Rhinocérisation

J’ai découvert ce mot étrange par le Courrier International. L’article original a été publié  dans le Boston Globe, un des journaux américains qui résistent encore à Trump.

Le père du journaliste auteur de cet article, était allemand. Il a vu le ralliement progressif de la quasi-totalité de la population au parti nazi, portant très marginal au début.

L’auteur, Christopher Hoffman, a écrit cet article en faisant référence à ce qui se passe aux USA. Il a été inspiré par la pièce d’Eugène  Ionesco, « Rhinocéros ». Ionesco avait assisté en Roumanie à la montée du fascisme entre les deux guerres. Cette pièce décrit, dans une petite ville initialement paisible, la transformation en rhinocéros d’un habitant, puis progressivement de toute la population. Les habitants sont d’abord horrifiés, puis, au fur et à mesure que le nombre de rhinocéros augmente, éprouvent de l’angoisse à l’idée de ne pas le devenir et donc d’être différents et de se retrouver en minorité. Pièce à la fois drôle et cruelle.

Christopher Hoffman observe ce qui se passe aux USA. Le vice-président, JD VANCE, traita Trump d’Hitler américain. Le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, le qualifia d’escroc. Pour le puissant sénateur Lyndsay Graham, qui est un de ses plus fervents soutiens, il était cinglé, dingue et inapte à exercer un mandat.

Sans parler de la quasi-totalité des parlementaires républicains qui votent servilement comme Trump l’exige,  de journaux qui veillent à ce que leur ligne éditoriale ne le mécontente pas, de prestigieuses universités qui acceptent ou font semblant d’accepter de lutter conte le wokisme, cette théorie fumeuse, à la mode chez les populistes etc. C’est ce qu’Hoffman appelle la rhinocérisation de la société américaine. Je le cite : « Les horreurs de l’autoritarisme du XXe  siècle se sont dissipées …, mais la pièce est idéalement adaptée au conformisme et à la lâcheté de notre temps ».  

Et nous, européens, nous, français, sommes-nous vraiment à l’abris de la rhinocérisation de nos sociétés ? Rien n’est moins sûr, à mon avis. Des médias influents sont la propriété de quelques puissants et riches  personnages qui  ne cachent pas leur volonté de mener une véritable croisade idéologique et pour ce faire, d’instrumentaliser  ces médias.  

Ils sont aidés en cela par des politiques qui tiennent des propos irresponsables et, dont certains, actuellement en  charge de responsabilités gouvernementales, font des propositions et vont jusqu’à prendre des décisions  aberrantes, qui fragilisent notre société.

« Les chômeurs sont des paresseux qui ne veulent pas travailler. Les politiciens sont corrompus, sauf bien sûr ceux qui le proclament, mais crient au complot quand ils sont pris la main dans le sac. Il faut   faire payer aux détenus les frais de leur détention. Et bien sûr les migrants coutent cher, sont responsables de l’insécurité, menacent de nous submerger. Tout leur est dû, ils obtiennent des aides dont  les Français sont privés  etc. »

Il est extrêmement difficile de lutter contre les préjugés tenaces, les pseudo informations, les théories complotistes. Je suis convaincu que nombre de nos concitoyens sont parfaitement lucides, mais craignent d’exprimer leurs doutes, leurs désaccords.  Dans combien de familles, par exemple, les partisans de la vaccination contre le virus de la Covid ont préféré éviter de contrer  les arguments ubuesques des »antivaccins » ? 

Dans la pièce de Ionesco, un seul personnage échappe à la transformation en rhinocéros. Après avoir exprimé son désespoir (« Oh ! Comme je voudrais être comme eux »… , malheur à celui qui veut conserver son originalité »), il se ressaisit : « Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme ! Je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! »

Si nous nous trouvions nous aussi, réellement menacés de rhinocérisation ou de trumpisation, ce qui est en réalité la même chose, serions-nous assez nombreux pour dire, collectivement, chrétiens et non chrétiens : « Nous ne voulons pas être  et ne serons pas les derniers hommes ! Et nous ne capitulerons pas ! » ? Et nos  Eglises seraient-elles au premier rang  ?

A l’image de Mariann Budde, cette évêque épiscopalienne qui a osé interpeler publiquement Donald Trump.  Lisons son homélie du 25 janvier 2025 : un texte admirable !

Philippe Muller 05 06 2025

Prier pour les vocations ?

Prier pour les vocations, nous dit-on, réciter des prières pour les vocations, textes écrits laborieusement par des évêques eux-mêmes, Mais depuis le temps que l’Eglise y est engagée, le plus officiellement, on constate que cela ne marche pas. Rien d’étonnant en soi. La prière n’est pas faite pour fléchir le Seigneur, « comme les païens » qui rabâchent !

Dans l’imaginaire. Dieu aurait un plan pour chacun, décidant de la vie des uns et des autres, religieux ou religieuse, prêtre et pourquoi pas évêque ou pape. Et ce serait rater sa vie que de refuser l’appel. Dieu ne veut qu’une chose pour nous, la joie : « Je veux que tu vives ».

Certains détenus pensent que Dieu qui sait tout les conduit en prison, qu’il leur faut prendre la punition pour repartir plus forts sur le bon chemin ou l’épreuve comme un test de fidélité. Ce discours donne du sens à l’incarcération. Mais à quel prix ! Celui de l’illusion. Sans rien dire du démenti qu’apporte statistiquement la récidive. Dieu n’est pas un magicien ou le grand ordonnateur du monde et de nos vies.

Il faudrait se demander pourquoi, si l’on veut maintenir l’image d’un Dieu qui dirigerait le monde et l’Eglise depuis les cieux, il se fait sourd aux prières de son Eglise. Ce pourrait-il que Dieu ne veuille pas qu’il y ait des prêtres, encore moins sur le modèle qu’on lui réclame ? Et si la réduction drastique du nombre de vocations spécifiques dans l’Eglise était la volonté de Dieu. Il est plus urgent de déchiffrer les signes des temps que de se réfugier dans la prière. Sous prétexte de dévotions, la nuque raide, nous refusons de nous convertir.

Le peuple de Dieu en nombre de ses membres trouve non pertinentes les vocations telles qu’on les réclame. On ne pourra dire que le saint peuple de Dieu a déserté la vraie foi sous peine de nier le sens de la foi des fidèles ; il réclame une conversion, une correction de la doctrine. Des disciples de divers ordres, hiérarchisés, différents non de degré mais d’essence, ce n’est pas ainsi que l’on peut faire Eglise. « Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. »

Le pouvoir est dans l’Eglise masculin et une affaire de dernier mot. La synodalité en est le renversement. Il faut certes pour le service de la communauté que quelques-uns assurent la coordination et les sales besognes. Est-ce cela un évêque ? Mais ce n’est pas parce que vous être prêtre ou évêque, que vous êtes compétents pour prêcher, prier, être attentif aux plus faibles, décider, dire le droit et le bien de la communauté, et j’en passe. Plus encore, le ministère ne peut pas être concentration des pouvoirs, en une personne, organisation, enseignement, sanctification. Cela va à l’encontre de la pluralité des charismes et contredit l’égalité foncière de tous, quoi qu’il en soit des déclarations sur le pouvoir comme service.

Le pouvoir ecclésiastique est un autocratisme que les sociétés modernes ne peuvent supporter et qui apparaît aujourd’hui contraire à l’évangile. Le contester est autant question de principe que constat d’un dysfonctionnement. Et dire cela ne remet pas en cause ipso facto l’importance et le sens des ministères.

