Le Christ s’est arrêté à Rome de Jean ROHOU

 Spécialiste reconnu du XVIIème siècle, Jean Rohou est un humaniste athée. Bon connaisseur de la Bible et de l’histoire du christianisme, il publie un livre à la fois sympathique et critique, qui n’est pas un rejet, mais un appel.

Il est l’auteur de « Fils de ploucs », devenu un classique. Dans « Le Christ s’est arrêté à Rome » (editions-dialogues.fr) 27€, il nous livre une réflexion sur ce que représente de nos jours l’Église, sur sa signification, sa portée mais aussi sur ses paradoxes et débordements.

Préfacé par Mgr Albert Rouet, figure intellectuelle d’une Église ouverte, « Le Christ s’est arrêté à Rome » n’est pas un pamphlet mais un ouvrage qui a pour mission de mener son lecteur, croyant ou non, à la réflexion.

JONAS, réseau d’associations pour un dialogue nouveau entre ÉGLISE et MONDE, a demandé à Jean Rohou les raisons qui l’ont amené à écrire ce livre. Sa réponse se trouve sur leur site :

« La grande prospérité européenne, fondée sur l’exploitation du reste du monde, est terminée. Appauvrissement, chômage, conflits sociaux, délinquance, violences peut-être marqueront l’avenir. On ne pourra résoudre le problème en réduisant l’injustice sociale. Les riches ne sont nullement disposés à partager. De plus, nous vivons dans un système socio-économique mondialisé : la possibilité de le rendre moins injuste à l’échelle d’un pays est très réduite.

 Que faire pour redonner sens à la vie et santé à la société ? De fâcheuses propositions s’affirment déjà : un nationalisme xénophobe, une hostilité aux libertés individuelles. Et des organisations comme l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ s’apprêtent à remettre le christianisme au service de l’autoritarisme. Il faudrait y opposer des solutions généreuses, qui pourraient se réclamer de l’Évangile : outre la foi en Dieu, qui donne sens à toute la vie, il commande l’amour d’autrui et prioritairement des démunis de toute sorte. Qu’avez-vous fait pour les affamés, les étrangers, les malades, les prisonniers ? Tel sera le critère du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46).

 Malheureusement, ce n’est pas là-dessus qu’insiste le Vatican, mais sur des censures qui n’ont aucun fondement dans l’Évangile : le célibat obligatoire des prêtres (qui ne s’est imposé qu’au XVIIe siècle), l’interdiction de la prêtrise aux femmes (auxquelles Jésus accordait une attention exceptionnelle pour l’époque), la condamnation de diverses pratiques sexuelles, dont le Christ ne dit rien. Il réprouve l’adultère, mais empêche la lapidation de la coupable, prévue par la loi de l’époque. « Soyez généreux », dit-il. « Ne vous posez pas en juge […] Ne condamnez pas » (Luc 6, 36-37). Le Vatican passe son temps à juger, interdire et condamner. Plus de 1000 théologiens ont été inquiétés ou condamnés par le futur Benoît XVI sous le pontificat de Jean-Paul II.

 La trahison de l’Évangile ne date pas d’aujourd’hui. Dès qu’ils ont cessé de la persécuter, les pouvoirs ont mis la religion de l’Ami des pauvres au service des puissants et des riches. La compromission politique (avec les rois, les seigneurs, Pétain, Franco) est révolue. Mais la compromission socio-économique persiste. Depuis 1891, l’Église a une généreuse doctrine sociale ; mais ce ne sont que des mots. Les associations caritatives font un travail admirable ; mais elles ne peuvent que réduire un peu les scandaleuses injustices d’un système économique et politique dont les dirigeants étaient presque tous chrétiens jusqu’à une date récente, et dont beaucoup le sont encore. Les prêtres-ouvriers s’étaient engagés aux côtés des prolétaires : Rome les a interdits ; puis elle les a rétablis, mais trop tard. L’Église d’Amérique du Sud s’était engagée dans un vigoureux combat contre l’injustice : le Vatican s’est appliqué à le réduire.

 Jamais il n’y eut un décrochage si important entre Rome et les consciences. L’interdiction de la contraception est révélatrice. Le concile Vatican II l’aurait sans doute acceptée. Le pape l’a empêché de se prononcer. Il a nommé deux commissions qui se sont prononcées favorablement : l’une par 52 voix contre 4, l’autre par 9 contre 3 et 3 abstentions. Il l’a néanmoins interdite dans une encyclique qui « n’invoque aucun argument tiré de l’Écriture » (le cardinal Congar). Cette interdiction a provoqué dans la majorité des consciences catholiques « une sorte de stupeur et de scandale », ont déclaré 18 théologiens français qui s’y sont immédiatement opposés, comme des centaines d’autres. Pour la première fois, les fidèles ont massivement désobéi

 Jésus condamnait sévèrement ceux qui « chargent les hommes de fardeaux accablants » (Luc 11, 46). L’Église les multiplie parce qu’elle fonctionne comme un système de pouvoir. Et elles sont souvent tellement inadaptées qu’elles aboutissent à des transgressions — parfois criminelles comme la pédophilie. Sur le terrain les prêtres doivent souvent accepter ou même conseiller des solutions contraires aux principes romains.

 À l’intérieur même de l’Église la plupart de ceux qui sont en situation de parler librement expriment leur désaccord. Ainsi, les supérieurs généraux des jésuites et des dominicains désapprouvent le célibat obligatoire, l’interdiction de l’ordination des femmes et le rigorisme sexuel.

 Pour lui redonner du dynamisme, il faudrait bien distinguer la foi (rapport personnel à Dieu) de la religion, qui relève de l’histoire et trop souvent de l’instrumentalisation socio-idéologique, et de la morale personnelle que suffisent à régler les consciences et les lois civiles. »

Il est possible de voir une interview de plus de 7 mn de l’auteur en cliquant sur le lien suivant :

http://www.editions-dialogues.fr/livre/christ-arr%C3%AAt%C3%A9-Rome/

Lettre à un jeune prêtre

Voici un extrait du livre de PIETRO DE PAOLI « Lettres à un jeune prêtre » Plon mars 2010, où par le biais de la fiction un évêque se référant au Concile Vatican II, écrit à un jeune prêtre d’à peine 30 ans ayant la mentalité d’une bonne partie des jeunes prêtres actuels.

Ce que je pointe, c’est la vision du prêtre comme un être sacré, un homme séparé. Il y a dans notre tradition, catholique (et c’est à dessein que je ne mets pas de majuscule au mot tradition, car ce n’est qu’un usage, qui prévaut dans un temps donné, qui a varié dans le temps et qui pourrait encore changer), une vision du prêtre, comme un homme mis à part par le Seigneur. Dans cette perspective, le prêtre endosse le caractère sacerdotal du peuple de Dieu, tel qu’il est révélé dans l’Ancien Testament. En effet, c’est le peuple tout entier qui est mis à part parmi les nations, choisi et élu. Cette vision rejoint aussi la façon de percevoir la vocation prophétique. Le prophète de l’Ancien Testament est l’objet d’un appel qui le met à part, pour une mission qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas « la meilleure part ». Au point qu’il n’est pas rare que le prophète essaie d’échapper à Dieu. L’histoire de Jonas est, dans son mode épique et exagéré, exemplaire.

Rien de cela dans la façon dont Jésus choisit ses apôtres et ses disciples, rien de cela dans la façon dont sont choisis les anciens, presbytres et épiscopes, dans les écrits apostoliques. Tous sont choisis « au milieu de », comme « faisant partie de ».

