L’Eglise et la liberté

Le rapport de l’Église à la liberté de l’homme est un sujet particulièrement délicat, parce que certaines pages de son histoire sont plutôt sombres en ce domaine. Au risque d’ailleurs de ne retenir injustement que les abus et scandales et d’oublier la part infiniment plus massive des contributions de l’Église au progrès de la civilisation occidentale et au service d’une humanisation croissante.

Pourquoi ce type de question ?

Il s’agit de situer la responsabilité propre de l’Église par rapport à la mission reçue du Christ d’une part et à l’égard de l’enjeu humain de la liberté d’autre part. Car abus et scandales demandent une réponse qui soit à la hauteur de l’enjeu du problème, en particulier en ce qui concerne l’esclavage et l’Inquisition, quoi qu’il en soit des faiblesses de l’histoire. Si la liberté est une révélation majeure de l’Évangile, il est parfaitement légitime d’interroger la responsabilité de l’Église en ce domaine.

Jésus, homme libre et libérateur

Il vient accomplir la libération définitive de l’humanité. Il est libre à l’égard des hommes. D’un côté, il n’éprouve pas le besoin de demander conseil à quiconque et a la réputation d’être inaccessible aux pressions. Il est également libre avec les événements qui surviennent, en particulier devant l’hostilité et les menaces de ses adversaires. Rien ne le déroutera de sa montée vers Jérusalem, alors qu’il sait parfaitement les risques qu’il va y courir. D’un côté il est totalement fidèle à la Loi qu’il ne veut pas détruire mais accomplir, de l’autre il prend à son égard des libertés considérables et se présente lui-même comme « le maître du sabbat »

L’Eglise et la liberté de conscience

Si l’on admet que la liberté est le droit que possède l’homme d’agir selon son gré et non sous la pression d’une contrainte extérieure et que la conscience se définit comme le sentiment que l’homme a de lui-même ou de son existence, la liberté de conscience pourrait alors se caractériser par la faculté laissée à chacun d’adopter librement les doctrines religieuses ou philosophiques qu’il juge bonnes, et d’agir en conséquence de ce choix. Il faut d’abord lever un premier malentendu. La liberté de conscience, en tant qu’expression personnelle et intime de la conscience morale et religieuse, n’a jamais été combattue en tant que telle à aucune époque de l’histoire. Ce qui a posé très souvent problème, en revanche, c’est la possibilité de l’expression publique de cette conscience dans une société religieuse ou politique donnée.

Le combat contre l’expression libre de la foi

Sous l’Antiquité, la liberté de religion n’a jamais été considérée comme un droit. La religion qui se confondait avec l’État s’imposait à tous les citoyens quelles que soient leurs convictions profondes. Dès que le christianisme est devenu la religion de l’État sous Théodose Ier (346-395), la liberté de religion a été vivement combattue à la fois par les empereurs et par l’Église elle-même. Toutes les propositions doctrinales ou ecclésiales hétérodoxes se sont vues accusées d’hérésie, qualifiées de schismatiques et ont été frappées d’anathème. Une institution spéciale, l’Inquisition, a notamment été créée en 1231 par le pape Grégoire IX dans le but de préserver par des moyens coercitifs le contenu de la « vraie foi ».

Que signifie la « vraie vérité » ?

Car il s’agit bien du problème de la Vérité du message divin proposé par l’Église, et c’est le salut de ses fidèles qui est en jeu. Pour les théologiens catholiques, et ce jusqu’au décret sur la liberté religieuse pris par le concile Vatican II en 1965, l’absolue indépendance de la conscience est chose à la fois absurde et impossible pour un être créé et racheté par Dieu. L’Église catholique s’est aussi longtemps présentée comme le garant absolu de l’authenticité de la foi et le moyen de passage obligé pour l’adhésion des fidèles à la Vérité révélée. Si elle n’a jamais considéré comme licite de forcer quelqu’un à croire, elle a toujours affirmé qu’une personne ayant reçu le baptême catholique ne peut s’autoriser en aucune façon, au risque d’être damnée et de compromettre le salut de ses proches, à le discuter, le contester, ou même le réfuter en sa conscience.

Être libre, c’est d’abord pouvoir choisir ce que je veux. Mais je n’exerce vraiment ma liberté que lorsque je choisis ce qui me fait vraiment exister, et qui me fait vivre selon ma vraie nature.

Georges Heichelbech

Semaine mondiale de la mission

Nous sommes appelés, cette semaine, à réfléchir à la mission, pour la prendre au sérieux. Le christianisme est missionnaire ou il n’est pas, mais qu’est-ce à dire ? À qui s’adresse-t-on et que veut-on annoncer ? Les appels à la mission que l’Église proclame depuis quelques années nous semblent souvent vides de sens. Nous savons l’impossibilité de se faire entendre si on parle de Jésus, et c’est normal, ce genre de proclamation court-circuite l’incarnation de nos vies dans le temps présent. Dire qu’on annonce Jésus-Christ revient à formuler un vœu pieux… et inefficace. On annonce l’évangile, mais là encore, qu’est-ce à dire ? Peut-être pourrions-nous nous contenter d’annoncer une, la, bonne nouvelle. Et pour cela, savoir laquelle.

Dans un monde de la technique, dominé par la « raison instrumentale » évoquée par Max Weber, le christianisme est porteur de sens. Nous avons à partager avec tous les hommes notre recherche de sens. Nous ne vivons pas sur une montagne sainte, notre devoir d’hommes est de coopérer et marcher avec tous les hommes. Ils ont besoin de notre vérité, nous avons besoin de la leur qui nous enrichit aussi. Nous ne pouvons pas asséner notre vision de la vie mais marcher avec tous en quête d’un sens qui l’emporte sur le non-sens. Pour nous chrétiens, il est donné par la grâce plus forte que le péché, et le surplus de sens que nous annonçons s’appelle l’espérance. C’est là le cœur de notre démarche. On ne peut se contenter d’un discours théorique, c’est dans la construction du monde réel que cette quête s’incarne, c’est en construisant le monde avec tous les autres que nous annoncerons la bonne nouvelle.

Notre premier devoir missionnaire est de rencontrer les autres non pour les enseigner, mais pour marcher ensemble à la recherche du sens, de la vérité de nos vies.