Assez du célibat obligatoire, assez du refus d’ordonner des femmes alors que, dans les faits, plusieurs assument le ministère (empêchées seulement de présider les sacrements, révélateur de la sacralisation du pouvoir), assez du discours sur la sainteté des consacrés et ministres. Ajouter que ces mâles sont choisis par Dieu interdit de comprendre les criminels parmi eux autrement que des exceptions, et non le fait d’un système. Qui peut sainement croire voire dire qu’il a tout quitté pour Dieu par la « grâce » (sic !) de l’imposition des mains ? Il n’y a qu’une manière d’être disciple, non pas donner sa vie, mais recevoir la vie que, seul, il donne. Entre la rhétorique du don de leur vie et la dénonciation de l’environnement systémique favorable aux pervers, il faut choisir, parce que la mise en évidence de la systémicité constitue une démythologisation du pouvoir.

La crise des crimes sexuels oblige non seulement une réponse juste aux victimes mais une conversion de la théologie des ministères. Cette crise est l’indice, en plus du vide des séminaires et noviciats, que cela ne va pas, que cela ne peut pas continuer. La théologie de l’appel par Dieu au ministère est récente ; traditionnellement, c’est l’Eglise qui appelle.

Etre disciple, c’est toujours répondre, parce que Dieu, le premier, nous a aimés. On est disciple non parce qu’on ratifierait un système du monde, mais parce que l’on se reconnaît aimé avant même de pouvoir, de savoir aimer. Etre disciple, c’est effectivement être appelé, Que l’on n’imagine ni coup de fil, ni coup de tonnerre, ni conversion devant la Vierge du pilier à Notre Dame. Nous ne pouvons pas nous faire les ventriloques de Dieu. Or l’Eglise fait parler Dieu comme cela arrange la caste masculine qui la gouverne. Résultat, elle se prive des ministres dont elle a besoin. Prier pour les vocations c’est souvent rejeter ce que Dieu donne.

Patrick Royannais 10 05 2025

Une foi nomade à la manière d’Abraham

Dans un monde où les nomades sont de moins en moins nombreux, nous sommes tous un peu devenus des « nomades intérieurs ». Nous allons tous vers un avenir largement inconnu. Nous avons tous été marqués par un premier environnement social, familial, culturel, spirituel. Mais, malgré l’envie que nous avions peut-être de rester dans ce cocon, il nous a fallu « partir ». Comme Abraham, qui a quitté Ur, en Chaldée. Nous aussi, les évènements nous obligent à partir vers … nous ne savons pas très bien quoi.

Ce que Jésus appelle la foi

Cette foi qui n’est pas adhésion à une croyance ou à un dogme,

cette foi qui n’est pas adhésion à une religion,

cette foi qui n’est pas évidence, mais marche en avant,

cette foi qui est écoute et réception de la parole d’un autre,

cette foi qui est risque et avancée dans l’inconnu,

cette foi qui est confiance et espérance,

c’est la foi que Jésus souligne et admire,

chaque fois qu’il la rencontre chez ses interlocuteurs.

c’est un élan de tout l’être vers ce qui n’est pas encore réalisé mais espéré,

en s’appuyant sur la parole ou la présence d’un autre,

c’est un élan de tout l’être mu par le désir,

c’est un élan habité par une confiance entreprenante.

 la foi consiste à suivre le Dieu qui est en marche à travers le temps et qui nous ouvre la route, sans qu’on puisse savoir d’avance où elle mène. 

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Vivre avec Jésus un “humanisme inspiré”

Interpelé, on me dit comme un reproche : ne réduis-tu pas Jésus à n’être qu’un humaniste ?
Parler de Jésus homme parmi les hommes et pour les hommes, serait-ce réduire le christianisme à un humanisme ? Et d’ailleurs, s’agirait-il d’une réduction pour le christianisme de n’être qu’un humanisme ? Ne serait-ce pas plutôt son plus beau titre de gloire ? Sa plus grande fierté ?

En parlant de Jésus et de sa dimension humanisante et réformatrice du monde, suis-je en train de réduire le christianisme à un soin de l’homme ? Est-ce rejoindre l’humanisme sans Dieu de Nietzche, de Sartre, des existentialistes, et de tant de nos contemporains ? Est-ce présenter un Jésus sans Dieu que de parler de Jésus pleinement homme, et homme jusqu’à sa vie assassinée pour cause de fidélité à sa vision du monde, vision en rupture avec la gestion des religieux de son temps ? Est-ce éliminer la possibilité d’un au-delà de l’homme, …ou s’agit-il d’un Jésus complètement du genre humain, inspiré, porté par l’Esprit ?

Dans mon itinéraire actuel, au terme d’un long cheminement dans l’Église catholique, ma découverte, et ma joie, c’est de prendre conscience que ce Jésus auquel je me réfère depuis tant d’années est quelqu’un de bien terrestre, de bien de notre monde, sans vouloir le faire venir d’un ailleurs. Toutefois, je le découvre “habité”.
Ses compagnons laissent entrevoir chez lui une intense vie intérieure, ressourcée dans le recueillement et de nombreux temps d’isolement. Lui -même en témoigne quand il évoque cet “autre profond”, ce plus que lui-même, qu’il appelle “Père”. Tant par ses paroles que par ses gestes d’humanité, Jésus apparaît exceptionnel, réformateur possible de la vie de chacun, utopiste réaliste, efficace mais impuissant sans nous les femmes et hommes, ses sœurs et frères !
Il invite à réaliser un monde dont il porte une certitude intérieure, une intime conviction, nourrie par cet interlocuteur silencieux au profond de lui. Et il sait cet interlocuteur, cette petite voix, présent au plus secret de chacun de nous, de chaque humain. « Lui, l’Esprit, vous fera découvrir toutes choses ». L’œuvre de Jésus n’est-elle pas d’essayer de nous y ouvrir ?

C’est l’écoute de l’Esprit qui change tout, c’est cela qui renouvellera le monde. N’est-ce pas ce que Jésus veut exprimer en parlant, dans un langage accessible à son temps, du « royaume tout proche, là au milieu de vous » ?
Ce monde qu’il évoque est totalement accessible à tous, en germe, quand l’homme écoute ce qui murmure ou réagit en lui, quand il aime, ose se lever et exister par lui-même, quand il se rend accessible à la souffrance ou à la joie de l’autre. N’est-ce pas cela, chercher et faire advenir le royaume de Dieu ?
Ce rêve d’une humanité renouvelée anime Jésus, véritable “humanisme inspiré”, enraciné dans le dialogue permanent avec l’Esprit qui l’habite et habite chacun.

Ce rêve est tellement beau, et si précieux en même temps, qu’on a voulu le récupérer pour ne rien perdre : on en a fait une religion dans le prolongement et puis bientôt en rupture avec le judaïsme, tout en empruntant le même besoin de structures, de prêtres, de dogmes, de disciplines et en enfermant le savoir et le pouvoir dans les mains de quelques uns. Jésus et son message se sont trouvés ainsi récupérés et enfermés par la religion. Du monde centré sur l’homme, et respectueux de chaque être humain, proposé par Jésus, on est passé à un monde religieux, essentiellement centré sur Dieu, plus attentif au péché et aux méfaits de l’homme, qu’à ce monde renouvelé, annoncé par Jésus, inspiré par l’Esprit, le royaume à vivre jour après jour.

Une humanisation quotidienne du monde, “inspirée” par l’écoute de l’Esprit en chacun, n’est-ce pas cela le rêve et le défi de Jésus, quels que puissent être les contre-témoignages journaliers, les dénis des pouvoirs, de la technique, de l’argent ou des religions ? Pieux rêve individualiste, ou réalisme humble et courageux ?

