennent, il faudra bien que des initiatives partent d’en bas : que les femmes se montrent moins résignées et moins dociles, les chrétiens laïcs plus revendicateurs et plus entreprenants, et les savants chrétiens moins accommodants avec la hiérarchie, plus nets pour dénoncer les langages qu’il n’est plus permis de tenir, plus empressés à prendre position dans les problèmes concrets qui se posent à l’Eglise.

 

p 195 – 196 du livre de Joseph Moingt  « Croire quand même », libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, novembre 2010 Editions du Temps Présent

Joseph Moingt est né en 1915. Ancien professeur de théologie à Paris (Centre Sèvres et Institut Catholique), ce jésuite est considéré comme l’un des plus grands théologiens vivants.

Le Vendredi Saint de l’Eglise

Dans l’édition de mars 2008 du Prions en Église, le théologien Jacques Lison, en éditorial, réfléchit à la situation actuelle de l’Église d’ici. « En d’autres endroits, écrit-il, l’Église connaît peut-être surtout l’expérience de la joie pascale. Mais il faut bien admettre que, dans notre pays, elle traverse plutôt la zone sombre du Vendredi saint. » Il énumère, ensuite, quelques signes de ce déclin : la baisse de fréquentation des lieux de culte, la pénurie de prêtres, la disparition à venir de plusieurs communautés religieuses et les critiques multiples réservées à l’enseignement moral de l’Église.

Lison ne se décourage pas pour autant. Il reconnaît que « l’Église comme nous l’avons connue va probablement mourir », mais il compte sur le fait que « la foi tenace des gens invente de nouvelles manières de vivre, de célébrer et de transmettre la joie pascale ». Il n’a pas tort, bien sûr, mais sa critique reste incomplète et son espoir, un peu naïf.

Il ne faut pas se surprendre, en effet, du recul de la pratique religieuse. Tous les pays développés connaissent ce phénomène. Au Québec, pendant longtemps, le catholicisme a presque été une religion obligée. La Révolution tranquille, en nous faisant pleinement accéder à la modernité, a mis fin à ce quasi-monopole. D’une certaine manière, ce fut une chance pour l’Église. À partir de ce moment, ceux qui se définissaient comme catholiques le faisaient librement et leur adhésion à cette doctrine y gagnait en profondeur. Le problème, aujourd’hui, car il y en a un, tient au fait que les rigidités de l’institution nuisent au message évangélique lui-même et empêche son renouveau.

« Si le message est vivant, écrit le journaliste français Jean-Claude Guillebaud, alors il doit pouvoir être relu et déchiffré par les hommes et les femmes d’aujourd’hui, avec les mots, la sensibilité et les connaissances de leur époque. » Or, l’Église de Rome, en s’accrochant à des interdictions d’un autre âge, empêche cette actualisation, ternit sa propre réputation et fait décrocher plusieurs fidèles, pourtant attachés au message évangélique.

Le refus du Vatican de remettre en cause le célibat obligatoire des prêtres, de considérer l’accès des femmes au sacerdoce et de permettre l’absolution collective ne repose sur aucun argument théologique valable. De même, son attitude à l’égard des divorcés remariés (interdits de communion) ne brille pas par sa miséricorde. Ses condamnations de l’homosexualité et de la contraception, quant à elles, ne peuvent que choquer.

Dans ces deux derniers cas, l’argument selon lequel l’Église propose un idéal, certes difficile à atteindre mais néanmoins valable, ne tient pas. Demander, en effet, à un homosexuel de ne plus l’être, ou encore de ne pas l’exprimer, revient à lui demander de faire violence à sa personnalité authentique. Où est l’idéal, là-dedans? Le seul idéal évangélique qui vaille, en cette matière, pour les homosexuels comme pour les autres, est celui de l’engagement vrai et de la fidélité. Le reste relève du moralisme à la carte.

En matière de contraception, le même raisonnement s’applique. Avoir douze enfants n’est pas nécessairement un idéal (ni un défaut, bien sûr) et prendre la pilule ou mettre un condom ne revient pas à trahir le message évangélique. Le Vatican, en s’attachant avec force à ces détails, rate l’essentiel et se discrédite aux yeux des modernes que nous sommes.