Il faut d’abord être audible. Cela exige de notre part une réponse à ce qui rend l’humanité sourde à l’évangile. Dans les temps modernes, ont été formulées des critiques du christianisme extrêmement fondées et qui ont obtenu un grand succès. Critique philosophique dès le XIXe siècle, critique psychanalytique, critique radicale de Nietzsche à l’aube du XXe lorsqu’il nous reproche de bâtir un arrière-monde pour fuir celui-ci, critique sociale du marxisme (ou d’autres) qui, comme le christianisme, annonce un sens avec l’avènement de « l’homme nouveau ». Ces critiques doivent épurer notre propre foi et sont donc un bienfait pour nous, nous devons accepter de nous y confronter. En plus de l’enrichissement qu’elles doivent nous procurer, leur prise en compte rend crédible notre parole.

L’évangile exige une certaine éthique que nous pouvons, devons, partager avec les autres. Nous pouvons annoncer le sens de notre vie et appeler à une vie morale autre que celle du consumérisme, ou de l’écrasement des petits pour servir nos intérêts. Les chrétiens doivent posséder un certain radicalisme d’exigence absolue, faire pression pour que cette exigence soit prise en compte. Mais cela ne suffit pas, tout n’est pas réalisable et nous devons nous salir les mains en prenant en compte la réalité du monde pour exercer une morale de responsabilité. On attend de nous, au-delà des condamnations de toutes les dérives humaines, la prise en compte de la vie concrète des hommes et la construction d’un monde meilleur dans la réalité. Sur ce terrain, personne n’a la vérité, tous les hommes sont appelés à cheminer et chercher ensemble. Il est relativement facile, même si cela nous occasionne en retour des souffrances, de condamner ce monde impur en nous réfugiant dans celui des purs, dans notre secte. Cela ne proclame pas la bonne nouvelle, mais la mauvaise nouvelle d’une condamnation qui ne sert à rien. Le chrétien est dans la situation inconfortable de suivre le « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » et de l’appliquer dans la réalité. Il vit ainsi une contradiction permanente qui ne se résout qu’en espérance. Pas seulement parce qu’il se sait pécheur, mais parce que la vérité de nos vies exige de prendre en compte la responsabilité du vécu quotidien.

Les actes et la parole sont essentiels. Les actes parce que tout passe par eux, la parole parce qu’à travers elle nous pouvons entrer en relation et construire avec tous un chemin de vérité.

Après seulement, peut-être, est-il possible de parler du Christ et de sa grâce qui sont à la source de notre chemin. Après, seulement, pourrons-nous peut-être obéir au « baptisez-les… ». La mission est d’abord la proclamation de la bonne nouvelle : nous ne sommes pas perdus sur cette terre, le sens l’emporte sur le non-sens, nous sommes appelés à construire un monde meilleur qui pour nous est déjà le Royaume. La mission consiste à inviter tous les hommes à progresser dans leur humanité et dire que cela n’est pas vain. Elle consiste à chercher en commun la vérité de nos vies sur le chemin qui mène au Royaume.

Marc Durand, 17 octobre 2018

Source Blog Garrigues et Sentiers

L’avenir de l’Eglise : Extrait du livre Esprit, Eglise et Monde, tome 2 De la foi critique à la foi qui agit, Joseph Moingt

Quelle sorte d’Église pourrait être, devrait être demain ? Mais qui répondra à cette question dans l’ignorance très générale de ce que sera demain, un avenir déjà livré à la cupidité de ceux qui sont aux commandes et à l’angoisse de ceux dont le présent n’est même pas assuré ? Les « responsables » ecclésiastiques croient cependant tenir une bonne réponse : l’Église n’est pas à inventer de toutes pièces, elle existe bien ou mal, mais elle est là ; la seule réponse raisonnable est de partir de ce qui existe, de le protéger, de le stabiliser et de l’améliorer. Cela, c’est le choix du bon sens conservateur : changer le moins de choses possible, veiller avant tout au bon fonctionnement de ce qui est en état de marche — c’est la réponse des bons élèves des écoles d’administration de l’Église. Vu qu’elle est déjà, dans nos pays du moins, en état réel de délabrement et en état virtuel de schisme, il n’en restera bientôt plus que quelques îlots de chrétienté tridentine qui ne se poseront plus de questions. Pour le théologien que je suis, qui n’est pas un homme du terrain pastoral, la seule question qui compte est : quel type d’Église sera le plus capable d’annoncer la nouveauté de Dieu au nouveau monde en voie d’éclore ? J’entends d’ici les cris d’effroi que suscite en beaucoup de lieux d’Église l’appel à la nouveauté. Qu’on se rassure : je ne plaide pas pour l’invention d’un Dieu nouveau, seulement pour la fidélité à la nouveauté du Dieu qui s’est révélé en Jésus Christ et que je n’ai cessé d’interroger au long de ce livre.

Question soupçonneuse, je le concède, mais sur ce point également j’invite à ne pas s’inquiéter à l’avance : je sais bien, je l’ai montré un peu partout, que l’Église n’est pas restée en tout point fidèle au Dieu des origines chrétiennes, mais je ne le lui reproche pas, je comprends bien qu’elle a dû s’adapter au monde en évolution dans lequel elle cherchait à s’établir solidement, ce qui lui a imposé beaucoup de concessions ; je ne lui demanderai donc pas de détruire tout ce qui subsiste de ses structures mondaines, mais seulement de laisser advenir dans la nouveauté des temps qui viennent ce qu’elle a conservé de sa nouveauté originelle et qui serait plus propre à annoncer au monde de demain la perpétuelle « bonne nouvelle » de Jésus Christ. Je ne cherche pas, à supposer que j’en sois capable, à imposer une nouvelle forme d’Église « théoriquement » plus conforme à l’Évangile, je souhaite seulement qu’on laisse la place, à côté de ce qui subsiste du passé, à un nouveau type d’existence en Église auquel aspirent d’assez nombreux chrétiens, plus capable de garantir son avenir dans les nouvelles générations, plus conforme aux requêtes de Vatican II, et ensuite, « que le meilleur gagne » ! Mais il est urgent de faire place dès aujourd’hui à cette nouveauté, de lui laisser se trouver une place, sinon, si on s’y résout trop tard, le souvenir de Vatican II se sera estompé des mémoires et les jeunes générations se seront habituées à vivre sans rencontrer quelqu’un qui leur demande « que cherchez-vous ? » et à qui elles auraient envie de répondre « où demeures-tu ? » (Jn 1,38).