Jean-Luc Lecat

Un soutien personnel, et non institutionnel, au pape François, par José Arregi

’ai accepté d’exprimer mon soutien au pape François, non sans réticence. « Il s’agira d’un soutien personnel, pas d’un soutien institutionnel », ai-je prévenu. Je m’explique : ma réticence n’a rien à voir avec sa personne en tant que telle, mais avec la figure institutionnelle – la papauté absolue – qu’il continue à représenter, avec le modèle clérical et masculin de l’Église médiévale qu’il continue à défendre, et avec le magistère théologique prémoderne qu’il continue d’exercer.

J’avoue qu’il a eu à gérer une période très complexe et difficile. Au rêve printanier  concret mais inachevé de Vatican II succédèrent, sans solution de continuité les hésitations et contradictions de Paul VI depuis le dit Concile jusqu’à sa mort en 1978, puis – après seulement un mois de pontificat de Jean-Paul Ier, dont nous ne savons pas vraiment s’il est mort ou a été tué – a suivi le long pontificat de restauration de Jean-Paul II (1978-2005)  prolongé par Benoît XVI qui, pour s’affranchir des cloaques et des lobbies du Vatican, n’a rien trouvé de mieux que de fuir en démissionnant (2013), et en léguant au pape suivant  un panorama sombre et enchevêtré. Le conclave des cardinaux, à la recherche d’équilibres impossibles, élut un jésuite en provenance de la pampa argentine. Il se fit appeler François et sortit au balcon pour demander notre bénédiction. Il était déjà trop tard pour une réforme profonde et durable. Mais, pour vraiment essayer, dès la bénédiction reçue, sans même prendre le temps de s’asseoir sur le trône de Pierre, pêcheur de Galilée sans diplomatie ni ruse, il aurait dû proclamer urbi et orbi : « s’en est fini du vieux. Que le neuf commence enfin ». 11 ans sont passés.

Pendant ce temps, le monde vit, nous vivons, une époque de métamorphose civilisationnelle planétaire comme notre espèce n’en a jamais connu depuis son apparition il y a 300 000 ans. Tout ce que l’on crut sûr jusqu’à hier est profondément ébranlé dans tous les domaines. Les religions traditionnelles, le christianisme inclus, avec leurs croyances, leurs rituels et leurs codes, sont en train de s’effondrer. L’incertitude et la peur, et leur symptôme : les fondamentalismes de toutes sortes, se répandent. Tout cela a mis à dure épreuve la sagesse jésuite et la paix franciscaine du pape François. Et, les années passant, surgit et se diffuse le sentiment que le radicalement nouveau, si nécessaire dans cette Église échouée dans les sables du passé, n’a toujours pas vraiment commencé, sans qu’aucun signe ne se donne à voir.

Je reconnais, oui, un ton nouveau, un langage frais, plein d’encouragement, en particulier dans les documents pontificaux tels que l’encyclique Laudato si et l’exhortation apostolique Evangelii gaudium. Dans ces documents et dans d’innombrables interventions, François diffuse un message social, économique et politique clair, courageux et subversif en faveur de tous les laissés pour compte de la Terre, au point de devenir peut-être la voix la plus libre et la plus libératrice, et la plus dérangeante pour les puissances financières acharnées à tuer la vie des humains et de la communauté vivante de la Terre. C’est sans doute l’essentiel de la Bonne Nouvelle que le prophète Jésus proclama et pratiqua, au-delà du temple, du credo et du droit canonique. Et que puis-je demander de plus au pape François à 86 ans et en mauvaise santé ? Non, je ne peux pas demander plus à cet homme plein de bonne volonté et de flots de charisme. À cet homme humain, avec son tempérament et sa tendresse, avec ses erreurs et ses contradictions, avec sa foi profonde et son vieux catéchisme, avec son utopie évangélique et sa théologie conservatrice, à cet homme de chair et de sang, j’adresse de tout cœur mon admiration, mon estime, mon soutien personnel.

Mais cet homme de chair et de sang, comme moi, est le pape de l’Église catholique, investi de la pleine puissance « divine », et c’est lui qui enseigne la vérité, dicte les lois et gouverne avec des pouvoirs absolus, élit les évêques et nomme les cardinaux, cardinaux qui éliront son successeur et les évêques qui n’ordonneront que des hommes au sacerdoce, et proposeront d’instituer un diaconat féminin dépourvu de degré sacramentel et donc subordonné au clergé. Cet homme représente et préside, avec un pouvoir absolu et exclusif, une Église qui se réclame de Jésus, mais qui est en contradiction flagrante avec ce que ce pape enseigne au monde entier. Une Église qui prétend avoir le monopole de la vérité et du bien, qui continue à s’accrocher à une vision du monde et à une anthropologie de millénaires lointains, qui continue d’enseigner des doctrines irrationnelles dans un langage inintelligible, qui, au nom de Dieu et de Jésus, continue à subordonner les femmes et à humilier les personnes LGTBI+, condamnant comme « objectivement pécheresses » les expressions de leur amour sacré… Le dernier exemple est l’approbation de la bénédiction des couples homosexuels, mais non pas comme la bénédiction des couples hétérosexuels, mais comme une bénédiction sans célébration liturgique, presque secrètement et à la hâte ; 10 secondes suffisent, a déclaré le cardinal Victor Manuel Fernández, préfet de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la foi ; Le pape François vient de préciser, au cas où cela serait nécessaire : « Les bénédictions pour les couples homosexuels s’adressent ‘aux personnes’ et ne changent pas la doctrine. » Eh bien, Frère François, tant que la doctrine ne changera pas pour sauver l’institution, les gens continueront à souffrir et l’institution elle-même s’effondrera.

Cette Église institutionnelle ne respire plus. Elle n’inspire pas non plus le souffle vital. Et si elle n’inspire pas, elle ne sert à rien. Et si elle ne sert à rien, même si c’est dur à entendre, il faut le dire : rien d’essentiel ne sera perdu si elle continue à s’effondrer. Et elle ne pourra inspirer que si elle apprend à parler de la vie et de tout ce qui est réel – de la création de l’univers, de l’amour, du genre, de la sexualité, de la liberté, du « péché » et du « pardon », « de la vie après la mort, de Jésus, de « Dieu » in fine – d’une manière compréhensible, inspiratrice, consolante, transformatrice pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Et elle ne pourra respirer et inspirer que si elle se réinvente complètement selon l’esprit qui animait Jésus et tous les prophètes et prophétesses de tous les temps, à l’intérieur ou à l’extérieur de toute religion. Elle ne pourra consoler et transformer que si elle réinvente en profondeur tout son langage théologique et tout son édifice ministériel, dont la papauté elle-même reste le fondement et le sommet.

Seul un renversement du modèle de l’Église cléricale et du paradigme théologique intégral peut, s’il n’est pas trop tard, redonner esprit et vie à cette Église, même si elle en vient à se réduire à une petite communauté dispersée mais itinérante et libre. Cela me semble être une tâche institutionnelle indispensable et urgente pour un pape à notre époque. Et il ne suffira pas de réformer l’ensemble de l’appareil Vatican, ni d’éradiquer sa corruption économique endémique, ni de lutter contre sa pédophilie systémique. Quoi de moins que tout cela ! Mais cela ne suffira pas. L’heure n’est pas aux arrangements et aux compromis.

’ai accepté d’exprimer mon soutien au pape François, non sans réticence. « Il s’agira d’un soutien personnel, pas d’un soutien institutionnel », ai-je prévenu. Je m’explique : ma réticence n’a rien à voir avec sa personne en tant que telle, mais avec la figure institutionnelle – la papauté absolue – qu’il continue à représenter, avec le modèle clérical et masculin de l’Église médiévale qu’il continue à défendre, et avec le magistère théologique prémoderne qu’il continue d’exercer.