Tu le sais bien, les premiers « prêtres » sont les chefs de communauté, des hommes sages qu’on désigne sous le vocable de presbytres ou d’épiscopes. Ils président le repas du Seigneur (les premières eucharisties), gouvernent les communautés, arbitrent les conflits, transmettent l’enseignement des apôtres. Il faudra des dizaines d’années, sans doute même un ou deux siècles, avant que le collège des collaborateurs de l’évêque soit ordinairement qualifié de collège de « prêtres ». Il faut dire que les premiers chrétiens ne tenaient à être confondus ni avec la religion civile romaine, qui avait ses prêtres sacrificateurs, fonctionnaires du « sacré », ni avec les adorateurs des divers cultes à mystères souvent originaires d’Orient et qui fleurissaient un peu partout. Les chrétiens manifestaient d’ailleurs si peu de sens religieux qu’aux yeux des Romains, qui avaient pourtant une très grande tolérance religieuse, ils étaient considérés comme des athées. C’est d’ailleurs en cela qu’ils constituaient une menace : comment faire confiance à des gens « sans foi ni loi »?

Et tu sais bien que, alors, les prêtres, comme les évêques, sont choisis par les communautés. Ils ne sont pas mis à part, mais choisis au milieu de tous et pour tous. Il n’est qu’à prendre l’exemple d’Ambroise de Milan, choisi pour sa sagesse, et qui n’était pas même baptisé. En un jour, il faut le baptiser et l’ordonner évêque… contre son gré, par l’action du peuple qui crie sans se lasser : « Ambroise, évêque ! » On était déjà au ive siècle, plus de trois cents ans après la résurrection du Christ, après Constantin. Le christianisme avait pignon sur rue. On ne peut guère prétendre qu’il s’agissait des « premiers temps » de l’Église…

Je te passe les innombrables siècles où les prêtres, dans leur quasi-majorité, ne répondent pas à une vocation, mais choisissent un métier, un « état », poussés par le curé du village ou parce que leur rang dans la famille les y contraint. Ça ne faisait pas forcément de mauvais prêtres, pas plus que les mariages de raison ne faisaient nécessairement de mauvaises unions. Certains époux tombaient amoureux l’un de l’autre, comme certains prêtres découvraient une véritable vocation.

Il a fallu attendre le XVIIIe siècle et l’exaltation des sentiments pour que l’on commence à se marier par amour et à entrer au séminaire par vocation. Et c’est au cours du XXe siècle que la prédominance du sentiment (de ce qui est ressenti) a prévalu sur tout autre motif — du moins en Occident, sachant que le modèle occidental a tendance à se répandre.

Il n’y a pas, au cours des siècles, une vision constante et unifiée de ce qu’est « le prêtre ».

De surcroît, pour nous, toi et moi, catholiques romains d’Occident, il y a depuis environ mille ans l’obligation du célibat. Il est certain que cette obligation, qui a eu beaucoup de mal à s’imposer, a largement contribué au statut « sacré » du prêtre. Puisque nous ne prenons pas de femmes (et encore moins d’hommes…), nous devenons des « intouchables ». Cette obligation, qui a pour origine la lutte contre le nicolaïsme (l’appropriation des charges et des biens d’églises par les prêtres pour leur fils), est avant tout une réponse pragmatique à un problème réel qui à l’époque est porteur de scandale. Ensuite, on a justifié la chose en développant des spiritualités de don total de soi, de préférence absolue pour le Christ, et aussi de pureté rituelle. Le résultat, c’est que cette discipline fait de nous des sortes d’« étrangers ». Oui, j’ose le mot, étrangers aux préoccupations ordinaires et légitimes des humains. Les soucis que nous n’avons pas, conserver l’amour et l’estime de notre épouse, élever dignement nos enfants, nous soucier de leur éducation, craindre pour leur santé, gagner notre vie afin de leur assurer un toit sur la tête, un repas dans leur assiette, un financement pour leurs études et de quoi payer leur abonnement de portable, nous mettent à part, que nous le voulions ou pas.

La vraie question, c’est de savoir comment nous faisons pour porter notre célibat comme une fécondité et non comme une stérilité. Comment le fait d’accepter d’entrer volontairement dans ce manque radical nous humanise-t-il ? Il faut pour cela prendre comme une grâce la fragilité qu’induit notre célibat et la solitude qui lui est liée. C’est une vaste question. Nous avons toute une vie pour y répondre. Et à chaque âge de notre vie, nous répondons différemment. Dans la jeunesse de notre engagement, nous ressentons le vide de nos bras qui ne se resserrent pas sur la présence d’un autre être humain. Puis, nous devenons pauvres des enfants que nous n’aurons pas. L’âge venant, nous ne cultiverons pas l’art d’être grand-père et, pour finir, nous redouterons les abandons de la vieillesse. Au fur et à mesure, il nous faut réactualiser notre choix de vie et découvrir comment ces fragilités nous rendent intimement solidaires de la condition humaine et nous ancrent dans la réalité.

Le vrai risque, c’est de penser que parce que nous sommes « libérés » des pesanteurs ordinaires, nous sommes déjà « du ciel ». Mais nous savons bien que c’est faux. Être ailleurs, loin des humains, c’est toujours du même coup être loin de Dieu.

Je suis toujours rempli de tristesse quand les gens, couples de fiancés, jeunes parents, futurs confirmés, honnêtes grands-mères, me disent, comme par automatisme :

— Mais vous, Père, ce n’est pas pareil.

Comme si j’appartenais à une autre race qu’eux ! Cette phrase me déchire le coeur. Le danger, c’est qu’au lieu d’être des médiateurs, des passeurs, de permettre à ces gens de voir Dieu qui vient vers eux, Dieu qui les attend, notre étrangeté devienne un obstacle et leur fasse penser que Dieu est pour les gens comme nous, les spécialistes, les « mis à part », mais qu’eux ne le méritent pas.

Alors, non, moi je ne veux être ni une « vache sacrée », ni un intouchable ! Je ne suis pas un homme tabou. Je veux être un homme au milieu des hommes, comme Jésus le fut.

Je t’entends bien cependant quand tu dis que tu veux être « un signe de la présence de Dieu, un signe de l’exigence de Dieu », et que tu ajoutes : « au risque d’être un signe de contradiction ». À cause de cela, tu n’hésites pas à être un signe visible, m’expliques-tu, en particulier dans ton vêtement, en portant le col romain et volontiers la soutane. Et tu me fais une sorte de remontrance en me disant que si, tout jeune prêtre, j’avais porté le col romain, mon paroissien qui voulait se confesser aurait su que j’étais un prêtre, et, ajoutes-tu, moi aussi.

Plus généralement, tu me parles d’être un signe. Est-ce que la visibilité des cols noirs et des soutanes dans la rue est un signe de la présence de Dieu? J’en doute. Un signe de contradiction, oui. Mais est-ce que tu crois qu’un prêtre en soutane suscite plus de sympathie qu’une femme en burka ? Les gens haussent les épaules : encore un fou de Dieu! Dans le meilleur des cas, ils trouvent ça folklorique ! Tu es un signe, oui, mais un signe d’attachement communautaire ou un signe du passé, pas un signe de la présence de Dieu, pas un signe de communion.

