Tout d’abord, au risque de nous répéter, redisons que les jeunes, de façon générale, ne sont pas « tradis ». Massivement, ils ne sont pas du tout catholiques. Il reste que les jeunes qui affirment haut et fort leur identité catholique (ou leur catholicisme comme une identité) sont très largement sensibles à la mouvance traditionaliste, ce qui conduit certains à penser que si l’Église revenait à des pratiques anciennes (liturgiques et catéchétiques), il y aurait de nouveau des jeunes dans les églises. Le raisonnement est évidemment faux, mais il est très en vogue et les courants traditionalistes s’en emparent pour appuyer leurs revendications.Posons-nous cependant la question : pourquoi le catholicisme plaît-il à ces jeunes gens et jeunes filles ? Pour une raison des plus honorables : ils sont épris d’idéal. Ils rêvent de perfection, de pureté, d’absolu. Vous vous en étonnerez : trouvent-ils vraiment cela dans le catholicisme ? Oui, dans leur vision l’Église est une société parfaite, voulue par Dieu. Le pape est le vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre. Lui obéir, c’est obéir à Dieu lui-même. Cette Église, sainte, parfaite, irréprochable, détient la Vérité et les clés du ciel. Ce système de pensée totalitaire et totalisant, système de certitudes et de perfection, est profondément satisfaisant pour certains psychismes épris d’absolu. C’est un monde d’ordre où le bien et le mal sont clairement identifiés, un monde sûr et stable. On sait où l’on va et ce qu’on a à faire.Évidemment, il faut des dispositions particulières liées à l’histoire personnelle ou familiale pour entrer dans cette logique. Mais il s’est toujours trouvé des gardiens de révolution ou de jeunes gardes rouges pour entrer dans des logiques quasi sacrificielles de défense de systèmes qui, pourtant, ne semblaient ni très attirants, ni très vertueux. La capacité d’idéalisation du psychisme humain est toujours surprenante! C’est le terreau sur lequel prospèrent les sectes. Il serait regrettable qu’à terme le catholicisme leur soit apparenté. Mais, rappelons-le, ces jeunes gens, obéissants, dévoués et combatifs, prenant fait et cause pour la haute figure paternelle qu’incarne le pape, sont une minorité. Pour la majorité des jeunes générations, le pape n’est qu’un vieil enjuponné, représentant d’une institution poussiéreuse qui s’est compromise avec tous les pouvoirs et qui n’a même pas l’attrait exotique et la bienveillance d’un DalaïLama.
Et ne nous laissons pas aller à croire que les jeunes générations (celles qui ne fréquentent pas les églises) seraient moins généreuses, moins éprises d’absolu et d’engagement que les précédentes. Il y a beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles désireux de donner sens à leur vie, prêts à donner leur vie, mais qui veulent le faire les yeux ouverts, l’intelligence en alerte. Doit-on leur dire : « Soyez les bienvenus, veuillez déposer votre intelligence, votre esprit critique et votre liberté de juger et de parler au vestiaire, ne vous inquiétez pas, le pape et les évêques les auront sous bonne garde. Désormais, il vous suffit de faire ce qu’on vous dit de faire, de croire ce qu’on vous dit de croire » ?
Certains soulignent que ce sont les milieux les plus traditionnels qui fournissent les plus gros contingents de vocations. Si l’on regarde la « tendance » depuis dix ans, force est de constater que c’est assez vrai. Deux courants se conjuguent. Un nombre non négligeable de garçons qui veulent être prêtres se tournent vers des formations « traditionnalistes». Et dans les séminaires plus « ordinaires », diocésains, les jeunes gens qui entrent font petit à petit changer les choses en faveur de pratiques de plus en plus classiques, voire conservatrices ou réactionnaires. Les prêtres les plus récemment ordonnés sont significativement plus attachés que leurs aînés aux signes extérieurs de dévotion, aux ornements cultuels, liturgiques et vestimentaires. Faut-il en conclure que si l’Église dans son ensemble était plus « traditionnelle », il y naîtrait plus de vocations ?
C’est aller un peu vite en besogne. C’est supposer que les gens qui ont rompu avec la pratique religieuse, et se sont éloignés de l’Église catholique depuis trente ou quarante ans, l’ont fait parce que l’Église était trop « moderne ». Or rien, absolument rien ne corrobore cette interprétation. C’est même l’inverse. Quand on interroge les gens sur les raisons de leur désaffection, les reproches qui sont faits à l’Église sont d’avoir été incompréhensible, moralisatrice, éloignée des préoccupations communes des gens. Les gens ne sont pas partis parce que des laïcs en responsabilité étaient trop autoritaires ou parce que la messe n’était pas célébrée avec suffisamment de dignité, mais parce que leur curé « ne les écoutait pas », « ne comprenait rien », « les jugeait ».
p 117 – 121 du livre d’Anne Soupa et Christine Pedotti « Les pieds dans le bénitier », octobre 2010, Presses de la Renaissance
Anne Soupa et Christine Pedotti, respectivement journaliste et éditrice, ont fondé le Comité de la jupe pour lutter contre la discrimination à l’égard des femmes dans l’Eglise catholique, puis la conférence des baptisé-e-s de France pour susciter la conscience et la responsabilité des catholiques