J’avoue qu’il a eu à gérer une période très complexe et difficile. Au rêve printanier  concret mais inachevé de Vatican II succédèrent, sans solution de continuité les hésitations et contradictions de Paul VI depuis le dit Concile jusqu’à sa mort en 1978, puis – après seulement un mois de pontificat de Jean-Paul Ier, dont nous ne savons pas vraiment s’il est mort ou a été tué – a suivi le long pontificat de restauration de Jean-Paul II (1978-2005)  prolongé par Benoît XVI qui, pour s’affranchir des cloaques et des lobbies du Vatican, n’a rien trouvé de mieux que de fuir en démissionnant (2013), et en léguant au pape suivant  un panorama sombre et enchevêtré. Le conclave des cardinaux, à la recherche d’équilibres impossibles, élut un jésuite en provenance de la pampa argentine. Il se fit appeler François et sortit au balcon pour demander notre bénédiction. Il était déjà trop tard pour une réforme profonde et durable. Mais, pour vraiment essayer, dès la bénédiction reçue, sans même prendre le temps de s’asseoir sur le trône de Pierre, pêcheur de Galilée sans diplomatie ni ruse, il aurait dû proclamer urbi et orbi : « s’en est fini du vieux. Que le neuf commence enfin ». 11 ans sont passés.

Pendant ce temps, le monde vit, nous vivons, une époque de métamorphose civilisationnelle planétaire comme notre espèce n’en a jamais connu depuis son apparition il y a 300 000 ans. Tout ce que l’on crut sûr jusqu’à hier est profondément ébranlé dans tous les domaines. Les religions traditionnelles, le christianisme inclus, avec leurs croyances, leurs rituels et leurs codes, sont en train de s’effondrer. L’incertitude et la peur, et leur symptôme : les fondamentalismes de toutes sortes, se répandent. Tout cela a mis à dure épreuve la sagesse jésuite et la paix franciscaine du pape François. Et, les années passant, surgit et se diffuse le sentiment que le radicalement nouveau, si nécessaire dans cette Église échouée dans les sables du passé, n’a toujours pas vraiment commencé, sans qu’aucun signe ne se donne à voir.

Je reconnais, oui, un ton nouveau, un langage frais, plein d’encouragement, en particulier dans les documents pontificaux tels que l’encyclique Laudato si et l’exhortation apostolique Evangelii gaudium. Dans ces documents et dans d’innombrables interventions, François diffuse un message social, économique et politique clair, courageux et subversif en faveur de tous les laissés pour compte de la Terre, au point de devenir peut-être la voix la plus libre et la plus libératrice, et la plus dérangeante pour les puissances financières acharnées à tuer la vie des humains et de la communauté vivante de la Terre. C’est sans doute l’essentiel de la Bonne Nouvelle que le prophète Jésus proclama et pratiqua, au-delà du temple, du credo et du droit canonique. Et que puis-je demander de plus au pape François à 86 ans et en mauvaise santé ? Non, je ne peux pas demander plus à cet homme plein de bonne volonté et de flots de charisme. À cet homme humain, avec son tempérament et sa tendresse, avec ses erreurs et ses contradictions, avec sa foi profonde et son vieux catéchisme, avec son utopie évangélique et sa théologie conservatrice, à cet homme de chair et de sang, j’adresse de tout cœur mon admiration, mon estime, mon soutien personnel.

Mais cet homme de chair et de sang, comme moi, est le pape de l’Église catholique, investi de la pleine puissance « divine », et c’est lui qui enseigne la vérité, dicte les lois et gouverne avec des pouvoirs absolus, élit les évêques et nomme les cardinaux, cardinaux qui éliront son successeur et les évêques qui n’ordonneront que des hommes au sacerdoce, et proposeront d’instituer un diaconat féminin dépourvu de degré sacramentel et donc subordonné au clergé. Cet homme représente et préside, avec un pouvoir absolu et exclusif, une Église qui se réclame de Jésus, mais qui est en contradiction flagrante avec ce que ce pape enseigne au monde entier. Une Église qui prétend avoir le monopole de la vérité et du bien, qui continue à s’accrocher à une vision du monde et à une anthropologie de millénaires lointains, qui continue d’enseigner des doctrines irrationnelles dans un langage inintelligible, qui, au nom de Dieu et de Jésus, continue à subordonner les femmes et à humilier les personnes LGTBI+, condamnant comme « objectivement pécheresses » les expressions de leur amour sacré… Le dernier exemple est l’approbation de la bénédiction des couples homosexuels, mais non pas comme la bénédiction des couples hétérosexuels, mais comme une bénédiction sans célébration liturgique, presque secrètement et à la hâte ; 10 secondes suffisent, a déclaré le cardinal Victor Manuel Fernández, préfet de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la foi ; Le pape François vient de préciser, au cas où cela serait nécessaire : « Les bénédictions pour les couples homosexuels s’adressent ‘aux personnes’ et ne changent pas la doctrine. » Eh bien, Frère François, tant que la doctrine ne changera pas pour sauver l’institution, les gens continueront à souffrir et l’institution elle-même s’effondrera.

Cette Église institutionnelle ne respire plus. Elle n’inspire pas non plus le souffle vital. Et si elle n’inspire pas, elle ne sert à rien. Et si elle ne sert à rien, même si c’est dur à entendre, il faut le dire : rien d’essentiel ne sera perdu si elle continue à s’effondrer. Et elle ne pourra inspirer que si elle apprend à parler de la vie et de tout ce qui est réel – de la création de l’univers, de l’amour, du genre, de la sexualité, de la liberté, du « péché » et du « pardon », « de la vie après la mort, de Jésus, de « Dieu » in fine – d’une manière compréhensible, inspiratrice, consolante, transformatrice pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Et elle ne pourra respirer et inspirer que si elle se réinvente complètement selon l’esprit qui animait Jésus et tous les prophètes et prophétesses de tous les temps, à l’intérieur ou à l’extérieur de toute religion. Elle ne pourra consoler et transformer que si elle réinvente en profondeur tout son langage théologique et tout son édifice ministériel, dont la papauté elle-même reste le fondement et le sommet.

Seul un renversement du modèle de l’Église cléricale et du paradigme théologique intégral peut, s’il n’est pas trop tard, redonner esprit et vie à cette Église, même si elle en vient à se réduire à une petite communauté dispersée mais itinérante et libre. Cela me semble être une tâche institutionnelle indispensable et urgente pour un pape à notre époque. Et il ne suffira pas de réformer l’ensemble de l’appareil Vatican, ni d’éradiquer sa corruption économique endémique, ni de lutter contre sa pédophilie systémique. Quoi de moins que tout cela ! Mais cela ne suffira pas. L’heure n’est pas aux arrangements et aux compromis.

J’entends et je lis sans cesse que François fait ce qu’il peut, non seulement parce que ses forces sont limitées, mais surtout pour éviter un schisme dans l’Église catholique. Je ne sais si je peux le comprendre. Il me vient seulement des questions : qu’est-ce que Paul VI a accompli avec ses scrupules et ses équilibres, sinon être un obstacle décisif à la réalisation des meilleurs rêves conciliaires et une impulsion décisive pour consacrer de manière presque irréversible la rupture entre l’Église et la culture moderne ? Qu’est-ce que François a obtenu au cours de ces 11 années ? Et, pour donner un exemple, entre humilier les couples homosexuels (chrétiens ou pas, peu importe) et « scandaliser » les cardinaux et les clercs homophobes, que choisit-il ? Entre Jésus et le Droit Canonique, à l’heure de vérité que choisit-il en fin de compte ? Et en tout état de cause, au rythme où nous allons et dans la direction ambiguë dans laquelle nous « avançons », de prudence en prudence et de synode en synode, l’Église catholique – et les Églises chrétiennes en général –n’avancent-elles pas sur le chemin de leur totale implosion, ou vers leur réduction à un ghetto culturel et social prémoderne, tout d’abord en Europe et ensuite ailleurs ? Tant d’effort pour éviter un schisme institutionnel – ou bien était-ce l’excuse ?  – n’est-ce pas, de fait, en train de favoriser un schisme général de l’immense majorité sociale qui, indifférente ou déçue, déserte silencieusement une institution qui ne lui procure plus ni inspiration ni répit ?