Il n’y a, pour nous chrétiens, qu’un seul signe de contradiction, c’est la croix du Christ. Paul l’a dit le tout premier en des termes puissants qui n’ont pas pris une ride : « Folie pour les juifs, scandale pour les païens. »

C’est la croix du Christ, le signe de contradiction, le signe du fol amour de notre Dieu, pas toi, généreux jeune homme drapé dans ta robe noire. Et, pour le reste, je te rappelle que la soutane, telle que nous la connaissons, n’a guère été portée plus de deux siècles, et encore, et que son premier usage est d’être un jupon qui cache les jambes quand on porte par-dessus une aube pleine de dentelles et de festons ajourés…

Pour le col romain, j’ai envie de dire : qu’importe, c’est une question de mode, rien d’autre. Quant à moi, je trouve ridicule de porter ce machin raide dans la vie courante. C’est un des bonheurs de la modernité de nous avoir libérés de l’obligation de porter constamment un vêtement conforme à notre état. Pas un de mes amis ne porte de cravate pour aller marcher en forêt, faire les courses ou accompagner ses enfants au cours de danse, pas plus que les filles ne portent de tailleur si elles ne sont pas dans une obligation de représentation.

Ces considérations vestimentaires posées, reste la question importante, celle de la visibilité. C’est l’une des grandes questions du catholicisme aujourd’hui dans le monde dit « sécularisé ». Question débattue ordinairement sous la forme : « Comment redonner de la visibilité… » Or, c’est une mauvaise question.

Je vais être provocateur, de la visibilité, nous en avons : il y a des églises vides et fermées partout. Les gens peuvent donc très bien voir ce qu’il y a à voir : l’effacement du catholicisme dans sa forme paroissiale historique. Qu’est-ce qu’ils voient d’autre? Le pape de Rome ! Le précédent était un géant médiatique drainant des foules immenses. L’actuel est un petit homme crispé sous le poids de la charge, soulevant la tendre affection de quelques généreux jeunes gens et jeunes filles, prêts à en découdre avec quiconque « toucherait à leur pape », petite cohorte de fidèles dont tu es sans doute.

Mais les gens ordinaires, ceux qui regardent la télé et font leurs courses au supermarché, ils voient mais n’entendent pas, ne comprennent pas. Notre problème, ce n’est pas la visibilité, c’est la lisibilité. Être visible, c’est facile, il suffit de douze mètres de moire rouge en capa magna, et, semble-t-il, certains prélats romains s’y adonnent avec grande jubilation. Mais est-ce que ça fait résonner l’Évangile?

Notre visibilité n’a aucune importance, nous ne sommes pas une multinationale qui mène une politique d’image. Nous n’avons pas à faire de communication sur nous-mêmes, nous avons à communiquer Dieu. Et le pire serait que nous fassions écran. Que je sache, le Christ, comme tous les hommes de son temps, portait une tunique et un manteau. Il mangeait et buvait comme tout le monde et avec tout le monde et rien ne le distinguait parmi les hommes que sa parole et le regard qu’il posait sur ceux qu’il croisait.

Quand j’étais petit, j’étais catholique

Dans l’église du village où vivait le petit catholique, le confessionnal était caché derrière l’autel. Les pécheurs de la paroisse qui allaient se confesser là s’éclipsaient donc doublement. Avant qu’ils ne s’engouffrent dans la cage minuscule, on les voyait disparaître derrière l’autel, honteux, voûtés, écrasés par le lourd fardeau des péchés accumulés depuis leur dernière confession.

Les adultes étaient prioritaires, car le prêtre confessait à l’heure de la traite des vaches. Les petits catholiques du village étaient donc en attente, et voyaient une partie des adultes disparaître ainsi derrière l’autel, pour en resurgir, soulagés, détendus, quelque cinq minutes plus tard.

Le petit catholique était persuadé que cette légèreté dans la démarche, ce sourire au milieu du visage étaient la preuve manifeste des effets bénéfiques du pardon accordé par le prêtre au nom du Père qui est aux Cieux. Il ne pouvait pas imaginer que, derrière la lourdeur de la démarche à l’aller, il y avait en pensée, dans l’esprit du pécheur, «Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter ?» ; et, dans la légèreté sur le chemin du retour, la joie d’être débarrassé de la corvée.

Les deux parties du confessionnal étaient séparées par un croisillon en bois, du type de ceux que l’on voit dans les parloirs de carmels, ou plus précisément dans les parloirs de carmels de cinéma. Malgré l’éloignement des paroissiens présents dans la nef de l’église, les paroles étaient chuchotées. Le prêtre, dont le visage était collé au croisillon, se trouvait ainsi dans une intimité totale avec le pécheur. Il semblait au petit catholique que l’odeur caractéristique de son haleine était liée à tous ces péchés que les villageois venaient abandonner là.

Le sacrement de la pénitence est l’un des sept sacrements réglementés avec précision par la Très Sainte Église. La confession, comme on nommait couramment ce sacrement, fait figure d’institution propre au catholicisme, une de celles qui intriguent ou font ricaner bon nombre de non-baptisés. Cependant, ce qui marquait le plus profondément le petit catholique, ce n’était pas le mystère de ce sacrement, mais cette étrange odeur d’adultes dans ce placard où ils venaient se débarrasser de leurs péchés.

Il avait constaté que, dans d’autres églises, les confessionnaux se trouvaient sur le côté de la nef, à proximité immédiate des bancs, ce qui l’avait intrigué: et si une personne présente dans l’église attrapait au vol des bribes de péchés confessés, que resterait-il du sacro-saint secret de la confession?

Un exemple concret: monsieur Sender n’a pas respecté le commandement «Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il va se confesser dans l’un de ces confessionnaux perméables à la première oreille venue.

Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché (c’est ainsi qu’il faut obligatoirement commencer). – Quels sont vos péchés, mon fils ?

J’ai un proche voisin, vous le connaissez, c’est l’organiste, que je n’aime pas comme moi-même parce que son chien aboie des nuits entières, ce qui m’empêche de dormir.

Ce n’est pas bien, mon fils !

Je sais bien que ce n’est pas bien, je me lève une semaine sur trois à quatre heures du matin. On fait les trois huit à l’usine, alors vous pensez.

Ce n’est pas ce que je voulais dire, mon fils. Ton proche voisin est ton prochain, il faut donc l’aimer comme toi-même, et respecter son chien car les animaux sont des créatures divines.

Mais mon père, je ne m’aime pas. Je ne me suis jamais aimé. J’ai d’ailleurs eu une enfance très malheureuse. Je ne me souviens pas que ma maman m’ait embrassé une seule fois, ou que mon papa m’ait adressé une seule parole gentille.

Imaginons un seul instant… Le voisin est justement de passage dans l’église. Ce qui, après tout, n’est pas impossible pour un organiste. Par malchance, le curé est dur d’oreille et non appareillé. Par un hasard incroyable, l’organiste passe dans la nef juste au moment où Sender, son voisin, vide son âme…

Cet exemple concret permet de comprendre la satisfaction du petit catholique à l’idée que le confessionnal de son village était à l’abri de tels risques. Pendant qu’il attendait son tour, le petit catholique récapitulait les péchés qu’il allait confesser, péchés inventés pour la plupart, repris à chaque confession avec l’espoir que le prêtre aurait oublié les aveux précédents. Ainsi confessait-il qu’il avait menti à ses parents, ce qui était un mensonge car, sauf en de rares exceptions, comme au confessionnal, il ne mentait pas.