L’essentiel du christianisme tient à la foi en un Dieu unique, de laquelle découlent la primauté et la dignité de la personne, l’égalité entre les humains, l’universalité du message (qui exclut donc le racisme, le sexisme et la discrimination sociale), le souci des victimes contre les puissants et l’espérance que la mort n’aura pas le dernier mot. Pour avoir su transmettre aussi ce message, l’Église mérite notre reconnaissance. Elle devrait savoir, si elle veut survivre en Occident, que sa grandeur et sa noblesse sont là, et non dans un moralisme justement rejeté par le Christ lui-même. Miséricorde pour tous les humains de bonne volonté, chantait-il au premier matin de Pâques.

Par Louis Cornellier (né en 1969), qui est un journaliste, un écrivain et un professeur québécois

Foi et religion

La religion : se faire valoir devant Dieu

1.      L’homme a conscience d’une Puissance divine sur son existence et il organise une relation (religion) avec elle,

2.      mais il l’organise spontanément selon le mode de relations humaines entre faible et puissant ;

3.      le faible doit donc se faire valoir devant le puissant, agir sur (contre) le puissant pour le faire réagir favorablement. La religion devient ainsi une initiative, une action de l’homme sur Dieu en vue de provoquer une réaction de Dieu, si possible favorable et utile à l’homme ;

4.      et parce que l’homme est faible et que le Puissant est exigeant, voilà que s’accumule le péché, cette action de l’homme qui provoque la réaction menaçante de Dieu. Avec le péché monte aussi la peur et l’angoissante tentative, jamais achevée, de payer pour le passé, de gonfler la valeur des sacrifices, pour pouvoir un jour, peut-être, satisfaire aux exigences du Puissant. L’homme le verrait alors sourire de satisfaction.Ainsi, spontanément, agit l’homme. Mais cette religion ne correspond pas du tout aux vues de Dieu. 

La foi : Dieu fait valoir l’homme

Ce que Dieu attend de l’homme c’est qu’il accueille, qu’il ne cesse jamais d’accueillir de « reconnaître » et pour cela qu’il « se rappelle » sans cesse cette relation nouvelle, différente. C’est Dieu qui agit le premier l’homme, lui réagit, accueille et reconnaît. Ce n’est plus l’homme qui se fait valoir devant Dieu. C’est Dieu qui fait valoir l’homme, sans aucune considération pour le passé, le mérite ou le démérite de l’homme. 

La foi : avec l’homme, Dieu fait valoir l’homme

Tel est l’espace nouveau que la religion humaine ne peut concevoir.Marquant une rupture totale, l’homme va prolonger vers les autres ce qu’il reçoit de Dieu, ouvrir aux autres le même espace de vie que Dieu lui ouvre. Il s’agit d’agir dans la justice, aimer avec tendresse, marcher humblement avec son Dieu.Non pas «devant», c’est-à-dire «contre» Dieu, pour triompher de ses exigences, pour ôter au Puissant toute raison d’écraser le petit. Mais « avec » Dieu. La « Justice » reçue sera identiquement une justice confiée : agir dans la justice, c’est agir honnêtement et plus encore, c’est faire vivre, libérer, aider, épanouir les autres. L’Amour reçu doit être prolongé dans la tendresse pour les autres. Et ne s’inquiétant plus du passé, d’un bilan à faire valoir ou à compenser, l’homme peut se découvrir marcheur, humble marcheur avec Dieu, sachant durer dans cette collaboration. Rejoint d’abord, l’homme ensuite marche-avec.Tout ce qui constitue la religion «objective» : les vérités, les rites, les commandements — croire, célébrer, agir — tout peut se vivre dans un contexte de religion humaine ou se convertir au contraire à la relation nouvelle de la foi : c’est une question d’esprit, de connaissance de Dieu. La foi fait tout redisposer !La rupture établie ainsi entre le dieu que projette la religion humaine et celui qui se révèle au croyant est donc complète.

Le schéma récapitulatif suivant achève de le montrer concrètement, en même temps qu’il retient dans l’ordre logique les trois temps de l’expérience de la foi :

1. la révélation de Dieu qui fait vivre l’homme qui l’accueille ;

2. l’action de l’homme qui prolonge vers les autres la vie qu’il reçoit de Dieu ;

3. la reconnaissance par laquelle toute cette vie revient vers Dieu pour lui rendre grâce.