J’entends et je lis sans cesse que François fait ce qu’il peut, non seulement parce que ses forces sont limitées, mais surtout pour éviter un schisme dans l’Église catholique. Je ne sais si je peux le comprendre. Il me vient seulement des questions : qu’est-ce que Paul VI a accompli avec ses scrupules et ses équilibres, sinon être un obstacle décisif à la réalisation des meilleurs rêves conciliaires et une impulsion décisive pour consacrer de manière presque irréversible la rupture entre l’Église et la culture moderne ? Qu’est-ce que François a obtenu au cours de ces 11 années ? Et, pour donner un exemple, entre humilier les couples homosexuels (chrétiens ou pas, peu importe) et « scandaliser » les cardinaux et les clercs homophobes, que choisit-il ? Entre Jésus et le Droit Canonique, à l’heure de vérité que choisit-il en fin de compte ? Et en tout état de cause, au rythme où nous allons et dans la direction ambiguë dans laquelle nous « avançons », de prudence en prudence et de synode en synode, l’Église catholique – et les Églises chrétiennes en général –n’avancent-elles pas sur le chemin de leur totale implosion, ou vers leur réduction à un ghetto culturel et social prémoderne, tout d’abord en Europe et ensuite ailleurs ? Tant d’effort pour éviter un schisme institutionnel – ou bien était-ce l’excuse ?  – n’est-ce pas, de fait, en train de favoriser un schisme général de l’immense majorité sociale qui, indifférente ou déçue, déserte silencieusement une institution qui ne lui procure plus ni inspiration ni répit ?

José Arregi (Azpeitia, Pays basque espagnol, 1952) a fait sa maîtrise et son doctorat en théologie à l’Institut catholique de Paris (1982-1986). En 2010, sa licence pour l’enseignement de la théologie lui a été retirée, et il s’est vu obligé de quitter l’Ordre franciscain et le sacerdoce ministériel. Il a publié plusieurs livres en basque, en espagnol et en français.

Dieu à hauteur du prochain Mt 22, 34-40

Il faut mettre Jésus à l’épreuve. Et lui, loin de répondre en Normand, expose de façon la plus provocante, sa pensée, sa pratique, sa vie. Il y a assurément deux commandements, dont, à eux deux, dépendent toute la loi et les prophètes, l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Nous sommes habitués à cette réponse au point que nous n’en voyons plus la force explosive. Or notre évangile (Mt 22, 34-40), c’est de la dynamite. Premièrement, peut-on exiger de quelqu’un qu’il aime ? N’est-ce pas le violeur qui force l’autre à l’aimer ? Comment pourrait-il y avoir un commandement de l’amour de Dieu ou de l’amour du prochain ? Deuxièmement, n’est-ce pas sacrilège de mettre sur le même plan, à égalité, l’amour de Dieu et celui du prochain ? Pour les gens de religion, Dieu ne vaut-il pas infiniment mieux et plus que tout le reste ? « Dieu seul suffit » écrit par exemple Thérèse de Jésus.

Nulle part ne se trouve dans la littérature que Jésus aurait pu connaître, ce rapprochement des deux commandements. C’est une nouveauté, cela ne peut apparaître que comme une nouveauté. Vous voyez les hommes de religion, ceux qui respectent la religion des pères, les hommes de tradition, de « on a toujours fait comme ça ». Ils viennent mettre Jésus à l’épreuve et au lieu de la jouer cool, Jésus persiste, enfonce le clou, provoque, persifle.

Pire encore, il ne cite pas les dix paroles, le décalogue, mais va piocher ailleurs. Il assemble d’une part la seconde phrase du Chema Israel et un commandement qui ne semble pas jouer un rôle très remarqué, dans le Lévitique. C’est incontestablement la Loi, avec certes un texte important qui devient comme une profession de foi dans le Dieu un, mais aussi un verset finalement secondaire qui devient le second commandement, égal au premier. L’évangile de Jésus n’est pas la religion de toujours, il fait rupture, introduit une nouvelle, bonne. Il ne sort pas de nulle part et se vit en puissant dans la sagesse ancestrale, mais en la disposant de telle que sorte que cette sagesse est transfigurée en nouveauté de vie, en vie nouvelle.

Il faut se rendre compte de la bombe que constitue la réponse, la pensée de Jésus, et finalement toute sa vie. Aimer Dieu, le vénérer, n’est pas affaire de religion, de culte, de chose à faire, cinq ou x prières par jour, 2 ou x commandements, règles religieuses, rites à respecter, et après l’on est quitte. « Je suis un bon chrétien », je prie tous les soirs. Tu te moques, n’est-ce pas ? On n’est pas bon chrétien à prier, à faire son signe de croix, mais à vivre en paix, en grâce avec les frères, à vivre avec les frères comme avec des proches.

On pourrait dire que Jésus rabaisse la religion à l’horizon de la terre. Il désacralise le ciel, le dés-absolutise. Ou bien, si vous préférez, il exige que la terre soit ciel. C’est ici, dans cette vie, qu’il faut faire vivre avec Dieu comme en paradis. Qui d’entre nous est prêt à faire en sorte que ce soit vrai ? On est a priori tous pour, mais quand il faut s’y mettre… Le commandement envers Dieu est attaché, lié par Jésus au commandement envers l’autre : il n’y a plus de lointain, mais seulement des prochains. Et cela est un véritable sacrilège, cela rabaisse Dieu à hauteur du prochain.

En Jésus, Dieu est à hauteur du prochain. La grandeur de Dieu est sa capacité à se faire prochain pour que tout homme, toute femme, soit élevé à la hauteur de sa sainteté.

Le prêtre, le chargé du sacré, le sacerdote, n’est plus celui qui officie dans le temple et qui offre le sacrifice, mais celui qui se fait prochain, s’approche, ne détourne pas le regard ni ses pas. Il n’y a plus de lieu sacré si ce n’est le visage de l’autre. Il n’y a comme prêtre que les baptisés, configurés à Jésus. Il n’y a plus d’autre offrande à Dieu que l’amour du frère, y compris l’ennemi. Tout offrande à Dieu alors que le frère est méprisé est une insulte, bien sûr au frère, mais aussi à Dieu. Une insulte à Dieu, c’est un sacrilège.

Voyez le retournement. Est-ce de ravaler le commandement de l’amour de Dieu à l’horizon terrestre de l’amour des autres qui est sacrilège, ou de prier Dieu en ignorant le frère ? A vous de choisir. Etes-vous des hommes et des femmes de la religion, qui posent Dieu plus haut que tout, ou des disciples de Jésus avec lequel le seul chemin vers et avec Dieu, le seul culte, le seul service est celui des frères. Il faut choisir entre la religion et l’évangile, entre l’hypocrisie et la violence religieuse et Jésus. Je vous l’avais dit, cet évangile si connu, c’est de la dynamite.

Source  https://royannais.blogspot.com/2023/10/dieu-hauteur-du-prochain-mt-22-34-40.html?

