Résolutions, réformes et crise dans l’Eglise catholique

Le cardinal Reinhard Marx , évêque de Trêves de 2001 à 2007, puis archevêque de Munich depuis 2007 et qui a été créé cardinal en novembre 2010 a été interviewé par le journal munichois Merkur.

Vue la manière dont fonctionne l’Eglise, vu le serment d’allégeance au pape des évêques, on ne peut pas attendre de révélations fracassantes. D’ailleurs, à plusieurs reprises il dit être en accord avec Benoît XVI avec ses affirmations. Analysons certaines de ses réponses. On y détecte d’abord une très grande prudence, ensuite l’énoncé de certaines évidences qui ont l’assentiment de la très grande majorité, puis l’évocation d’un certain nombre de problèmes mais en se gardant bien de proposer des solutions concrètes ce qui évite tout écueil de se faire critiquer.

Donnons quelques exemples

Le problème des divorcés remariés

« Nous ne devrions par uniquement restreindre notre réflexion à l’accès à la table eucharistique (C’est une évidence). Comment pouvons nous tolérer d’une façon ou d’une autre cette seconde union, sans d’un autre côté mettre en péril le principe de l’indissolubilité du mariage ? Cette problématique me préoccupe beaucoup et je n’ai pas de solution simple. Mais je peux vous assurer que j’en ai déjà parlé au saint Père. Et il faudra aussi en discuter dans l’église allemande » Bref on évoque un problème en maniant parfaitement la langue de bois.

Pourquoi tellement d’aversion face au changement ?

« J’ai toujours eu conscience que l’Eglise devait toujours se réformer. Non pas pour inventer une nouvelle Eglise, mais pour l’adapter aux nouvelles situations (C’est une évidence).  C’est pour cela que je ne peux absolument pas comprendre ceux qui disent qu’il ne faut absolument rien changer. Mais il n’y a pas unanimité sur la manière de réformer. Réformer ne signifie pas jeter pardessus bord la notion d’indissolubilité du mariage, le célibat des prêtres ou les vœux de ceux qui rentrent dans les ordres. La réforme ne signifie pas : comment faire des aménagements pour nous rendre la vie plus agréable ? Il s’agit  de se poser la question : comment vivre plus spirituellement et intensément l’Evangile ? » Encore la langue de bois et aucune proposition concrète.

La compréhension du mot dialogue est aussi une question de définition. Le dialogue avec les laïcs n’est-il pas source d’irritation, car la conception hiérarchique de l’Eglise ne laisse aucune place au dialogue ?

« Tous, que ce soient les évêques, les prêtres ou l’ensemble des croyants, sont subordonnés à la parole de Dieu et à la foi de l’Eglise. Et ceci n’est pas négociable, car nous ne sommes pas les maîtres de la foi et de l’Eglise. L’Eglise n’est pas une association où c’est l’assentiment de la majorité qui puisse changer quelque chose. Cela insécurise aussi le pape, à savoir que toutes ces discussions au fond sont perçues comme un processus politique et qu’après il y a des déceptions parce que pour établir un plan de gouvernement dans l’Eglise, ce qui a été discuté ne fasse pas l’objet d’une procédure législative. »

Bref tout est verrouillé  parce que tout ce qui se passe dans l’Eglise, c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Eventuellement on lui donne un coup de pouce en se déclarant infaillible. Mais pas un soupçon  d’une culture du dialogue à l’intérieur de l’Eglise et d’un fonctionnement un peu plus démocratique. On pourrait parodier la phrase du gouvernement de Corée du Nord « Que tous ces chefs de gouvernements qui se font des illusions, sachent que rien ne changera en Corée du Nord »

Tous différents mais ensemble avec nos différences

Voici un article que j’ai écrit pour SarrEglise.com, qui paraîtra en janvier 2012

On entend souvent dire de la part de vagues croyants ne croyant plus : « Ah ! S’il ne pouvait y avoir qu’une seule religion qui rassemblerait toutes les autres, que ce serait bien ! » Eh bien non ! Ce ne serait pas si confortable si nous étions tous sur le même modèle de pensée et de croire. Il vaut mieux revendiquer la différence qui est fondamentalement biblique depuis le livre de la Genèse. Tous différents, oui ! Et grâce à cette différence, nous aurons le plaisir à rencontrer l’autre, à le connaître, à le découvrir dans sa pensée et dans sa culture. Grâce à cette différence, nous allons apprendre à l’écouter et cette écoute va nous enrichir intérieurement.

