Dans l’édition de mars 2008 du Prions en Église, le théologien Jacques Lison, en éditorial, réfléchit à la situation actuelle de l’Église d’ici. « En d’autres endroits, écrit-il, l’Église connaît peut-être surtout l’expérience de la joie pascale. Mais il faut bien admettre que, dans notre pays, elle traverse plutôt la zone sombre du Vendredi saint. » Il énumère, ensuite, quelques signes de ce déclin : la baisse de fréquentation des lieux de culte, la pénurie de prêtres, la disparition à venir de plusieurs communautés religieuses et les critiques multiples réservées à l’enseignement moral de l’Église.
Lison ne se décourage pas pour autant. Il reconnaît que « l’Église comme nous l’avons connue va probablement mourir », mais il compte sur le fait que « la foi tenace des gens invente de nouvelles manières de vivre, de célébrer et de transmettre la joie pascale ». Il n’a pas tort, bien sûr, mais sa critique reste incomplète et son espoir, un peu naïf.
Il ne faut pas se surprendre, en effet, du recul de la pratique religieuse. Tous les pays développés connaissent ce phénomène. Au Québec, pendant longtemps, le catholicisme a presque été une religion obligée. La Révolution tranquille, en nous faisant pleinement accéder à la modernité, a mis fin à ce quasi-monopole. D’une certaine manière, ce fut une chance pour l’Église. À partir de ce moment, ceux qui se définissaient comme catholiques le faisaient librement et leur adhésion à cette doctrine y gagnait en profondeur. Le problème, aujourd’hui, car il y en a un, tient au fait que les rigidités de l’institution nuisent au message évangélique lui-même et empêche son renouveau.
« Si le message est vivant, écrit le journaliste français Jean-Claude Guillebaud, alors il doit pouvoir être relu et déchiffré par les hommes et les femmes d’aujourd’hui, avec les mots, la sensibilité et les connaissances de leur époque. » Or, l’Église de Rome, en s’accrochant à des interdictions d’un autre âge, empêche cette actualisation, ternit sa propre réputation et fait décrocher plusieurs fidèles, pourtant attachés au message évangélique.
Le refus du Vatican de remettre en cause le célibat obligatoire des prêtres, de considérer l’accès des femmes au sacerdoce et de permettre l’absolution collective ne repose sur aucun argument théologique valable. De même, son attitude à l’égard des divorcés remariés (interdits de communion) ne brille pas par sa miséricorde. Ses condamnations de l’homosexualité et de la contraception, quant à elles, ne peuvent que choquer.
Dans ces deux derniers cas, l’argument selon lequel l’Église propose un idéal, certes difficile à atteindre mais néanmoins valable, ne tient pas. Demander, en effet, à un homosexuel de ne plus l’être, ou encore de ne pas l’exprimer, revient à lui demander de faire violence à sa personnalité authentique. Où est l’idéal, là-dedans? Le seul idéal évangélique qui vaille, en cette matière, pour les homosexuels comme pour les autres, est celui de l’engagement vrai et de la fidélité. Le reste relève du moralisme à la carte.
En matière de contraception, le même raisonnement s’applique. Avoir douze enfants n’est pas nécessairement un idéal (ni un défaut, bien sûr) et prendre la pilule ou mettre un condom ne revient pas à trahir le message évangélique. Le Vatican, en s’attachant avec force à ces détails, rate l’essentiel et se discrédite aux yeux des modernes que nous sommes.
L’essentiel du christianisme tient à la foi en un Dieu unique, de laquelle découlent la primauté et la dignité de la personne, l’égalité entre les humains, l’universalité du message (qui exclut donc le racisme, le sexisme et la discrimination sociale), le souci des victimes contre les puissants et l’espérance que la mort n’aura pas le dernier mot. Pour avoir su transmettre aussi ce message, l’Église mérite notre reconnaissance. Elle devrait savoir, si elle veut survivre en Occident, que sa grandeur et sa noblesse sont là, et non dans un moralisme justement rejeté par le Christ lui-même. Miséricorde pour tous les humains de bonne volonté, chantait-il au premier matin de Pâques.
Par Louis Cornellier (né en 1969), qui est un journaliste, un écrivain et un professeur québécois