Article anonyme paru dans La Croix du 15 mai 2048

Nous sommes en 2048… Voilà bien longtemps que je me suis écarté de l’Église. 25 ans plus tôt, elle avait été gravement secouée par une série de scandales et de révélations d’abus. Les efforts du pape François pour la réformer n’avaient pas abouti, et le synode qu’il avait organisé s’était terminé sur un échec. La mouvance conservatrice, encouragée par le « nouveau » missel de 2022, avait repris le dessus, la soutane était systématique, les messes dos au peuple s’étaient multipliées. Je ne me retrouvais plus dans cette Église tournant le dos au concile. La liturgie était datée, son vocabulaire abscons, ses formulations d’un autre âge. Les notions de sacrifice, de damnation éternelle, d’oblation sainte, de festin des noces de l’agneau ne me parlaient plus. Je décrochais.

Aujourd’hui, en ce printemps 2048, l’Église en France s’est littéralement effondrée. Les diocèses ont été réduits à six, et il ne reste plus que quelques prêtres dans les grandes villes. Face à cette situation, on assiste cependant à un retour inattendu de la pratique religieuse, non pas au sens de l’assistance à la messe où on l’entendait autrefois, mais sous la forme spontanée d’assemblées de prières.

Apprenant qu’il se tient une assemblée de ce type dans l’église de ma ville ce dimanche à 10 h, et poussé par la curiosité, je décide de m’y rendre. En entrant, je constate de nombreux changements. D’emblée je suis saisi par l’immense toile évoquant le Bon Pasteur, qui remplace derrière l’autel l’ancienne croix qui s’y trouvait. Puis je traverse la nef, vide, parcourue par une longue table, et m’approche du transept où une centaine de personnes s’y installent, assises en disposition circulaire sur deux ou trois rangées.

La femme qui est vêtue d’une simple aube – j’apprendrai qu’elle a été élue par l’assemblée – va présider. En ouverture, ses mots d’accueil sont, non « Que le Seigneur soit avec vous », mais « Que la paix soit avec vous », en souvenir des mots que le Christ ressuscité a prononcés en retrouvant ses disciples au cénacle. Elle lit ensuite une belle prière pour la paix, en y incluant toutes les situations de conflits actuels à travers le monde, et toutes celles qui traversent nos vies, nos familles, nos entourages. Également en remerciant Dieu pour l’immense événement célébré aujourd’hui en Palestine. Puis c’est tout naturellement que les participants échangent alors un signe ou un geste de paix, chacun à sa façon, dans une grande liberté et une ambiance de sincère amitié.

La cérémonie se poursuit par le Notre Père. Suit l’appel au pardon de Dieu par l’invocation « Seigneur, relève-nous », qui remplace le « prends pitié de nous » (qu’on répétait huit fois dans l’ancienne liturgie), enrichie de plusieurs méditations sur la miséricorde infinie de Dieu. Et on chante le Gloire à Dieu, partiellement expurgé de ces mêmes formules. Chacune des trois lectures est précédée d’une courte introduction permettant d’en resituer le contexte ou d’en mieux comprendre la signification. Après quoi la célébrante livre le fruit de sa propre méditation, puis donne la parole aux participants qui désirent intervenir. Elle conclut le partage.

Le Credo qui suit est bien éloigné de celui qui proclamait un Dieu Tout-Puissant. J’en retiens les premières lignes : « Je crois en Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, Trinité d’Amour. Je crois en Dieu : Il est mon Créateur. Il est mon Père. Je crois que le battement du Cœur de Dieu, c’est l’Amour c’est sa Miséricorde sans mesure, sans limite, sans réserve, sans condition. Je crois en Jésus, son Fils Unique, né de la Vierge Marie. Il est venu partager en toutes choses notre condition humaine. Il s’est fait pauvre, infiniment, pour nous enrichir de sa pauvreté. Il s’est fait le Tout-Compatissant auprès des plus petits, et des plus faibles. Je crois que le Chemin du Christ c’est l’homme, et qu’il n’est pas de chemin d’humanité qui ne soit parcouru par le Christ. » Une large place est laissée ensuite à la Prière Universelle. Les participants prennent librement la parole et partagent qui une intention individuelle, qui une préoccupation de nature plus générale.

C’est alors que tous les participants quittent leur place pour venir se placer dans la nef, de part et d’autre de cette longue table qui m’avait intrigué en entrant. Je vois que des corbeilles de pain y sont disposées. La célébrante commence la lecture de la prière dite eucharistique. Celle-ci, comme on me l’expliquera, a été préparée par une équipe liturgique, qui s’est efforcée d’en adapter le contenu en fonction des participants (quelques scouts étaient présents) et de l’actualité (c’est le 90e anniversaire de la Nakba en Palestine) Cette prière eucharistique commence par une longue louange à Dieu, un cri d’émerveillement devant tout ce qui est beau dans le monde. Puis par un rappel du message d’amour et de miséricorde de Jésus, pour qui l’homme est toujours plus grand que ses actes. Enfin par sa promesse que l’Esprit Saint reste présent auprès de nous chaque jour. Elle se continue par une prière à l’intention de notre Église catholique, de tous ceux qui s’efforcent de la faire vivre, laïcs ou ordonnés, de toutes les églises chrétiennes, de nos frères juifs et musulmans, et de tous ceux qui cherchent Dieu avec le secours d’une autre religion. Sont également cités tous nos proches, ainsi que ceux qui souffrent, les exclus, les migrants et tous ceux qui sont privé d’amour ou de liberté.

La célébrante achève la cérémonie en prononçant d’abord la bénédiction du pain, puis en accomplissant le geste de la fraction du pain, en mémoire des circonstances où Jésus fit lui-même le même geste. Ainsi rompu en morceaux, signe de fraternité et de partage, le pain est distribué aux participants qui le consomment en silence. Avant la bénédiction finale.

15 mai 2048, jour de la création de l’État de Palestine et de la signature du traité de paix avec Israël.

Jacques Prunier-Duparge, Aumônier de prison   Source

De la croyance à la foi

La croyance, forme infantile de la foi, se dépasse ou se crispe à l’âge adulte. Pour l’enfant, les événements adviennent par la magie de volontés supérieures, parents visibles, esprits invisibles et d’autant plus irrésistibles. Pour beaucoup d’adultes cela continue d’être de même.

Le concept de loi naturelle, qui remonte à trois ou quatre siècles, n’est pas perçu par tous les croyants. Pour beaucoup d’adultes, la figure du divin est celle d’un ordonnateur tout puissant, auquel la Nature se plie dans tous les sens, respect ou violation de ces lois. On peut l’influencer par la prière de demande, par des sacrifices, par des pèlerinages. Cet invisible se manifeste quelquefois par des apparitions, contestées d’abord par la hiérarchie puis approuvées, qui font ensuite la fortune de villages reculés.

La croyance se manifeste dans la foi sous la forme irrationnelle du Credo quia absurdum : puisque je ne comprends pas, c’est une manifestation de la transcendance, incompréhensible par définition. Le divin ne serait pas tout-puissant, s’il ne pouvait violer à titre d’exception perceptible les lois de la Nature puisqu’il les a lui-même promulguées. Dans la tradition historique, cette toute-puissance fut la représentation au surnaturel du pouvoir d’un monarque absolu. Au-dessus du roi, il n’y avait que Dieu. Même si le monarque est devenu constitutionnel, le Seigneur ne l’est point pour marquer sa distance avec l’humain.

Beaucoup d’homélies s’inscrivent dans cette vision en relatant un récit évangélique de miracle comme s’il s’agissait d’un reportage. Jésus marche sur un lac, multiplie les pains et transforme l’eau en vin. Beaucoup d’adultes croient que telle est la substance de la foi. Ils se cramponnent à des mythes faussés, comme l’enfant qui croit que le loup parle vraiment au Chaperon rouge. Une apparition de la Vierge, même contestable et démentie, constitue un fondement indispensable à la croyance qui se prend pour la foi. La transcendance est sommée de se manifester, c’est-à-dire de se désavouer, pour asseoir sa réalité.