Mais ce péché-là avait l’avantage de la lisibilité. C’était une transgression claire, nette et précise du commandement «Tu ne mentiras pas ». Il avouait également un autre péché qui, lui, était partiellement exact: qu’il ne s’essuyait pas suffisamment les pieds sur le paillasson, surtout par mauvais temps, ce qui rendait sa maman très malheureuse. Contravention sans appel au cinquième commandement : «Tu honoreras ton père et ta mère. » Il en avait un autre en réserve : le péché de gourmandise. Il n’était pas spécialement gourmand, mais il avait le sentiment que ce péché-là passait sans difficulté, le curé le trouvant somme toute acceptable.

Tous ces habitants du village qui disparaissaient derrière l’autel pour s’engouffrer dans le placard à péchés avaient donc des choses à confesser? Même les vieilles bigotes ? Alors qu’elles ne manquaient pas un office, lisaient la presse de l’évêché, faisaient le pèlerinage de Lourdes au moins une fois dans leur vie, poussaient les chaises roulantes de candidats au miracle, changeaient quotidiennement l’eau des vases de l’église, lisaient la vie des saints, couvraient les murs de leurs maisons d’images pieuses et de crucifix de toutes les tailles et de toutes les couleurs ?

Certaines avaient même fait construire dans leurs jardins des grottes de Lourdes en blocs de granit.

Le petit catholique comprit très vite que le village dans lequel il était né était un village de pécheurs.

Il ne voyait aucune issue à ce drame effroyable dont la cause semblait remonter, à en croire les leçons de catéchisme, à l’origine même du monde: les hommes étaient tous des pécheurs. Le Christ n’était-Il pas venu sur terre, envoyé par Dieu le Père en personne, pour mourir sur la Croix et nous sauver de nos péchés ? C’est donc que nous étions déjà pécheurs avant Sa venue? Et on avait beau se confesser à longueur de temps, cela n’y changeait rien. Sinon, pourquoi les bigotes et les chères soeurs auraient-elles continué à faire le siège du placard à péchés ?

Le petit catholique avait beau interroger avec angoisse tous les crucifix qui peuplaient son univers, chez ses parents, à l’église, à l’école, sur les calvaires à la croisée des chemins : le visage du Christ déformé par la souffrance et les larmes qui inondaient Ses joues étaient autant de reproches vivants, d’accusations de péchés toujours accumulés et non encore déposés derrière l’autel de l’église, alors que Lui, le Fils de Dieu, était mort sur la Croix pour racheter le petit catholique, comme ça, par amour, sans que ce dernier Lui eût demandé quoi que ce soit.

Mais quels pouvaient donc être les péchés commis par ces femmes et ces hommes, travailleurs, dignes, dont la présence s’inscrivait dans l’univers du village comme les vignes et les bois qui l’entouraient? Voilà une question du petit catholique restée sans réponse à jamais. Par exemple, le brave gars qui habitait tout en haut du village, ouvrier paisible qui fendait le bois de tous les petits vieux du voisinage dès qu’il rentrait de l’usine, balayait la rue devant sa maison pendant des heures le samedi, parce que c’était l’occasion de deviser longuement avec tout le monde : eh bien, lui, quels péchés avait-il bien pu commettre ? se demandait le petit catholique.

Les chères soeurs, elles, se confessaient une fois par semaine. Elles avaient sacrifié leur vie entière au Christ. Jusqu’à abandonner leur identité civile, qui était ignorée. Elles s’appelaient « soeur Marie-Ceci» ou « soeur Marie-Cela». Elles passaient leurs journées à enseigner, à prier et à jardiner. Où trouvaient-elles seulement le temps de commettre des péchés ?

Chacun sait ou devrait savoir qu’il y a deux sortes de péchés : les péchés capitaux ou graves, et les péchés véniels.

Le péché véniel n’est pas grave, puisqu’il s’oppose par définition au péché grave, justement.

Concrètement, le petit catholique avait appris par coeur au catéchisme que le péché véniel ne faisait pas perdre la Grâce Sanctifiante. Personne ne comprenait en cours de catéchisme ce qu’il fallait entendre par perdre ou ne pas perdre la Grâce Sanctifiante, d’autant que la langue de la contrée en ce temps-là était un dialecte très éloigné du français de catéchisme. Heureusement, on donnait aux petits catholiques des exemples concrets : « Vous mourez sans avoir confessé les quelques péchés véniels qui traînent au fond votre conscience, comme par exemple ne pas s’essuyer les chaussures par temps de pluie? C’est regrettable pour vous, car vous ne filez pas tout droit au Ciel. Mais, après quelques semaines ou quelques mois de purgatoire, vous finissez quand même par y arriver.»

Une question que le petit catholique se posait souvent et à laquelle il n’avait jamais de réponse, c’était de savoir si celui qui finit par arriver au Ciel, après un séjour plus ou moins long au purgatoire, reste marqué du sceau de ce passage, ou si au contraire son «casier judiciaire catholique et romain » est totalement nettoyé, amnistié, vierge.

Alors que le péché capital, lui, bien évidemment, est tout sauf véniel. Il est carrément grave, comme son nom l’indique. On l’appelle aussi péché mortel, c’est dire. Les péchés ont donc ceci de commun avec certains champignons : il en est qui ne pardonnent pas – ils sont mortels !

Tuer quelqu’un, bien sûr, c’est le péché mortel par excellence. C’est évident : «Tu ne tueras point », c’est bien connu. C’est le péché à propos duquel il est vivement conseillé, immédiatement après l’avoir commis, le canon du revolver encore fumant, de se précipiter vers le confessionnal le plus proche, de passer devant les autres pécheurs si jamais il y a une file d’attente, en s’excusant d’un «C’est très, très grave ! » que tout le monde comprendra.

Le petit catholique avait été profondément ébranlé par la diatribe d’un notable du village contre le principe même de la confession. Il lui sembla, ce jour-là, être en présence d’un péché capital qui se commettait en direct sous son regard impuissant.

Le blasphème était bien sûr un péché grave. Et le notable en question avait blasphémé en présence du petit catholique inquiet, sans mesurer le traumatisme qu’il avait ainsi provoqué au fond de son âme : fallait-il, si l’on avait assisté en direct à la commission d’un péché grave, le dénoncer? À quelle instance ? Il ne pouvait pas avouer le blasphème en confession, puisqu’il n’en était pas l’auteur. Mais ne pourrait-on pas en revanche lui faire un jour le reproche de sa passivité?

Cette diatribe d’un catholique contre la confession, le sacrement de la pénitence en termes plus choisis, remettait en cause l’ordre établi du monde dans lequel baignait le jeune catholique. Nous sommes tous des pécheurs, cela est établi une fois pour toutes. Si le Christ est mort sur la Croix, c’est bien qu’il y avait une raison à cela. Le Fils de Dieu n’était pas venu Se faire crucifier sur terre sans aucune raison, quand même. Tous les pécheurs du village des pécheurs savaient bien sûr que le Christ S’était fait crucifier spécialement pour les sauver de leurs péchés.

Mais visiblement ce sacrifice n’était pas suffisant, sinon on n’aurait pas institué en plus le sacrement de la pénitence. La confession était dans l’esprit du petit catholique une manière de se purifier régulièrement dans le placard à péchés, en liaison directe avec Dieu : le curé du village connaissait l’évêque (des photos accrochées dans le couloir du presbytère en attestaient), l’évêque avait été reçu en personne par le pape (il y avait eu des photos dans la presse locale), et le pape à Rome était en liaison permanente avec Dieu le Père, qui dans Sa grande bonté en avait fait Son porte-parole sur terre, le successeur de saint Pierre, trop occupé au Ciel avec des questions de clés pour pouvoir gérer en plus tous les catholiques encore vivants ; car bien entendu, depuis le règne de l’Église, il y avait beaucoup plus de catholiques au Ciel que sur terre, malgré le pourcentage probablement non négligeable (les chiffres ne sont pas connus) de ceux qui croupissent à tout jamais en enfer.