Extraits du livre de François Varone  « Ce Dieu absent qui fait problème »

J’aimerais vous dire

L’Église connaît la tentation de se replier sur elle-même, de croire qu’avec la matérialité des mots, la rigueur des règles, elle résoudra les questions de l’homme. C’est une tentation, et je voudrais vous dire qu’il n’est pas forcément bon, ni fécond d’y succomber. Donc en ce sens là, ce texte témoigne d’un peu de résistance, calme, sereine. On ne peut pas engager la vie d’une Église dans tous les durcissements, sinon elle perd sa signification. On retrouve la traduction de ces durcissements dans la vie de l’Église. On pense que les règles vont tout résoudre, qu’il y a quelque part des mots magiques ou un langage extraordinaire qui convaincrait à condition d’être bien utilisé. La diversité des opinions reste suspectée. Nous entrons ainsi dans une période de rigidité. Or, les périodes de rigidité sont toujours des périodes d’insignifiance. Car la rigidité n’a de sens que pour ceux qui y participent et qui s’enferment de plus en plus dans des tourelles, dans des murailles, dans des forteresses, et, par conséquent, s’éloignent — et s’éloignent d’une façon qui juge — de tous ceux qui ne partagent pas la même dureté. Il me paraît important de dire que c’est une impasse. Une impasse ne conforte que ceux qui tiennent les manettes et vivent dans l’illusion selon laquelle parler fort serait l’équivalent de parler juste. Plus que dans une période générale de relativisme, nous sommes plongés dans des certitudes parallèles. Tout ne s’équivaut certes pas, mais les opinions suivent des lignes juxtaposées, durcies, opposées les unes aux autres. Chacun s’affirme différent. Et le dialogue dépérit. La modernité apprécie ces rigueurs assurées. La postmodernité se montre plus critique d’elle-même.

 

Si on n’accepte pas de se laisser bouger par d’autres façons de penser, alors, on n’a plus rien à dire, on devient insignifiant, sauf pour ceux qui partagent la même catégorie mentale. Aujourd’hui, où l’Occident se replie sur lui-même, la grande tentation de l’Église serait d’agir de la même façon, de se replier sur ses propres acquis mentaux. Le danger est que, voulant défendre la vérité de la foi, on finisse par défendre l’expression occidentale de la vérité de la foi, une expression culturellement limitée. Là, on se trouve devant un système où la vie familiale, la manière de voir le prêtre, la manière de concevoir l’organisation de l’Église, tout cela forme un tout, mais un tout qui est calqué sur une organisation du monde, exactement comme le quadrillage paroissial a été calqué sur le quadrillage de la féodalité. Aujourd’hui le quadrillage paroissial n’est plus tenable. Par conséquent, ce n’est pas en diminuant le nombre des paroisses et en augmentant leur surface qu’on résoudra le problème. La question d’aujourd’hui ne consiste plus à occuper le terrain, parce qu’il s’est passé une chose fondamentale : l’émergence de la conscience individuelle. Les gens estiment donc indispensable de participer en eux-mêmes à la naissance de leur foi. Dans ce cas, que reste-t-il pour les rejoindre ? La parole ! Voilà pourquoi la question de la « justesse des mots » n’est pas simplement une question technique. Elle est devenue celle de savoir comment communiquer l’essentiel de la foi. Comme il n’y a plus de quadrillage contraignant, comme il n’y a même plus de pression sociale poussant au baptême, il ne reste que la conviction grâce à la parole, d’où l’importance considérable que le langage, la parole, le dialogue et, on peut le dire, la « justesse des mots » ont pris, aujourd’hui, pour l’Église. Cette Église ne peut plus manifester ses richesses, elle ne peut plus même manifester son nombre : un match de foot réunit autant de monde que la plupart des rassemblements ecclésiaux. Qu’est-ce qui nous reste sinon la parole vivante ? Ce qui explique pourquoi, à mon avis, nous nous trouvons là devant une question absolument capitale.

 

Extraits du livre d’Albert Rouet  « J’aimerais vous dire » 

Le propos est libre, provocant parfois. Des formules réjouiront certains, en agaceront d’autres. Mgr Rouet use de sa liberté de parler fort, parce qu’elle s’usera si on ne s’en sert pas : « Cette liberté existera toujours, même si de fait aujourd’hui, dans l’Église comme dans la société, il se produit un gel, un gel de la pensée, un gel de la liberté de parler. » 

Un Eglise qui ose montrer sa fragilité

Si l’Église aujourd’hui voulait être mieux perçue par nos contemporains, que devrait-elle faire sans tomber dans la basse démagogie ? Sur quels points de son message devrait-elle insister et que devrait-elle modifier dans sa manière d’être présente aux hommes ?