Purifier le foi des croyances résiduelles revient à répudier les restes de ce paganisme, au milieu duquel le christianisme a pris naissance et dont il a forcément emprunté des mythes, des rites, des conventions. Exemple : à l’époque, la justice coutumière acceptait la culpabilité collective, la vendetta et le sacrifice compensatoire. Tout naturellement cela a engendré les mythes du péché originel, des limbes et du sacrifice de la Croix. Mais aujourd’hui la paléontologie enseigne que le monogénisme, la descendance de tous les hommes d’un seul couple, est contredit par les données de la géologie et que le mythe du péché originel n’a aucune relation avec la réalité. Les limbes des enfants non baptisés ne sont plus un article de foi. La messe perd son sens de répétition d’un sacrifice. Ainsi au fil des siècles la société civile a élu les avancées les plus fondamentales du christianisme et c’est elle paradoxalement qui en prescrit maintenant l’obligation aux Églises.

La foi se situe aux antipodes de la croyance, car elle n’exige pas des preuves sensibles. Elle est confiance

 sans retour et sans condition, même au milieu des doutes. Elle engage concrètement à l’action dans la vie de tous les jours. Elle contemple les rites comme des symboles. En même temps, elle supporte les errances de la croyance sous l’appellation de religion populaire.

Les réformes pendantes dans l’Église catholique ne concernent que des détails d’organisation : ordination d’hommes mariés et de femmes ; acceptation des divorcés remariés et des homosexuels ; érection de synodes. Il y a plus important : une interprétation de la foi libérée de la croyance, une foi crédible.

Jacques NEIRYNCK

Source https://baptises.fr/actualites/de-la-croyance-la-foi

Un printemps qui se fait attendre. Bilan des 10 ans du Pape François par José Arregi

En novembre 2013, 8 mois après son élection, le pape François publiait le premier de ses grands documents, je crois le meilleur de tous les textes écrits ou signés par lui : l’Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, qui me fit vibrer dans son ensemble. Tout cela sonnait comme le pur Évangile de l’encouragement et du renouveau, de la liberté et de la libération. Comme d’innombrables autres chrétiens, je l’ai lu comme un hymne beau et fort à un printemps ecclésial. Cependant, je n’y croyais pas tout à fait, pour deux raisons majeures. D’abord, parce que je ne voyais pas de signes clairs d’un nouveau langage théologique. Ensuite, parce qu’en 2013, je ne me faisais plus d’illusions sur le fait que ce pontificat allait rattraper le retard séculaire accumulé par l’institution ecclésiale au cours des 500 dernières années (beaucoup plus, en fait), ni inverser l’inertie traditionaliste des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI, ni combler le fossé croissant entre la culture moderne-postmoderne et le système ecclésiastique dans son ensemble. Il était trop tard pour que l’institution ecclésiale dans son ensemble se laisse transformer par l’esprit de Jésus, par le souffle de la vie.

Mais, 10 ans plus tard, je ne vois toujours pas les signes du printemps ecclésial. Parce qu’il veut ou ne peut pas, parce qu’il peut ou ne veut pas, ou parce qu’il ne veut ni ne peut, le printemps n’est pas arrivé et je ne l’attends plus. Et pourquoi le dis-je ainsi, si catégoriquement ? Voici 6 des principales raisons :

Une théologie devenue incompréhensible.

Une vision insoutenable de l’homosexualité.

Une perspective de genre absolument déplacée.

Les femmes sublimées et marginalisées.

L’impasse des synodes.

Le cléricalisme est la racine de tous les maux.

Mais je ne suis pas déçu par le Pape François pour deux raisons, toutes deux décisives : premièrement, parce qu’il y a dix ans, je n’attendais pas la grande réforme ecclésiale et il n’y a pas de déception là où il n’y a pas d’attente ; ensuite, parce que, si cette institution, qui au Concile Vatican II et dans la période immédiatement postconciliaire a refusé de se réformer en profondeur pour faire avancer l’aspiration à un monde meilleur, si cette institution, dis-je, s’écroule, cela ne me semble plus ni un grand malheur ni une cause de désespoir.

L’espoir du monde ne repose plus sur le sort de ce système ecclésial. Avec mes doutes et mes contradictions, j’essaierai de vivre dans l’espérance : continuer à entretenir en moi et chez les autres la flamme vacillante qui brûle dans la communauté ecclésiale des disciples de Jésus, mais sans attendre la réforme de cette institution ecclésiastique désormais irréformable. L’espérance ne consiste pas à attendre que quelque chose –même le meilleur– se produise, mais à vivre avec esprit, en respirant, en se laissant inspirer par l’Esprit transformateur et en semant chaque jour une petite graine de vie pour la vie commune plus épanouie à laquelle nous aspirons.

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L’impact des philosophies dualistes de l’antiquité

On pourra difficilement comprendre le pessimisme qui caractérise la spiritualité chrétienne en général et le caractère fondamentalement torturant de la morale catholique en particulier, si on ne garde pas présent à l’esprit l’impact que les courants philosophiques des quatre premiers siècles ont exercé sur la formation de la pensée chrétienne. Les philosophies de cette période ont en effet fourni aux théoriciens de la nouvelle religion les schémas intellectuels, les instruments logiques et les techniques épistémologiques qui leur ont permis d’élaborer  à partir du noyau original du message du Prophète de Nazareth et d’exprimer, d’une façon systématique, les contenus doctrinaux de la foi chrétienne. Cette formulation marquera d’une façon définitive la théologie de l’Église pour les siècles à venir.

Sortie de la Palestine et de la zone d’influence sémitique, la foi chrétienne se propagea dans les régions de l’Empire Romain et vint en contact avec la culture gréco-romaine. Les païens (”gentiles”) perçurent ce mouvement religieux d’origine juive comme une nouvelle secte, c’est-à-dire comme une nouvelle philosophie ou école de pensée et de comportement semblable aux grandes écoles philosophiques de l’époque (Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Épicure, le Portique de Zénon). Cette perception amènera les penseurs chrétiens venus de l’hellénisme non seulement à aborder le fait chrétien selon les habitudes de leur culture et de leur formation intellectuelle, mais aussi à l’interpréter à travers le bagage mental et les catégories philosophiques de leur époque. Pour ces nouveaux maîtres chrétiens la nouvelle religion deviendra la seule “vraie philosophie”.

Du premier au quatrième siècle, la pensée et la culture occidentale furent influencées et modelées par les courants philosophiques de l’époque dont les plus marquants ont été le platonisme, le gnosticisme, le manichéisme, le stoïcisme et le néo-platonisme. Pour comprendre certains traits caractéristiques du christianisme en général et de la pensée catholique en particulier il est donc indispensable de connaître les courants d’idées qui ont circulées dans le monde hellénistique dans lequel s’est développée la réflexion chrétienne des quatre premiers siècles.

Pour la commodité du lecteur, je résumerai ici brièvement les affirmations de base de ces anciennes philosophies qui se sont introduites dans le christianisme et qui l’ont, pour ainsi dire, «contaminé». Ces mouvements de pensée ont en commun une vision dualiste de la réalité. Cela signifie qu’ils soutiennent l’existence de deux mondes, de deux principes distincts, séparés et souvent opposés l’un à l’autre, comme l’esprit et la matière, le ciel et la terre, un Dieu bon et un Dieu mauvais, l’âme et le corps, le monde visible et le monde invisible. Ils affirment presque unanimement le double principe de la dérivation de toutes choses de Dieu et celui de leur retour en Dieu. Dieu est conçu comme pur Esprit, comme le Tout-Autre, le Transcendant, l’Indicible, l’Être parfait qui existe au-delà de la réalité sensible et matérielle; principe et fin, l’archétype et la forme exemplaire de tout ce qui existe, seule réalité authentique et parfaite. Ce Dieu se manifeste par son Logos (ou Démiurge) qui est une émanation de la divinité dans le monde matériel et visible et par lequel il y insère ordre et rationalité. Ce Dieu-Logos est considéré comme garant de l’ordre naturel des choses et des lois naturelles qu’il serait néfaste de perturber.