L’envolée de ce notable de village contre le sacrement de la pénitence était d’autant plus scandaleuse aux oreilles du petit catholique que non seulement cet adulte-là l’avait jugé inutile, mais de surcroît qualifié de krampf, terme peu élogieux en dialecte, fort heureusement intraduisible en langue d’État ou d’Église.

Le petit catholique avait espéré en secret que, là-haut, ils ne comprendraient peut-être pas le sens exact du mot krampf. Il y avait dans ces villages catholiques une réelle solidarité des âmes. Le petit catholique espérait du fond de la sienne que tous les gens du village qui mourraient (ce qui en soi ne le dérangeait pas car, en tant que servant de messe de service aux enterrements, il était dispensé d’école) iraient droit au Ciel. Le village de son enfance était en effet un village où l’église était toujours bondée de pécheurs. Il était donc normal que tous ces paroissiens, certes pécheurs, mais pécheurs véniels tout au plus, aillent droit au Ciel, et décrochent immédiatement le pompon sans avoir à affronter les formalités ennuyeuses du purgatoire.

Mais, malheureusement, la suite des propos du notable n’avaient pas pu échapper à la vigilance divine. Non content de déclarer inutile un saint sacrement, non content de le qualifier du terme déjà cité, il alla jusqu’à dire que «chez les protestants, c’était bien mieux» ! Le petit catholique en fut tétanisé. On ne l’avait pas préparé à être ainsi directement témoin d’un péché assurément mortel. C’est tout juste s’il put percevoir dans un brouillard les explications du blasphémateur (probablement aviné, car comment aurait-il pu, dans un état normal, tenir de tels propos ?). Selon celui qui venait de commettre un péché ô combien capital, les protestants pratiquaient des sortes de confessions collectives : les fidèles sont rassemblés dans le temple, chacun pense très fort à tous ses péchés, se les reproche amèrement, le pasteur les bénit et les absout, et voilà: la poire est pelée, comme disait une expression très courante au village des pécheurs. Le petit catholique, après cette incroyable révélation, se demandait sincèrement comment l’on pouvait être protestant.

Extrait du livre de Pierre Kretz « Quand j’étais petit j’étais catholique » La Nuée bleue 2005

Pierre Kretz, né en 1950 à Sélestat, a exercé pendant 25 ans la profession d’avocat à Strasbourg. Parallèlement, il a initié de nombreuses aventures théâtrales, principalement en dialecte alsacien, en tant que comédien, auteur et metteur en scène.

Le plus important est-ce interdire la pillule et le préservatif?

Bons et mauvais maris

Imaginons un homme qui, à peine rentré de son travail, ressort pour aller faire du vélo, jouer au foot, assister à un match, participer à une réunion politique ou aller boire un verre et jouer aux cartes au café avec ses copains. Lorsqu’il rentre tard, ayant bu, il s’affale dans le lit conjugal sans réveiller sa femme, qui s’est endormie seule, après avoir fait faire leurs devoirs aux enfants, préparé leur dîner, expédié la vaisselle et la lessive…

Imaginons un autre père de famille qui rentre en demandant : « Qu’est-ce qu’on a pour dîner ? » et s’installe avec une bière devant le téléviseur…

Imaginons enfin un mari qui accable sa femme de réflexions méprisantes à propos de sa cuisine, de sa conversation, de ce qu’elle aurait dû faire de plus dans la maison ou pour les enfants, sans même remarquer qu’elle a changé de coiffure ou acheté une robe pour lui plaire…

Ceux-là, pour l’Église, seraient de bons maris : ils s’abstiennent de manifester leur désir et leur tendresse à leur femme.

Imaginons maintenant un mari aimant, qui rentre avec un bouquet de fleurs ou simplement un sourire et un compliment. Il a des égards envers son épouse ; il transmet ainsi, par l’exemple, à ses fils, le respect de la femme. Il lui arrive de coucher les petits, de superviser les devoirs des aînés et de les emmener marcher ou faire du sport afin de leur enseigner l’effort et la maîtrise de soi. Il a à coeur de leur transmettre son expérience et sa culture. Plutôt que de rejoindre ses amis à un meeting auquel son épouse ne pourra pas se rendre, il choisit de passer un moment en tête à tête avec elle. Il s’intéresse à ce qu’elle pense, s’enquiert de ses activités, de ses projets et de ses rêves… avant de la prendre dans ses bras. Celui-là risque d’être trop démonstratif : c’est un mauvais époux… sauf s’il fait un enfant à sa femme tous les neuf mois, en lui interdisant de prendre la pilule !

Femmes battues, filles violées

On aimerait que le pape pique un jour une « sainte colère » contre ces « bons maris » là, comme Jésus s’emporta contre les pharisiens. On aimerait aussi l’entendre fulminer, non contre les femmes coupables de prendre la pilule et les hommes coupables d’employer le préservatif, mais contre les sauvages qui battent leur femme, parfois à mort, et contre ceux qui .violent des fillettes à peine pubères et en font leur objet ! On aimerait enfin l’entendre lancer un appel pour les femmes condamnées à la lapidation et s’interroger à voix haute sur la burqa, qui emmure des femmes vivantes, au lieu de plaider, comme le fait Benoît XVI dans Lumière du monde, pour une tolérance peureuse.

Cela n’est pas possible ? Un représentant de la chrétienté ne peut pas prendre le risque de déclencher la colère d’intégristes musulmans, qui trouveraient là un prétexte de plus pour massacrer des chrétiens et battre leur propre femme ?

Soit. Limitons-nous donc à des pays encore réputés « chrétiens ». De la région lyonnaise à la Corée du Sud (où l’admirable film Poetry met en scène des familles chrétiennes de la région de Séoul), des milliers d’adolescents se livrent à des viols collectifs, des « tournantes » sur des adolescentes. Qu’est-ce qui empêche le chef de la chrétienté de les condamner urbi et orbi? Et qu’est-ce qui l’a empêché de lancer une croisade contre les violences conjugales dans nos pays d’Europe aux « racines chrétiennes » ?

En France, ces violences tuent une femme tous les deux jours. En Espagne, c’est pire : on recense chaque année plus de deux millions de femmes battues par leur compagnon, ce qui a obligé le gouvernement de José Luis Zapatero à faire voter une loi instaurant de sévères peines de prison et un « suivi » des brutes récidivistes : treize mille Espagnoles ont déjà dû être placées sous la protection d’un « bracelet électronique » qui alerte la police dès que l’homme violent approche du périmètre interdit.

Avoir des relations sexuelles avec sa propre épouse sans procréer, ce serait péché.

Mais violer une jeune fille en groupe pendant des mois, frapper une femme à mort, imposer des attouchements et des pratiques dignes du « divin » marquis de Sade à un enfant, ce ne serait qu’une erreur de comportement pardonnable, somme toute sans importance. Cela ne justifierait pas, apparemment, le centième, le millième des efforts, des discours et de la diplomatie déployés durant des mois contre la contraception, avant, pendant et après la conférence du Caire. Tous ces crimes ne mériteraient, de la part de nos grands prêtres, qu’un silence honteux. Comme celui qui a couvert les affaires de pédophilie.

Extrait du livre de Christine Clerc « Le pape, la femme et l’éléphant », Flammarion mars 2011. Christine Clerc est grand reporter et éditorialiste

A quoi bon rester dans l’Eglise catholique ?