Dans le premier parcours de ce livre nous avons eu maintes fois l’occasion de mesurer l’écart entre les pratiques originaires du christianisme et celles de notre temps ; nous y trouverons le programme de recherches dont nous avons besoin. Puisque le baptême est incapable aujourd’hui de garantir la survivance de la foi chez ceux qui l’ont reçu, notre Église aura avantage à se doter de communautés de type catéchuménat, ou « initiatique », aptes à guider les baptisés, jeunes et moins jeunes, à la « suite » de Jésus ; — en se souvenant que les « repas du Seigneur » des premiers chrétiens étaient des temps de connivence fraternelle, ces communautés apprendraient à tenir table ouverte, à accueillir les exclus d’une religion plus rigide et à ne pas pratiquer elles-mêmes l’exclusion ; nous trouverons aussi matière à réfléchir à la « constitution hiérarchique » de l’Eglise en nous rappelant que le sacerdoce sacrificiel s’est installé tardivement dans un oubli total du caractère sacerdotal du peuple chrétien et de la liberté qu’il tient de l’Esprit Saint. Nous veillerons aussi à faire place, à quelque endroit de ces réflexions qui tracent un cadre plutôt qu’un plan de travail, aux nouvelles questions d’ordre éthique que se posent des chrétiens soucieux de vivre « selon l’Évangile » à propos, par exemple, des nouvelles techniques scientifiques, du réchauffement climatique, ou du rapport avec d’autres religions.

Toutefois, aux questions que pose, non exactement l’adaptation de l’Église à de nouvelles mœurs, mais bien la survie de la foi, de l’espérance et de l’existence chrétiennes dans des temps nouveaux qui sont déjà là, notre premier et fondamental souci sera de tirer nos réponses de la nouveauté de la révélation de Dieu dans l’événement de Jésus Christ. Choisir un certain type d’Église, c’est opter en faveur de l’identité du Dieu en qui nous croyons et que nous appelons Père. Les deux disciples de Jean n’osaient pas demander franchement à Jésus qui il était, lui qui venait apparemment prendre la place de leur maître, qu’ils croyaient être le messie attendu ; alors, ils lui ont simplement demandé « où habites-tu ? », pour que nous puissions nous faire une juste idée de toi à partir du lieu d’où tu viens. Puisque l’Eglise est en pleine mutation, dire comment nous souhaitons qu’elle soit, c’est d’avance dire quelle idée de Dieu nous habite, quel Dieu nous voulons annoncer au monde — de même que Jésus, décrivant en paraboles le Royaume de Dieu, révélait de la part de quel Dieu il venait, quel Dieu était son Père ; mais ses auditeurs ne l’ont pas écouté, car ils prétendaient connaître Dieu, eux, le Dieu du passé de leur peuple, alors que le Dieu de Jésus venait de l’avenir de l’homme.

Pour beaucoup de chrétiens, qui se comptent quand ils vont à la messe, le problème de l’avenir de l’Eglise tient au dépeuplement croissant de l’Église. Dans le langage officiel, ce dépeuplement est dû à la propagation de l’indifférence religieuse et de l’athéisme, et on ne pourrait y remédier que par des moyens surnaturels, tout ce qu’on met sous le nom de la « nouvelle évangélisation » : le retour à l’annonce de la foi, surtout à la tradition, au culte eucharistique, à la prière, aux sacrements. Il s’agirait donc de « revenir » au passé chrétien des pays anciennement évangélisés, ce qu’on entend souvent sous le nom de « conversion » : se retourner vers Dieu, revenir à lui, mais par les mêmes chemins au bout desquels nous l’avions reçu. Le problème du dépeuplement de l’Église devient alors celui du repeuplement du clergé, mais d’un nouveau clergé, remis sur les voies de la tradition pour la remettre en vigueur. C’est ce qui se passe sous nos yeux en plusieurs endroits : des prêtres jeunes ou moins jeunes, reconnaissables à leur tenue, issus le plus souvent de nouvelles congrégations ou de communautés charismatiques, prennent des paroisses en main et y remettent de l’ordre en chassant les laïcs, les femmes surtout, des fonctions qu’ils y remplissaient dans la liturgie, la catéchèse et autres services, pas complètement pourtant, car ils ne pourraient pas s’en passer, mais en les plaçant ostensiblement sous leur responsabilité, afin qu’il apparaisse clairement à nouveau que seul l’ordre sacré est le dépositaire des ministères et des rites sacrés, de l’enseignement et de la vie de la foi, de l’autorité et de l’organisation de l’Église. Les laïcs comprennent vite qu’ils sont remis à leur place, et le manifestent souvent et de plus en plus en s’éloignant d’eux-mêmes de l’Église, en sorte que les remèdes appliqués à ses maux réussissent à les aggraver : les paroisses restées ou redevenues traditionnelles, pour ne pas dire traditionalistes, gardent leur monde ou en retrouvent, les autres continuent à en perdre ou sont fermées, et de grands espaces urbains ou ruraux continuent à être vidés de présence évangélique. Là est le véritable mal, qui empêche l’Église de remplir la mission qui est sa raison d’être : aller au monde pour lui porter le salut, et non attendre que le monde vienne chez elle célébrer son salut — on a confondu la parole du salut avec le rite religieux. Et puisqu’il n’y a plus assez de prêtres, et que tout indique qu’il y en aura de moins en moins, le remède ne serait-il pas plutôt de disséminer l’Église : d’inviter les chrétiens à exister ailleurs que dans des lieux de culte ou officiellement d’Église, à installer des communautés de vie et d’annonce évangélique dans le monde où ils vivent déjà, et à aller chercher chez eux et ramener vers soi les gens qui ont besoin de salut ?