Je réponds à la question par une utopie. J’aimerais une Église qui ose montrer sa fragilité. Dans l’Évangile, on voit que le Christ a eu faim et on ne cache pas qu’il était fatigué. Or parfois l’Église donne l’impression qu’elle n’a besoin de rien et que les hommes n’ont rien à lui donner.

Mais Jésus dit : « Donne-moi à manger » et il s’est invité chez Zachée pour dîner. Autrement dit, je souhaiterais une Église qui se mette à hauteur d’homme en ne cachant pas qu’elle est fragile, qu’elle ne sait pas tout et qu’elle aussi se pose des questions. C’est, à mon avis, rendre un mauvais service à l’Église que de laisser croire aux hommes que nous, les chrétiens, nous pouvons répondre à tout. L’intelligence de la foi, ce n’est pas simplement la répétition des réponses, c’est aussi la recherche innovante des chemins de la foi. Les réponses peuvent être d’une grande justesse au plan de l’orthodoxie mais la justesse d’une parole de foi, c’est d’être accordée au désir de l’homme.

 

p 56 – 57 du livre d’Albert Rouet     « La chance d’un christianisme fragile »

  

L’Eglise et la tentation de l’intégrisme

Happées par la sécularisation, bien des Eglises se laissent tenter par des ferveurs intégristes pour ne pas se diluer dans le monde profane. Que penser de cela ?  

Toutes les forteresses édifiées sous le soleil finissent par s’écrouler un jour. La puissance des Eglises n’étant que puissance humaine, puisque notre Dieu ne s’investit que dans la faiblesse de l’amour, elle est vouée au même sort que les autres choses de ce monde. Il ne nous appartient pas de juger l’histoire et encore moins de la refaire, mais il nous appartient de réaliser aujourd’hui ce que nous commande le service de l’Evangile dans le monde tel qu’il est. Ce n’est pas au niveau de leurs stratégies politiques et de leur force sociale que se jouera l’avenir spirituel des Eglises. La chrétienté est morte, et c’est une société laïque qui lui succède, riche de beaucoup de valeurs nouvelles venues s’ajouter aux valeurs judéo-chrétiennes du passé. Pourquoi les Eglises devraient-elles combattre cette sécularisation et se garder du monde profane comme si elles pouvaient exister ailleurs? L’Evangile nous enseigne que le salut passe par la mort, et que c’est en se perdant que la vie peut se renouveler. En irait-il autrement pour les Eglises? C’est parce que les chrétiens manquent de foi qu’ils se crispent sur leur patrimoine historique : leurs bâtiments, leurs institutions, leurs rituels et le faste de leurs cérémonies. Les lieux de réunion, les ministères et les célébrations liturgiques sont certes nécessaires pour faire vivre les communautés chrétiennes. Mais à quoi peuvent bien servir des murs quand la foi qui a été leur raison d’être s’est exilée ailleurs? S’il est donné aux fossiles de conserver leurs apparences jusqu’à la fin des temps, c’est au prix de leur pétrification; mais les institutions qui sont au service de la vie ont vocation à se transformer selon les besoins de celle-ci. Et on ne fera pas à Dieu l’injure d’imaginer qu’il ressent le besoin d’être flatté comme les monarques des hommes, et prié comme nos despotes. Contrairement aux apparences, tout intégrisme est idolâtre et blasphématoire, attentatoire à l’infinie dignité de Dieu et des hommes, ignorante de l’étonnante immensité du mystère de l’Incarnation. L’Evangile est la bonne nouvelle toujours nouvelle, fille de Dieu parmi les hommes, forte et fragile comme l’amour, resplendissante comme la vie et humble comme la mort, libre comme un enfant au matin de la création.

Gabriel Ringlet, prêtre, écrivain, journaliste et universitaire, il a été professeur et vice-recteur de l’Université catholique de Louvain

Propos recueillis par Jean-Marie Kohler

http://www.pacariane.com/CCCSundgau/Conferences/991105it.html