Une question très personnelle : à quoi bon rester dans l’Église catholique quand on a comme moi choisi d’être chrétien à un moment donné mais qu’on se rend compte que cet espace-là, cette institution-là n’est pas du tout propice aux chantiers que vous venez de décrire ? 

J’ai quantité d’amis qui me posent cette question et je leur réponds : « si vous le pouvez, restez pour faire évoluer les choses ». 

Mais comment ? 

En faisant des communautés qui ne soient pas de simple adhésion mais aussi de contestation, en se rappelant que, linguistiquement, « contestation » est lié à « attestation ». On conteste l’autorité pour attester l’Évangile. Que des chrétiens ne puissent plus vivre dans l’institution, je le comprends, mais s’ils sont seuls, ils ne peuvent plus faire grand chose. Je rêve de communautés chrétiennes où pourraient venir d’autres croyants, mais aussi des gens qui n’ont pas la foi, et qui se diraient : « Que pouvons-nous faire ensemble ? Y a-t-il des choses que nous voudrions supprimer ou corriger, ou d’autres que nous aurions envie d’inventer ? » ; qui réfléchiraient à tout cela et décideraient que faire. C’est ainsi qu’on pourra répandre l’esprit de l’Évangile. Je vois souvent des amis à qui je dis : « Faites des groupes, des communautés ; évitez les ruptures bruyantes qui n’aboutissent à rien; gardez même si possible des contacts avec l’institution et faites Église autrement; et puis, bon, vous verrez bien ce qui arrivera ». Il y a des évolutions qui peuvent se faire dans le sein même de l’Église : je recevais hier un fascicule sur la communauté Saint Luc de Marseille, qui reste en lien avec l’institution diocésaine et paroissiale, sous un encadrement peut-être encore trop clérical à mon goût, mais qui lui a permis de faire du neuf à côté d’elle, sans rupture. Sans en faire un modèle, on peut s’inspirer de son exemple, et il y en a beaucoup d’autres de ce genre, comme les groupes de « chrétiens en liberté » des réseaux du Parvis, que vous connaissez bien. C’est en groupe qu’on peut faire des choses importantes, et il est difficile à un chrétien de vivre isolé surtout quand on pense que le christianisme est une religion incarnée et communautaire, non une pure philosophie. Vous ne changerez pas le monde en restant seuls chacun dans son coin, et puisque vous voulez vivre en chrétiens, pensez aussi à changer l’Église, donc à rester en lien.

 
Extrait du livre de Joseph Moingt « Croire quand même », libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, Editions du Temps Présent, novembre 2010 pages 82 et 83

Précisons que Joseph Moingt a été interviewé par Lucienne Gouguenheim et Karim Mahmoud-Vintam, tous deux membres de NSAE (Nous sommes aussi l’Eglise, non pas une autre Eglise mais une Eglise Autre) et qui font partie des Réseau du Parvis

Pourquoi les jeunes catholiques sont-ils presqu’exclusivement « tradis »?

Tout d’abord, au risque de nous répéter, redisons que les jeunes, de façon générale, ne sont pas « tradis ». Massivement, ils ne sont pas du tout catholiques. Il reste que les jeunes qui affirment haut et fort leur identité catholique (ou leur catholicisme comme une identité) sont très largement sensibles à la mouvance traditionaliste, ce qui conduit certains à penser que si l’Église revenait à des pratiques anciennes (liturgiques et catéchétiques), il y aurait de nouveau des jeunes dans les églises. Le raisonnement est évidemment faux, mais il est très en vogue et les courants traditionalistes s’en emparent pour appuyer leurs revendications.Posons-nous cependant la question : pourquoi le catholicisme plaît-il à ces jeunes gens et jeunes filles ? Pour une raison des plus honorables : ils sont épris d’idéal. Ils rêvent de perfection, de pureté, d’absolu. Vous vous en étonnerez : trouvent-ils vraiment cela dans le catholicisme ? Oui, dans leur vision l’Église est une société parfaite, voulue par Dieu. Le pape est le vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre. Lui obéir, c’est obéir à Dieu lui-même. Cette Église, sainte, parfaite, irréprochable, détient la Vérité et les clés du ciel. Ce système de pensée totalitaire et totalisant, système de certitudes et de perfection, est profondément satisfaisant pour certains psychismes épris d’absolu. C’est un monde d’ordre où le bien et le mal sont clairement identifiés, un monde sûr et stable. On sait où l’on va et ce qu’on a à faire.Évidemment, il faut des dispositions particulières liées à l’histoire personnelle ou familiale pour entrer dans cette logique. Mais il s’est toujours trouvé des gardiens de révolution ou de jeunes gardes rouges pour entrer dans des logiques quasi sacrificielles de défense de systèmes qui, pourtant, ne semblaient ni très attirants, ni très vertueux. La capacité d’idéalisation du psychisme humain est toujours surprenante! C’est le terreau sur lequel prospèrent les sectes. Il serait regrettable qu’à terme le catholicisme leur soit apparenté. Mais, rappelons-le, ces jeunes gens, obéissants, dévoués et combatifs, prenant fait et cause pour la haute figure paternelle qu’incarne le pape, sont une minorité. Pour la majorité des jeunes générations, le pape n’est qu’un vieil enjuponné, représentant d’une institution poussiéreuse qui s’est compromise avec tous les pouvoirs et qui n’a même pas l’attrait exotique et la bienveillance d’un DalaïLama.

Et ne nous laissons pas aller à croire que les jeunes générations (celles qui ne fréquentent pas les églises) seraient moins généreuses, moins éprises d’absolu et d’engagement que les précédentes. Il y a beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles désireux de donner sens à leur vie, prêts à donner leur vie, mais qui veulent le faire les yeux ouverts, l’intelligence en alerte. Doit-on leur dire : « Soyez les bienvenus, veuillez déposer votre intelligence, votre esprit critique et votre liberté de juger et de parler au vestiaire, ne vous inquiétez pas, le pape et les évêques les auront sous bonne garde. Désormais, il vous suffit de faire ce qu’on vous dit de faire, de croire ce qu’on vous dit de croire » ?

Certains soulignent que ce sont les milieux les plus traditionnels qui fournissent les plus gros contingents de vocations. Si l’on regarde la « tendance » depuis dix ans, force est de constater que c’est assez vrai. Deux courants se conjuguent. Un nombre non négligeable de garçons qui veulent être prêtres se tournent vers des formations « traditionnalistes». Et dans les séminaires plus « ordinaires », diocésains, les jeunes gens qui entrent font petit à petit changer les choses en faveur de pratiques de plus en plus classiques, voire conservatrices ou réactionnaires. Les prêtres les plus récemment ordonnés sont significativement plus attachés que leurs aînés aux signes extérieurs de dévotion, aux ornements cultuels, liturgiques et vestimentaires. Faut-il en conclure que si l’Église dans son ensemble était plus « traditionnelle », il y naîtrait plus de vocations ?

C’est aller un peu vite en besogne. C’est supposer que les gens qui ont rompu avec la pratique religieuse, et se sont éloignés de l’Église catholique depuis trente ou quarante ans, l’ont fait parce que l’Église était trop « moderne ». Or rien, absolument rien ne corrobore cette interprétation. C’est même l’inverse. Quand on interroge les gens sur les raisons de leur désaffection, les reproches qui sont faits à l’Église sont d’avoir été incompréhensible, moralisatrice, éloignée des préoccupations communes des gens. Les gens ne sont pas partis parce que des laïcs en responsabilité étaient trop autoritaires ou parce que la messe n’était pas célébrée avec suffisamment de dignité, mais parce que leur curé « ne les écoutait pas », « ne comprenait rien », « les jugeait ».