Les problèmes de salut auxquels l’Église doit et devra de plus en plus faire face sont souvent et seront de plus en plus des problèmes humains, de souffrance humaine. Rappelons-nous le drame, évoqué par le pape, des familles qui se désagrègent et entraînent dans leur chute la société entière dont elles sont le pilier et la structure. Pensons-nous sérieusement que ce drame est lié essentiellement au divorce, à l’adultère, à la frénésie du plaisir sexuel et que son remède serait le retour aux règles, mœurs et vertus de la famille patriarcale ? Ce serait ne rien connaître de l’évolution historique des sociétés et des conditionnements économiques, financiers, politiques de la vie moderne. La rupture du lien familial commence très tôt avec l’émancipation des jeunes de l’autorité parentale ; il existe maintenant un monde de jeunes qui vivent entre eux, sans forcément quitter la famille, dont ils continuent longtemps à avoir besoin, mais qui font ensemble l’apprentissage de la vie et inventent leur avenir, car ils n’attendent plus et ne doivent plus attendre qu’il leur soit remis clef en main par la famille ; leur milieu de vie est désormais l’école, l’université, le laboratoire, l’atelier, leur regard est tourné vers le monde où ils doivent se faire une place, les examens et les concours les initient à la lutte pour la vie ; il ne peut pas être question pour eux de fonder un foyer, alors que la promiscuité, maintenant générale, entre garçons et filles, privés de l’intimité de la vie familiale, facilite la formation de couples, qui ne peuvent pas être envisagés dans une perspective de longue durée, qui ne seront pourtant pas sevrés de relations sexuelles, dont la fécondité devra être évitée, ce qui pourra poser un jour l’éventualité d’un avortement ; le mariage, quand il aura lieu, subira fatalement les épreuves de cette longue initiation aux libertés du compagnonnage, ce qui explique la fréquence des ruptures précoces du premier lien conjugal et les remariages, les soupçons d’adultère et les disputes qui s’ensuivent, les interruptions de grossesse, les difficultés des familles disloquées et recomposées, qu’aggravent souvent le chômage et la pauvreté ; plus tard viendront les empêchements à prendre soin des vieux parents malades ou impotents et l’angoisse d’accompagner la fin de leur vie. Tous ces problèmes sont d’ordre humain et sollicitent des secours de même ordre.

Mais l’Église ne sait que brandir la loi de Dieu, la menace du péché et de ses sanctions ; elle ne sait même pas reconnaître la large part de responsabilité qu’elle a de cet état de choses, du temps où elle faisait à ses prêtres (le fait-elle encore ?) l’obligation grave de contrôler la vie sexuelle des fidèles et la fécondité des couples mariés, et demandait aux parents de ne pas abriter les amours illégitimes des jeunes ou de ne pas recevoir chez eux un fils divorcé et remarié ; aussi est-elle bien incapable de porter un remède efficace à la crise de la famille. Et n’oublions pas les graves menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité et qui alimentent les maux de la société et les désordres familiaux : le chômage qui décourage les jeunes et déstabilise les jeunes foyers, la paupérisation qui gagne les classes moyennes et accroît les inquiétudes de l’âge de la retraite, les guerres et les troubles politiques qui déciment des populations entières et jettent des milliers de victimes sur les routes de l’exil à la recherche d’une terre d’asile dont l’accès leur est parcimonieusement ouvert et souvent interdit, et pensons encore aux troubles climatiques annonciateurs de catastrophes et de vastes migrations. Toutes ces menaces mettent en cause la survie de l’humanité mais s’agit-il de son salut ? L’Église a l’habitude de parler du salut de l’âme et du salut éternel, non de celui des corps ni du salut temporel des sociétés. Elle ne connaît guère de remèdes que surnaturels : fuir le péché et les châtiments dans l’autre vie, pour cela obéir à la loi de Dieu, le prier, et se consoler à la pensée du ciel. Cela suffira-t-il à écarter les maux qui nous menacent et dont les causes relèvent de stratégies internationales, de décideurs lointains, inconnus ou collectifs ? Les papes récents ont donné sur tous ces sujets des instructions pertinentes, qui ont éduqué la conscience des catholiques et n’ont pas laissé indifférents des responsables politiques et économiques, sans empêcher pourtant l’aggravation de ces menaces. Le pape François a dernièrement traité des questions écologiques avec des propos et des accents qui ont retenu l’intérêt et suscité la sympathie de nombreuses personnes, mais aussi provoqué la colère d’esprits chagrins qui demandaient de quoi il se mêlait. Mais pouvons-nous en toute quiétude laisser les papes se saisir seuls de phénomènes dont les préalables échappent aux connaissances et aux prises de la plupart des individus, alors que leurs effets néfastes se font sentir partout autour de nous ? Avons-nous quelque moyen d’y remédier ? Oui : procurer aux personnes qui souffrent de ces maux l’aide à notre portée, avec peut- être le concours de quelques autres, et surtout les entourer de notre sympathie, les écouter parler de ce dont elles souffrent et de ce qui les préoccupe, leur montrer que nous nous y intéressons, les agréger à un groupe qui les soutiendra au moins moralement, qui leur rendra courage et espoir. Cette assistance ne suffira pas à changer leurs conditions matérielles d’existence, elle aidera néanmoins ceux qui en sont victimes à les supporter parce qu’ils ne seront plus seuls à en porter le poids : ils auront été réintégrés par ces entretiens dans le circuit des communications entre membres de la communauté humaine.

En quoi cette assistance mérite-t-elle d’être considérée en tant qu’annonce de l’Évangile, et comment s’exercera-t-elle en tant que service d’Église ? Les remèdes d’ordre humain relèvent-ils de l’Évangile et sont-ils du ressort de l’Église ?