La personne humaine est un composé éphémère et précaire d’esprit et de matière, d’âme et de corps. L’âme humaine est une réalité subsistante, immortelle qui vient de Dieu et donc distincte et séparée du corps, capable de survivre à la vie corporelle,  destinée à retourner à Dieu et auprès duquel elle trouve son bonheur et son accomplissement véritables.

L’existence terrestre et corporelle des humains est considérée comme inauthentique, provisoire, sans valeur véritable; lieu de la lutte, de l’épreuve et de la souffrance; lieu de l’exile que l’on endure dans l’attente de rejoindre un jour la patrie véritable qui est le monde divin de l’au-delà. C’est pour ce monde divin que les âmes humaines sont faites; c’est à ce monde qu’elles sont destinées. La vie humaine sur terre n’est pas importante, car les humains sont appelés à vivre ailleurs et la vraie vie est la vie de l’âme en Dieu. Les humains vivent donc dans l’attente de mourir. Dans cette perception des choses, la mort est plus importante que la vie; la qualité de la mort compte plus que la qualité de la vie. La mort est alors le seul événement vraiment décisif de l’existence humaine sur terre, puisqu’ elle seule est capable de libérer l’âme de la servitude du corps et de rendre ainsi possible son retour à la Source divine qui l’a créée.

Le monde de la matière est un monde mauvais, éloigné de Dieu, sous l’emprise du Mal ou d’une divinité mauvaise, occasion constante de faute et de péché. C’est donc un monde dont il faut se méfier; auquel il ne faut surtout pas s’attacher, duquel il faut s’écarter par la fuite et le renoncement. Mais c’est surtout à travers le corps de l’homme que la matière, principe et siège du mal, exerce son influence néfaste sur l’âme. C’est à cause du corps que l’âme est obligée de vivre loin de Dieu. Le corps est le geôlier et le bourreau de l’âme. Le corps est l’élément qui emprisonne l’âme et la fait souffrir. Le corps, sous l’emprise du Mal à cause de la matière dont il est composé, entraîne l’âme à le suivre dans son penchant naturel vers la corruption et la déchéance.

Ce n’est qu’en gardant à l’esprit ces affirmations des philosophies dualistes qu’il est possible de comprendre pourquoi dans la doctrine chrétienne, surtout dans sa version catholique, le corps est devenu pour l’âme une source et une occasion continuelle de tentation et de péché. Au cours de l’histoire de la spiritualité catholique, le corps de l’homme, mais surtout celui de la femme, a assumé une connotation de plus en plus démoniaque. Le corps humain, source de tentation et de péché, n’est pas plus que “chair”, c’est-à-dire matière réduite à ses composantes organiques. L’âme doit lutter contre les avances du corps ; elle doit se battre pour se libérer des contraintes et des  liens qui l’attachent au corps dans lequel elle se trouve comme dans une prison obscure et de laquelle elle aspire à s’échapper, afin de réaliser son envol vers le monde des archétypes  divins . Elle doit tantôt soumettre et maîtriser, tantôt bâillonner et étouffer les forces et les pulsions d’origine corporelle. L’âme doit se défendre autant contre la violence que contre la fascination séduisante des passions. Elle ne peut faire cela qu’à travers le recours aux techniques de mortification, de répression et de refoulement.

Les manifestations typiquement corporelles et charnelles de l’existence humaine sont suspectes, disqualifiées, souvent étiquetées comme mauvaises et donc condamnées. Cela explique pourquoi, dans une certaine littérature chrétienne, surtout monastique, on en soit arrivé à penser que veiller est meilleur que dormir; jeûner meilleur que manger; pleurer meilleur que rire; gémir meilleur que se divertir ; être célibataire meilleur qu’être marié; être vierge meilleur qu’être sexuellement actif; être homme meilleur qu’être femme.

L’influence de la pensée dualiste dans le christianisme aide à comprendre pourquoi la doctrine catholique a pu imaginer et enseigner une “conception immaculée” de Marie ; pourquoi dans la tradition chrétienne il a été possible d’exalter le martyre; encourager la pratique de la souffrance corporelle; faire l’éloge inconditionné de la virginité et l’apologie du célibat obligatoire pour les clercs; entretenir le mépris et l’exclusion des femmes. Cela explique aussi pourquoi, au cours de son histoire, le christianisme a rarement encouragé, mais souvent diabolisé les sciences naturelles qui se proposent d’étudier et de comprendre la nature et le fonctionnement du corps humain et de la matière (la médecine, la chimie, l’astronomie, les mathématiques). Si cette vie est une vallée de larmes et si notre patrie n’est pas ici bas, à quoi bon soutenir et encourager la médecine qui cherche à guérir les maladies et à prolonger sur terre une existence pétrie de tentations, de péchés et de souffrances? Le salut de l’homme est conçu uniquement comme salut de son âme placé exclusivement en Dieu. Le salut est dans la mortification des passions et des exigences corporelles. Le salut est dans le renoncement et la privation. C’est à cause de la contamination dualiste de la pensée chrétienne que dans le catholicisme la souffrance est devenue le “sacrement“ du salut, car signe du combat douloureux et sanglant que l’âme doit engager pour se libérer des attaches qui la tiennent prisonnière du corps. La souffrance devient alors la norme ou le barème de la perfection et de la sainteté, comme nous le verrons plus loin.

L’influence des doctrines dualistes sur la pensée chrétienne explique enfin le caractère pessimiste, défaitiste, hargneux, souvent apocalyptique d’un certain discours clérical lorsqu’il parle du monde, des réalités terrestres et de la société humaine. À y regarder de plus près, la philosophie dualiste qui a imprégné la réflexion et la théologie chrétienne en Occident, est aussi responsable, en dernière analyse, des dégâts écologiques dont souffre aujourd’hui notre planète. En effet, une fois que l’on a posé comme principe que le monde matériel est un monde mauvais, rien ne s’oppose plus à ce que sa destruction puisse être envisagée comme bonne et souhaitable. Si l’esprit est considéré supérieur à la matière; l’âme supérieure au corps et si le corps et la matière sont la prison de l’esprit, voilà que la domination et la maîtrise du corps et de la matière deviennent un devoir et une obligation pour l’esprit. Cela vaut certainement au niveau de l’individu. Mais ce comportement agressif vis-à- vis de la réalité matérielle a été également transféré et appliquée aux réalités sociales et politiques, pour devenir une attitude collective qui caractérise la société capitaliste de l’Occident chrétien. Le monde physique, les ressources matérielles, la terre et tout ce qu’elle contient, tout est là pour être dominé, exploité par l’esprit de l’homme. Tout est là pour servir l’homme. Tout est là pour profiter à l’homme, pour combler ses besoins, pour augmenter son bien-être, pour produire ses richesses, pour augmenter ses profits. La pensée dualiste a posé les bases théoriques qui justifient l’emprise de l’homme sur la création et qui font de l’homme le maître absolu et incontesté de la nature et du monde matériel. Dans cette conception, la matière n’est pas seulement quelque chose qui emprisonne l’esprit, mais elle devient ce qui est à disposition de l’esprit et ce que celui-ci peut soumettre et utiliser à sa guise. Voilà que les bases sont jetées pour la déprédation de la nature de la part de l’homme, ainsi que l’exploitation inconditionnée et sauvage des ressources naturelles de notre planète qui un jour pourraient conduire la race humane vers sa disparition de la face de la terre.

Source Blog de Bruno Mori