 

p 117 – 121 du livre d’Anne Soupa et Christine Pedotti « Les pieds dans le bénitier », octobre 2010, Presses de la Renaissance 

 Anne Soupa et Christine Pedotti, respectivement journaliste et éditrice, ont fondé le Comité de la jupe pour lutter contre la discrimination à l’égard des femmes dans l’Eglise catholique, puis la conférence des baptisé-e-s de France pour susciter la conscience et la responsabilité des catholiques 

L’Eglise est-elle experte en humanité?

Nous touchons là du doigt un point particulièrement problématique, qui d’ailleurs nous renvoie de manière générale au rapport que l’Église, en tant qu’institution, entretient avec les sociétés et le monde. Il s’agit de la question de la « loi naturelle », déclinaison de cette Vérité dont l’Église se voudrait l’unique détentrice. Différente de la « loi naturelle », l’idée d’un « droit naturel » est fort ancienne. Celui-ci pourtant s’est toujours élaboré dans le débat, et n’a jamais pu s’imposer autrement que par le consensus pour une raison évidente : si le droit dont il s’agit est bien « naturel », alors toutes les parties qui ont vocation à s’y soumettre en percevront l’universalité et la pertinence. Une large partie du droit international – exception faite des législations techniques ou « régionales » – est d’ailleurs d’une certaine façon l’héritière d’une telle conception du « droit naturel », qui présente un contenu ouvert avant que l’humanité politique, par l’entremise de ses représentants, n’en révèle unanimement – en principe du moins – une dimension particulière, qui alors s’imposera à tous. Ce n’est pas, comme dans le « droit positif », un simple fait majoritaire, où une communauté particulière se donne les lois qui la gouverneront, mais l’assentiment unanime à un commandement humain fondamental qui, à ce titre, est également légitime pour tous.Or, avec la « loi naturelle » dont l’institution ecclésiale se veut la révélatrice et la gardienne, nous voilà placés à un tout autre plan. Il ne s’agit plus d’un contenu ouvert, dont la recherche s’effectue dans le temps et qui s’impose dans le consensus, mais d’un contenu à jamais clos, révélé à un moment donné, qui n’appelle pas la compréhension et l’assentiment unanime mais l’obéissance. Une telle « loi » est-elle l’expression unanime d’une communauté humaine – l’Église – qui à travers le débat et le consensus l’aurait validée, en conscience et, à la lumière du « sensus fidei », validée ? Non. Une telle « loi » nous fut-elle laissée en héritage par Jésus ? Pas plus. C’est pourtant au nom de la « loi naturelle » que l’Institution entend régir les choix de vie privée, non seulement des chrétiens, mais de l’humanité tout entière. En son nom, les femmes se voient attribuer une place particulière dans le monde, indissociable de leur rôle – leur vocation ? – d’épouses, de génitrices, de mères. En son nom, la sexualité des individus est normée et le cas échéant condamnée, comme c’est le cas pour les homosexuels. En son nom, les corps sont contrôlés, la contraception et l’avortement proscrits, les contrevenants chrétiens excommuniés – comme ce fut récemment le cas lors de la terrible affaire de Recife au Brésil, avec le soutien de la Curie romaine, et malgré la protestation de la Conférence des évêques du Brésil. Que l’Église place au sommet de ses préoccupations la défense de la vie, cela est légitime. Mais est-il évangélique qu’en tant qu’Institution, sans considération des situations et des contextes particuliers, elle condamne plutôt qu’elle n’accompagne, elle proscrive plutôt qu’elle n’enseigne ? N’est-ce pas là confondre les moyens et les fins ?Tout aussi fondamentalement, quelle est la compétence de l’Église-Institution à définir, contre l’avis de scientifiques qui y consacrent leur vie – dont, certes, la parole n’est pas d’Évangile, mais contribue néanmoins à éclairer les débats –, ce qu’est la nature humaine, y compris au plan biologique ? C’est tout le problème en son temps soulevé par l’encyclique Humanae vitae, et dès lors jamais vraiment résolu. Dans un contexte d’extrême complexité ouvert notamment par les développements scientifiques et techniques, appartient-il à l’Église d’affirmer – sans contestation possible – et de défendre – à la différence d’un saint Thomas d’Aquin par exemple – qu’un amas de cellules embryonnaires est une « personne », contre l’avis d’experts en bioéthique dont personne ne pourrait sérieusement penser qu’ils sont de dangereux criminels ? Alors que la « loi naturelle » repose sur une conception fixiste – figée, donnée et connue une fois pour toutes – de la Nature, celle-ci, à l’instar d’ailleurs de la vie même qui l’anime, ne cesse d’évoluer. Comment la «loi naturelle », introuvable dans la Nature comme dans les textes, n’évoluerait-elle pas parallèlement ? Une telle posture de l’Institution ne la discrédite pas seulement aux yeux des non-chrétiens, elle jette un voile de soupçon sur l’ensemble de sa parole aux yeux d’un nombre grandissant de chrétiens, et cela depuis longtemps.

L’Église est-elle «experte en humanité », comme le proclamait naguère Paul VI aux Nations unies et, plus récemment, Benoît XVI ? Si elle l’est, sauf le respect de son Institution, ce ne l’est ni plus ni moins que d’autres. Si elle l’est, c’est parce que – organisation d’hommes faite par des hommes – elle expérimente intimement le génie comme les faiblesses du reste de l’humanité. Le drame de l’institution romaine – ce qui rend d’ailleurs les griefs qu’on pourrait lui faire moins radicaux –, c’est qu’elle demeure convaincue d’être responsable de l’avenir de l’humanité. Or, plus qu’une nuance, il existe un fossé entre le fait d’être responsable du devenir du monde, et le fait d’en assumer pleinement sa part de responsabilité. C’est pourquoi l’Église ne saurait légitimement et efficacement faire le bonheur de l’humanité sans elle ou malgré elle, sans prendre en considération les valeurs non chrétiennes qu’elle porte, sans dialoguer vraiment, dans un esprit d’écoute et d’amour, avec elle, sans être en sympathie avec ses préoccupations, ses angoisses, ses aspirations. Il est aisé de comprendre que l’Institution vaticane, qui fut si longtemps un pouvoir temporel parmi tant d’autres – voire à certaines époques le premier – ait du mal à quitter une posture de « surplomb » par rapport au monde. C’est pourtant en se mettant au service de l’humanité, et d’abord au service des plus petits de ses membres, dans un esprit de don gratuit et d’amour, que l’Église pourra, en tant qu’Institution et en tant que communauté humaine, continuer à cheminer vers Dieu et à accompagner ce que nous appelons son Royaume tel qu’il émerge, lentement mais concrètement, dans ce monde, grâce à des artisans de toutes les origines et de toutes les croyances. Tel est le prix de notre fidélité à l’Évangile de Jésus.

 

p 148 – 152 du livre de Karim Mahmoud-Vintam « Pour une Eglise Autre » octobre 2009 Les Editions de l’Atelier 

Karim Mahmoud-Vintam est président de l’association nationale « Nous sommes aussi l’Église » (NSAE), membre de la fédération « Les Réseaux des Parvis » ; il est directeur éditorial de la maison d’édition Temps Présent. II enseigne la géopolitique à l’Institut d’études politiques de Lyon et anime la partie francophone du site http://www.madmundo.ty qui explore les enjeux humains de la mondialisation contemporaine.