Rappelons-nous Jésus se présentant aux foules en homme « doux et humble de cœur », chargé de nos maladies et de nos infirmités », envoyé par l’Esprit Saint « libérer les captifs et rendre la vue aux aveugles » envoyant à son tour ses apôtres à travers le monde pourvus de la même puissance de l’Esprit pour accomplir les mêmes signes de la venue du royaume de Dieu, en leur disant que son Père a « aimé le monde »  pécheur depuis les origines, au point d’envoyer son Fils, non le « juger », c’est-à-dire le punir et le remettre sous la Loi, mais le « sauver » . Le sauver de quoi ? De la mort éternelle, assurément, mais d’abord de tout ce qui est destructeur de l’humanité de l’homme : l’insouciance des autres, l’oubli du secours mutuel, le manque de fraternité, le refus du partage, toute atteinte à la dignité et à la liberté d’autrui et à la joie du vivre-ensemble. Relisons la parabole du père de l’enfant prodigue, opposant l’accueil joyeux du père à la raideur du fils aîné qui refuse de prendre part à la fête des retrouvailles, ou celle du bon samaritain qui met en contraste la compassion d’un étranger hérétique pour un blessé et la répulsion à son endroit d’hommes religieux soucieux de préserver leur pureté rituelle ; pensons encore à tant de paraboles du royaume de Dieu évocatrices de festivités humaines, celle d’un banquet ouvert à tout venant ou celle, plus intime, où le maître de maison attend ses invités pour les servir à sa table ; relisons aussi les enseignements de Paul, saluant dans la résurrection de Jésus la naissance d’une humanité réconciliée avec elle-même et exhortant les fidèles de ses communautés à se supporter mutuellement, à porter les fardeaux les uns des autres, et à ne pas faire injure à la liberté à laquelle le Christ les avait appelés ; rappelons-nous surtout la dernière image que Jésus a tenu à nous laisser de lui dans l’attente de son retour, celle du lavement des pieds des disciples et du partage du pain avec eux : ce serait dénaturer le sens de ces images et la portée de ces leçons et de ces promesses que de les traduire exclusivement en termes de devoirs religieux et d’en rejeter l’accomplissement dans l’éternité, en oubliant que Jésus voyait déjà le royaume de Dieu venir et rassembler auprès de lui les malades qui lui demandaient de les guérir et les pécheurs qui le recevaient à leur table.

Abandonnée dans nos régions par la plus grande partie des chrétiens qui la fréquentaient, manquant de prêtres qu’elle réserve au service des besoins religieux de ceux qui lui sont restés fidèles, l’Église ne doit pas s’estimer quitte du devoir d’aller au monde, il lui reste pour cela la ressource de mettre en œuvre le sacerdoce du peuple de Dieu, celui des laïcs, car c’est ce peuple en entier qui est chargé de cette mission, d’où dépend la vie de l’Église. Elle doit donc inviter les laïcs à annoncer l’Évangile au monde, les autoriser à se réunir et à s’organiser entre eux à cette fin, leur laisser toute liberté pour cela, accepter de disséminer les communautés chrétiennes pour jeter partout à l’entour des semences d’Évangile. Et les évêques, les prêtres et les diacres participeront pleinement à cette œuvre d’évangélisation, pas vraiment nouvelle si ce n’est revenue à ses origines, en allant visiter ces communautés éparses, les former, les instruire, les encourager, comme les apôtres des premiers temps allaient visiter les petits groupes de chrétiens épars dans le monde païen, pour renforcer leurs liens à l’Église universelle, engranger la moisson jaillie des semences qu’ils avaient jetées en terre. Ainsi s’était répandue au commencement de maison en maison la parole de Dieu, et les apôtres se réjouissaient de la voir d’avance traverser les mers et passer d’un pays à un autre. De la même façon se fera la nouvelle évangélisation, se répandra la semence de l’humanité nouvelle, celle que le Dieu des hommes avait faite à son image, jetée dans l’univers, et qui a germé en mettant au monde l’Homme nouveau, une semence de tendresse humaine, de fraternité, qui germe en nouvelles pousses et s’étend de liens d’amitié en liens d’unité, pousses fécondées et liens resserrés par l’amour de Dieu qui répand sa vie dans toute l’humanité et la rassemble en royaume de Dieu. Faute de cet amour, source de dignité et de vraie liberté, l’humanité se dégrade et se désagrège dans des sociétés désarticulées : l’ensemencement de l’Évangile sera œuvre d’humanisation de l’homme par l’homme, « l’œuvre » du Père confiée à Jésus.

J’aime le monde dans sa complexité !

Je n’aime pas quand on oppose le Ciel et la Terre, le « monde libre » et le monde soviétique, le choc des civilisations, le noir et le blanc, les Français de souche et… les autres ! L’Évangile, tel que je le lis, m’appelle vers le monde, à vivre dans ce monde, à aimer et à servir ce monde. Il ne m’appelle pas à le fuir pour un Ciel meilleur, mais à me rendre compte que le ciel commence au-delà de ma peau, entre nous, que le Ciel de Dieu n’est pas une fuite des hommes.

Je n’aime pas non plus quand on oppose les religions entre elles sans voir d’insoupçonnables passerelles dans le dialogue. Pas plus, je n’aime que l’on considère qu’un protestant est un chrétien qui, simplement, n’est pas un catholique et se définit en opposition au catholicisme. Ni que l’on considère qu’un protestant libéral est simplement contre les protestants orthodoxes ou évangéliques. Enfin, je n’aime pas que l’on oppose foi et athéisme dans un simplisme réducteur, car je ne sais pas où mettre le curseur de ma foi entre zéro et dix.

J’aime le monde qui se cherche, qui se construit. J’aime l’humain qui rencontre, dialogue et partage. Et même, je crois que Dieu aime cet être humain sans le juger et le contraindre à la religion pour le sauver. Je suis triste pour ceux qui pensent avoir trouvé une réponse définitive à toutes choses… Comme ils doivent s’ennuyer, se replier, ou même parfois haïr les autres. Mon Évangile est un Évangile qui fait le choix de l’Homme.

Je forme le souhait d’inventer un nouvel outil de mesure : le « subtilomètre ». Peut-être celui-ci nous permettra de descendre de nos opinions péremptoires, et de remettre de la subtilité au cœur du débat, de la vie et de la foi. Même dans le désaccord ou l’opposition, soyons, les uns et les autres, forces de proposition. Chercheurs de vérité et constructeurs de demain

JEAN-MARIE DE BOURQUENEY pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il participe à la rédaction et à la direction du journal Evangile et liberté. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

Source

La Pentecôte, une explosion d’Amour

L’Église naît dans une explosion. L’Église est explosion. Le vieux monde s’effondre et un nouveau surgit des ruines du premier. Ce nouveau monde, on l’appelle le Royaume de Dieu. Il n’est plus ce monde où chacun s’enferme dans son passé et ses frontières, où chaque identité se définit par opposition aux autres, où l’histoire a distribué les rôles et les privilèges.

Le Royaume de Dieu c’est un monde qu’accompagne le regard d’un Père qui chérit également chacun de ses enfants, qui n’aime pas seulement ceux qui sont beaux et bons, riches et bien portants mais tous et avec plus d’attention encore, le malade, le petit, le vaurien.