La faillite du système clérical

Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le cléricalisme. Le mot ne désigne pas l’existence de prêtres ni leur action, mais leur omnipotence.Tout, dans l’Église catholique, repose sur le prêtre. Le système clérical tient la maison, et s’il l’a bien tenue dans le passé, dans des modalités et des contextes différents, il est aujourd’hui à bout de souffle. Elle est là, la leçon de la crise, dans ce dramatique signal d’épuisement du cléricalisme catholique. Un épuisement qui atteint la totalité du corps, clercs et laïcs, qui dans leur très grande majorité ne supportent plus le système. Il n’est qu’à voir les terribles dépressions qui atteignent les prêtres comme les évêques, misérables secrets, détresses profondes cachées au coeur des presbytères et des évêchés.

Rappelons d’un mot comment l’Église est gouvernée. Le pape est choisi, sans limite d’âge et jusqu’à son dernier souffle, parmi le collège des cardinaux de moins de quatre-vingts ans, soit 120 personnes nommées par ses prédécesseurs. Le pape est donc un mâle, prêtre et célibataire, comme les membres de la Curie, son gouvernement, qui sont, une fois nommés, quasiment inamovibles. Tous sont prêtres, beaucoup évêques et cardinaux, et donc mâles et célibataires, d’un âge certain, depuis longtemps éloignés de leurs familles, sans liens ni obligations autres que ceux de leur petit réseau romain. Au risque d’appuyer lourdement les points sur le « i », cela signifie qu’il n’y a pas de femmes ; ils ne sont pas « femmes », ils ne vivent pas avec des femmes et, bien évidemment, ne connaissent ni filles ni belles-filles qui pourraient les ouvrir à d’autres visions du monde. Pour le pape actuel, la femme de référence de sa vie, sa mère, est née il y a 110 ans !

C’est un petit monde d’Éminences, d’Excellences et de Monsignori, tentés de vivre en vase clos et dont la « distraction » est la visite d’Éminences, d’Excellences et de Monsignori, tous mâles, prêtres et célibataires, qui se rendent à Rome pour les visites ad limina. Aucun conseil représentatif de quoi que ce soit n’assiste le pape. Ni des différents continents, ni des différents états de vie, ni des mouvements d’action ou de spiritualité catholiques. La collégialité que Vatican II a voulu développer a au contraire reculé ces dernières décennies

Quant au concile, il est trop lourd à réunir pour être un véritable contre-pouvoir. Jamais autant qu’en ce début de XXIe siècle le Vatican n’a été aussi centralisateur, aussi autocrate, aussi opaque. Elle est bien loin la liberté de remontrance au pape d’un saint Bernard, par exemple ! Par un travail patient et tenace, le système romain s’est donné les moyens juridiques et ecclésiologiques de cette situation, dont l’air du temps, avec le web et les médias mondiaux, accentue encore aujourd’hui le trait. Quant aux évêques – des prêtres, encore, des mâles, toujours, des célibataires, bien sûr –, qui se souvient qu’ils sont les « pairs » du pape, ses frères dans l’épiscopat et non des préfets de Rome ? Enfin, au dernier échelon de pouvoir, le curé de la paroisse – celui qui a la cura, le soin des âmes – est lui aussi un prêtre, un mâle, un célibataire dont chacun sait que, même flanqué d’un conseil paroissial, même doué d’un tempérament consensuel, il demeure « patron de droit divin », ce que la nouvelle génération de prêtres ne manque pas de rappeler.Ainsi, notre Église pourtant née « peuple », peuple d’hommes, de femmes, d’enfants, d’artisans, de pêcheurs, de marchands, se retrouve aux mains d’un seul modèle humain un mâle, célibataire, sans métier, un prêtre qu’on rêve, idéalement, sans attaches, sans affections, sans autres dépendances humaines que son humble et entière soumission à l’autorité cléricale. Ce gouvernement des prêtres, cette « presbytérocratie », prend le risque de devenir une terrifiante Église de clones! Cette omnipotence cléricale est source d’un déséquilibre grave. Et si les choses ont tenu si longtemps, n’ayons pas peur des mots, c’est par le moyen de la « terreur ». La menace d’une éternité d’enfer a désarmé bien des velléités de contestation !

Aujourd’hui, le système est d’autant plus ébranlé que manquent ceux dont on a fait les piliers du système, les prêtres-mâles-célibataires! Lorsque l’institution actuelle devient hors d’état d’assurer au Peuple de Dieu la présidence de l’eucharistie, sacrement dont synodes et encycliques répètent à l’envi combien il est central pour la vie chrétienne, la contradiction entre le discours et les faits témoigne encore à charge. Que l’on ne s’étonne pas de la baisse du denier du culte, dès lors que le service sacramentel n’est plus rendu. Il faut ajouter à ce diagnostic déjà lourd un dernier symptôme, hélas prévisible, le déni de la gravité de la crise et son corollaire, l’obstination à ne rien changer, comme si l’immobilité pouvait à elle seule perpétuer le système.

p 158 – 161 du livre d’Anne Soupa et Christine Pedotti « Les pieds dans le bénitier », octobre 2010, Presses de la Renaissance 

Anne Soupa et Christine Pedotti, respectivement journaliste et éditrice, ont fondé le Comité de la jupe pour lutter contre la discrimination à l’égard des femmes dans l’Eglise catholique, puis la conférence des baptisé-e-s de France pour susciter la conscience et la responsabilité des catholiques

 

Chantiers prioritaires pour changer l’Eglise

À votre avis, quels chantiers seraient prioritaires pour activer le changement ? 

Je dirais qu’il y a deux urgences présentes qui changeront ensuite la face de l’Église, deux fossés à combler. Le premier fossé, qui n’est peut-être pas le plus important – mais dans l’état des choses il est capital –, c’est celui qui sépare le langage du Magistère de celui de ses savants. Lorsque le Magistère acceptera le langage de ses savants, déjà il aura évolué ; ça le fera évoluer. Le second fossé est celui qui sépare le clerc du laïc. Il est en train de se combler, même du côté épiscopal. Non seulement le prêtre maintenant est davantage à niveau, mais on voit aussi des évêques se déplacer pour être plus près de leur peuple, aller dans des communautés de base, parler avec des prêtres mariés et recourir à leurs services. Et puisqu’il n’y a jamais deux sans trois, ajoutons un autre vide à combler, d’une brûlante actualité : alors que rien ne marcherait dans beaucoup de nos paroisses sans les femmes, il faudrait cesser de les tenir à l’écart et les inviter à prendre dans l’Église toute la place que la domination masculine a fini par leur concéder dans la société.

Dans toutes ces urgences, l’avancée devra venir à la fois d’en haut et d’en bas. Mais, comme il serait imprudent d’attendre que l’initiative à partager le pouvoir vienne de ceux qui le détiennent, il faudra bien que des initiatives partent d’en bas : que les femmes se montrent moins résignées et moins dociles, les chrétiens laïcs plus revendicateurs et plus entreprenants, et les savants chrétiens moins accommodants avec la hiérarchie, plus nets pour dénoncer les langages qu’il n’est plus permis de tenir, plus empressés à prendre position dans les problèmes concrets qui se posent à l’Eglise.

 

p 195 – 196 du livre de Joseph Moingt  « Croire quand même », libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, novembre 2010 Editions du Temps Présent

Joseph Moingt est né en 1915. Ancien professeur de théologie à Paris (Centre Sèvres et Institut Catholique), ce jésuite est considéré comme l’un des plus grands théologiens vivants.