Car l’amour d’un père ou d’une mère précède les qualités et les attend. Il n’est pas un juge qui sépare les bons et les méchants. Il est un cœur qui n’a de cesse d’espérer qu’ils se retrouvent tous.

On comprendrait très mal l’extension rapide du christianisme, dans le bassin méditerranéen et au-delà, si on réduisait la Pentecôte à la naissance d’une petite secte religieuse nouvelle. Ce n’est pas une nouvelle religion qui naît ce jour-là, c’est une humanité nouvelle où les frontières s’abolissent et avec elles les hiérarchies, les privilèges, les nations et les religions. Elle n’est pas vieille de son passé mais jeune de sa promesse. Elle recommence avec chaque aurore. Elle recommence avec chaque enfant. Elle recommence avec chaque pardon.

Pourquoi donc notre Église a-t-elle si vite, semble-t-il, reformé des frontières entre les chrétiens et les autres, des lois qui jugent les bons et les mauvais, des appartenances et une religion ? Pourquoi a-t-elle prétendu qu’il n’y avait pas de salut hors d’elle-même alors qu’il n’y a rien hors d’elle-même puisqu’elle est l’humanité sauvée ? Pourquoi a-t-elle présenté le baptême comme une entrée dans une communauté avec ses lois et ses rites alors qu’il est la sortie de toutes les appartenances qui distribuent à chaque enfant tares et privilèges ?

Pourquoi ? Sans doute tout simplement parce que la force explosive de la Pentecôte s’est endormie et s’est fait oublier. Alors les chrétiens sont redevenus des citoyens dociles, des religieux jaloux, des ambitieux de puissance. Du volcan, il ne reste que la lave refroidie qui est fière de servir d’engrais à la terre. Et l’Église, chaude encore de l’explosion d’amour d’où elle vient, invite les privilégiés à se pencher vers les pauvres, cherche des voies de tolérance avec les autres croyants, ouvre ses portes avec toutes les stratégies de la communication moderne. Elle n’a pas tout oublié. En elle demeure la promesse d’une explosion future.

On pourrait croire que celle d’Amour qu’est la Pentecôte est depuis bien longtemps devenue inoffensive. Tout au long de l’histoire, pourtant, des hommes et des femmes ont bousculé les traditions et les évidences pour dessiner par leurs mots et leurs gestes ce Royaume de Dieu qui continue à gronder dans les profondeurs de notre humanité. L’actualité elle-même manifeste des fumeroles témoins de ce feu. Les bons chrétiens sont-ils aptes à reconnaître une nouvelle explosion d’Amour ? Rien n’est moins sûr.

Car si Paul avait l’audace de penser que dans le Royaume de Dieu, il n’y avait plus ni grec, ni juif, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme, il ajouterait peut-être aujourd’hui, vu ce qu’ils sont devenus, ni chrétien, ni non-chrétien. La Pentecôte n’est pas une fête religieuse : elle est le commencement d’une humanité nouvelle !

Jacques NOYER

Evêque Émérite d’Amiens

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L’unité dans la diversité Extrait du livre de Charles Wackenheim, « Christianisme sans idéologie »

Quant aux polémiques doctrinales, il n’est pas rare qu’elles fournissent un alibi aux chrétiens spirituellement inaptes à rechercher l’unité dans la diversité. On pourrait analyser de ce point de vue les controverses touchant la valeur, ou la validité, des rites sacramentels. On voit d’abord les réformateurs du XVIe siècle rejeter catégoriquement la plupart des sacrements traditionnels. Au concile de Trente, Rome réagit en affirmant la nullité des ordinations et des eucharisties célébrées par les « hérétiques ». De leur côté, les Églises orthodoxes refusent depuis le XIe siècle d’admettre la validité des ordinations latines. Autrement dit, chaque Église, persuadée de posséder l’unique vérité sacramentelle, édifie une argumentation destinée à défendre son propre système et à réfuter les systèmes adverses. Comment rompra-t-on le cercle? En prêtant une attention renouvelée à la parole du Christ et en partant de ce qui est concrètement vécu dans les différentes Églises. S’il est vrai, comme le professent tous les chrétiens, que l’Esprit-Saint est à l’œuvre dans le cœur des hommes, ici et maintenant, la foi vivante constitue la réalité fondamentale de l’Église de Jésus-Christ. Au lieu de disserter sur la validité juridique de certains rites, on posera alors des questions tout à fait élémentaires comme celles-ci : « Que disent nos frères chrétiens? Que vivent-ils? A la lumière de l’Évangile et de la commune tradition de l’Église, qu’est-ce qu’un ministère? Qu’est-ce qu’un sacrement? » On s’apercevra que les discussions interconfessionnelles étaient, pour l’essentiel, des querelles institutionnelles sinon verbales et qu’elles ont perdu presque toute signification pour les chrétiens d’aujourd’hui. La question concrète n’est pas de savoir si la pénitence, par exemple, doit être rangée parmi les sacrements ou non. Elle est de savoir comment nous situons la pénitence dans l’existence chrétienne. Autre exemple : le baptême. Chaque Église chrétienne est implicitement disposée à reconnaître l’authenticité du baptême conféré dans les autres Églises. On peut souhaiter que cette reconnaissance devienne explicite et entraîne les conséquences pratiques qui doivent en découler. Mais cela suppose que les chrétiens cessent de raisonner en termes de conformité rituelle.

La réflexion théologique doit intégrer, autant que possible, toutes les dimensions de l’existence concrète au lieu de privilégier l’aspect juridique et institutionnel. C’est ainsi que de nombreux hommes d’Église attribuent l’actuelle impasse des discussions sur l’intercommunion à l’impossibilité, soi-disant insurmontable, de parvenir à une reconnaissance réciproque des ministères chrétiens. Je crains qu’un tel raisonnement ne soit un modèle de sophisme idéologique. L’objection revient en effet à dire : « Du moment qu’un baptisé partage la foi eucharistique d’une autre Église, il peut en principe participer à la célébration eucharistique de cette Église. Mais la théorie juridique de sa propre Église stipule que le ministre qui préside cette célébration n’est pas un vrai ministre et donc qu’il ne fait pas ce qu’il entend faire. D’où l’impossibilité de l’intercommunion. » La question qui vient immédiatement à l’esprit est celle-ci : Que vaut cette théorie juridique? Qui donc l’a établie, et au nom de quels principes? Est-il possible, en régime chrétien, qu’un prétendu vice de forme annule l’amour et la foi? Au nom d’une théorie, on décrète que des croyants ne croient pas et que le Christ ne peut agir que selon les « canaux » de la théorie. J’avoue que j’ai de la peine à me ranger à cette étrange logique. Que craint-on en effet dans le cas de l’intercommunion? Que des chrétiens communient au corps du Christ avec des dispositions insuffisantes ou une foi mal éclairée? Mais peut-on raisonnablement soupçonner des chrétiens qui désirent communier d’obéir à des mobiles inavouables? Et qui donc se porterait garant de la rectitude doctrinale des fidèles dûment homologués qui communient dans leur propre Église? Ou bien craint-on que les fidèles qui communieront dans une autre Église ne posent des actes nuls? Mais il est probable qu’ils ne tiennent pas à être ainsi « protégés » contre l’impuissance de leur bonne volonté! On voit que la problématique est mal engagée. L’intercommunion se pratique tandis que les autorités ecclésiastiques la déclarent impossible. Il faudra bien que le fait et le droit se rejoignent. En tout cas, ce n’est pas la masse des indifférents qui menace d’envahir nos célébrations eucharistiques. Nous sommes en présence de croyants : c’est à partir de la foi vivante que la difficulté sera surmontée, et non pas en vertu d’une quelconque astuce juridique.

Le prestige du système doctrinal (Extrait du livre de Charles Wackenheim « Christianisme sans idéologie »)

Les efforts d’explication et de justification déployés par les Églises ressemblent étonnamment à l’activité idéologique de certains groupes fortement structurés et animés de visées conquérantes. On compare alors l’idéologie d’une Église à l’idéologie d’un parti politique, d’une secte religieuse ou d’une loge maçonnique. Les sociologues entendent couramment par idéologie un système doctrinal destiné à justifier l’existence, l’organisation et les objectifs du groupe qui le secrète. A plusieurs reprises, des analystes ont attiré l’attention sur la parenté structurelle qui existe entre le système doctrinal de l’Église catholique romaine et celui de l’État soviétique. Dans les deux cas, l’autorité centrale s’attribue le monopole de l’interprétation authentique de la doctrine officielle. Elle contrôle les moyens d’information et les canaux de diffusion. Les idéologues professionnels s’attachent à perfectionner l’argumentation, mais ils ne sont pas maîtres du jugement d’orthodoxie. Ils évoluent à l’intérieur d’un modèle doctrinal proposé par d’autres. S’il leur arrive de dévier de la norme, l’autorité les appelle à s’amender et, en cas d’échec, les réduit au silence en les disqualifiant. La censure est exercée par un groupe d’intellectuels dévoués au pouvoir. Sous la haute surveillance de ces derniers, les idéologues exposent inlassablement, par l’écrit et la parole, la bonne doctrine avec ses tenants et ses aboutissants. Le discours idéologique est à la fois abstrait (sous prétexte de rationalité) et simpliste (pour toucher les foules). Il a réponse à toutes les questions, mieux : il décourage toute question. On est en présence d’une logomachie qui est censée livrer la vérité totale et ultime, rejetant toutes les autres opinions dans les ténèbres extérieures. D’où la tendance des systèmes idéologiques à l’intolérance et au fanatisme.

La conséquence historique la plus visible de cette déviation est la distorsion qui existe entre la « doctrine » officielle des Églises et ce que les gens disent et pensent. Il ne s’agit pas d’un simple retard. L’édification d’un système doctrinal a fini par scinder la réalité ecclésiale en deux parts : d’un côté, la vie concrète des chrétiens, avec leurs questions et leur langage. Par ailleurs, le monde clos de la doctrine ecclésiastique, posant d’autres questions et parlant un autre langage. Le schéma marxiste d’une superstructure idéologique rend assez bien compte de ce fait. Apparemment, le système doctrinal mène une existence autonome. Il « fonctionne » selon ses propres lois et indépendamment de la praxis réelle. L’autorité s’efforce d’établir la continuité doctrinale des systèmes successifs, par-delà les hiatus de l’existence historique. Les problèmes reçoivent leur solution du corpus doctrinal qui est censé les avoir prévus. Il n’est pas étonnant qu’une telle procédure soit de moins en moins « reçue » par les chrétiens. L’encyclique Humanae vitae constitue, à cet égard, une nouveauté significative. La réticence du peuple chrétien face à un enseignement de ce type me paraît saine et ne met nullement en question l’authentique magistère de l’Église. Ce qui est contesté, c’est la fausse sécurité que nous attribuons à un système doctrinal à visées universelles. Les chrétiens ne sont pas appelés à professer une vérité intemporelle et impersonnelle : c’est le Christ qui est la Vérité et c’est l’Esprit personnel qui nous conduira vers la vérité tout entière. Les chrétiens sont appelés à la liberté, y compris à l’égard « des doctrines humaines »

L’idéologie (extrait du livre de Charles Wackenheim « Christianisme sans idéologie »)

Le concept d’idéologie comporte une nuance péjorative et polémique qui complique singulièrement la tâche de l’analyste. L’idéologie, c’est le système d’idées, ou la manière de penser, dont se prévaut mon adversaire : un tel est mon adversaire parce qu’il professe des idées que je combats et, à l’inverse, étant mon adversaire, il ne peut que professer une ou des idéologies. Tout se passe comme s’il suffisait d’articuler le grief d’idéologie pour disqualifier des positions que l’on rejette. Le marxiste appelle idéologies les théories (économiques, sociales, éthiques, philosophiques, religieuses) qui lui paraissent inconciliables avec le matérialisme historique; de la part du positiviste, le reproche d’idéologie s’adresse à tous les modes de connaissance qui s’écartent d’un schème épistémologique érigé en dogme; les idéologues politiques de toute obédience anathématisent les doctrines adverses au nom de la vérité sociale qu’ils croient posséder. De manière analogue, des théologiens chrétiens entendent démontrer que la foi authentique s’oppose aux idéologies réputées incompatibles avec elle. Mais, dans tous ces cas, l’analyse sémantique repose sur un présupposé manichéen; les paramètres sont truqués. En particulier, la notion d’idéologie se trouve, chaque fois, définie sur mesure. Des concepts ainsi prédéterminés n’ont aucune valeur opératoire.

La foi chrétienne ouvre à la fraternité universelle

Publié le 18 avril 2018 par Garrigues et Sentiers

Le récent discours du Président de la République lors de sa rencontre avec les représentants de l’Eglise catholique au Collège des Bernardins à Paris, le 9 avril dernier, a suscité un certain émoi chez les défenseurs de la laïcité. En effet en déclarant vouloir réparer « le lien entre l’Église et l’État qui s’est abîmé », on pouvait légitimement s’interroger pour savoir s’il s’agissait de remettre en cause la loi de séparation entre l’État et l’Église de 1905. La teneur globale du discours du Président montre que ce n’est pas son intention.

Cependant, on ne peut pas ne pas voir, dans certains pays européens de tradition chrétienne, le retour d’un nationalisme agressif qui s’appuie sur des hiérarchies d’Eglises chrétiennes. La plus grande victoire des fondamentalismes islamistes qui défient l’Europe serait d’acculer les chrétiens à se convertir à leur logiciel. La foi chrétienne ne saurait être liée au destin de son milieu géographique d’origine. Analysant les processus de déchristianisation en Europe, le théologien Joseph Moingt écrit : « La déchristianisation de l’Europe n’est pas venue du rejet d’une foi vaincue par les progrès de la raison et de la science, mais schématiquement, de la conjonction d’un fait social et d’un fait religieux, conjonction obscurcie par les interactions d’un fait sur l’autre. Il y a eu, d’une part, le fait que la société civile voulait se libérer des tutelles religieuses dans tous les domaines qui relevaient exclusivement à ses yeux du temporel et du rationnel ; et, d’autre part, le fait que trop de chrétiens n’adhéraient pas à la foi par attachement volontaire au Christ mais par conformité passive à la religiosité commune. Les uns se séparaient de l’Église parce qu’ils partageaient, souvent en invoquant l’Évangile, les aspirations nouvelles à la liberté de pensée et de parole que repoussait l’Eglise, et d’autres les rejoignaient, qui perdaient la foi quand elle cessait d’être la croyance majoritaire de la société » (1).

Le Christianisme est né de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ rejeté par les représentants de sa religion d’origine qu’il n’a jamais reniée. Il serait désolant qu’une « nouvelle évangélisation » de l’Europe se traduise par des tentatives de refaire des « chrétientés » nationales ! L’itinéraire chrétien vers Dieu consiste à quitter le « mon Dieu-bon Dieu » bricolé par nos peurs et nos fantasmes et le « notre Dieu » des fondamentalismes religieux ou nationalistes pour aller vers l’universalité du « Notre Père ». C’est ce chemin que, selon Maurice Bellet, nous enseignent les mystiques chrétiens : « Les mystiques les plus orthodoxes le savent (on conçoit que l’autorité religieuse s’en méfie !). S’approcher de Dieu, c’est le rendre lointain par rapport à tout ce que nous avons construit : le vrai temple est l’Ailleurs, le souffle que tu entends, mais dont tu ne sais ni d’où il vient ni où il va » (2).

Nous ne sommes pas définis par nos appartenances, mais par notre histoire qui ne cesse de nous déloger de nos certitudes. La foi n’est pas une pratique qui découle d’une théorie, elle est un va-et-vient permanent entre ce que nous vivons et la lecture que nous en faisons à la lumière de l’Evangile.

Bernard Ginisty

 (1) Joseph MOINGT, L’Évangile sauvera l’Église, éditions Salvator 2013,  p. 114.

 (2) Maurice BELLET (1923-2018), Dieu, personne ne l’a jamais vu, éditions Albin  Michel 2008, p. 84.

De la « convivialité » entre divinités au Dieu unique ! Les réformes au sein de la religion de l’Israël ancien

De notre périple à travers la religion de l’Israël ancien, nécessairement succinct puisque bien des points importants mériteraient de plus amples éclaircissements, je vous propose d’en récapituler les axes principaux en gardant à l’esprit que nous avons procédé selon un processus rétrospectif :

  • Au départ, Yhwh est une divinité tribal/national et guerrière, vénérée par deux royaumes (Nord/sud), dont l’autorité s’étend sur un certain territoire donné. Pour autant Yhwh s’insère dans un panthéon plus large et côtoie ainsi d’autres divinités. Il peut y avoir, comme dans toute « famille » des frictions, des rivalités, une compétition, mais également des échanges, des coopérations, voire une certaine coexistence pacifique. Il peut être représenté de manière anthropomorphe, animale et symbolique !
  • En même temps, aux 9/8ème s, l’on voit émerger des mouvances politiques et religieuses qui préconisent une vénération d’un Yhwh national. C’est le combat de Yhwh contre le Baal phénicien ou exprimé autrement, la lutte d’un Yhwh rural ba’alisé contre un Baal urbain tyrien !
  • Ce combat va se prolonger en Israël et se focaliser ensuite sur l’identité ultime de Yhwh. Un prophète comme Osée proposera une nouvelle conception de Yhwh comme celui qui a complètement assimilé Baal et qui divorcera de ses épouses Ashérah et Anat. Une manière d’évacuer le féminin de la divinité.
  • A l’instar d’autres divinités voisines, Yhwh de plus en plus seul, tend à devenir exclusif et se transforme petit à petit en une divinité céleste. Vers la fin du 6ème s, parallèlement à l’alphabétisation intensive, l’aniconisme commence à apparaître le texte commence à prendre le pas sur l’image. La Loi commence à prendre la place du Temple (2 Rois 22).
  • Après 587 (Exil), le Yhwh céleste va accompagner ses communautés à l’étranger et accéder au rang de divinité universelle, cosmique et créatrice…
  • Avec cette révolution sans précédent, nous passons en fait à une religion que l’on pouvait qualifier de Yahwistes (avant l’exil) à ce qui va devenir des judaïsmes…
  • Nous passons du Temple urbain à l’habitation dans les cieux
  • Nous passons du sacrifice à la Loi
  • Nous passons d’une religion de l’image à une religion du livre
  • Dieu ne peut plus être vu mais seulement lu et entendu !

Frédéric Gangloff