Le Christ Jésus, au fil des pages de l’Evangile où nous chrétiens puisons ce qui fait l’essence de notre vie intérieure, nous montre que la rencontre avec l’autre, quel qu’il soit, est porteuse de fruits. Combien n’a-t-il pas rencontré de «païens» (c’est à dire dans le langage de l’époque, de personnes qui croyaient en d’autres divinités que le Dieu Unique), d’hérétiques (Les samaritains et La Samaritaine en particulier qui est la figure même du dialogue interreligieux). Voilà ce que représente « l’Esprit d’Assise » : tous différents mais ensemble avec nos différences, en chemin vers Celui qui nous a créés et qui est à l’origine de toutes choses et à la fin de toutes choses.

Il ne s’agit pas de basculer dans un syncrétisme quelconque, mais de rejoindre l’autre, là où il est et faire un bout de chemin ensemble. Parce que Dieu, un jour, nous a accueillis d’un Amour inconditionnel, telle que nous étions, alors nous sommes aussi appelés, en tant que chrétiens, à faire de même et à accueillir tout homme, toute femme, toute enfant, tout adolescent, toute personne âgée, d’ici ou d’ailleurs, d’une manière inconditionnelle. Et à être auprès de chacun, témoin vivant de l’Amour de Dieu.

En de nombreux endroits à travers le monde, des initiatives ont été prises de rencontres de prière pour la paix. Ce qui est important aussi, c’est le vivre ensemble, faire des actions communes, apprendre à se connaître et dialoguer. Certes, nous constatons à l’usage que le dialogue est plus difficile à pratiquer qu’à préconiser. Il suppose d’abord que les interlocuteurs acceptent de se situer sur un pied d’égalité. Entrer en dialogue, c’est s’exposer à la parole de l’autre; c’est laisser venir à soi des questions qui risquent d’ébranler des certitudes acquises. Le dialogue nous conduit à entendre une vérité différente de la nôtre, et cette confrontation peut constituer pour notre cohérence spirituelle une épreuve redoutable. Les deux partenaires ne tardent pas à s’apercevoir que le dialogue est faussé aussi longtemps que chacun cherche à convertir l’autre à ses propres vues. Quiconque s’engage à fond dans l’expérience du dialogue découvre au surplus que celui-ci ne se réduit pas à un échange de discours. Entendre en vérité la «parole» de l’autre, c’est se laisser questionner par son existence tout entière, sa manière de vivre, ses solidarités naturelles, ses références éthiques, la lumière et la force qu’il tire de ses croyances. Or ceux parmi les chrétiens qui sont allés le plus loin dans cette voie finissent par tenir des propos étonnamment modestes. Précisons néanmoins que dialoguer ne signifie pas être d’accord avec tout ce qui est dit. Et il est important que chaque partenaire ait préalablement pris la mesure de sa position et de la tradition qu’il assume. Faute d’un enracinement reconnu comme tel de part et d’autre, le dialogue se réduirait à un échange verbal et se solderait par une connivence dans la médiocrité.

 

Le voyage de Benoît XVI en Allemagne : Un gout amer d’immobilisme

Aucune avancée de Rome sur la question des divorcés remariés, du rôle des femmes dans l’Eglise ou de l’homosexualité. Aucun geste vis-à-vis des protestants qui espéraient un assouplissement dans le domaine de l’hospitalité eucharistique pour les couples mixtes. Etait-ce le moment de dire qu’il se sentait plus proche des orthodoxes que des protestants, dans un pays où il y a autant de protestants que de catholiques ? Etait-ce le plus important d’appeler les allemands à l’obéissance et de juger que les différents avec Rome ont leur origine dans un manque de foi, la vraie foi catholique bien entendue ?  Bref, l’attente de beaucoup de personnes a été déçue. Il est vrai que Benoît XVI avait déclaré dans l’avion qui le transportait en Allemagne qu’il ne fallait pas s’attendre à des annonces spectaculaires. L’inflexion de Rome pour la modernité n’est pas pour demain. Le dialogue avec le monde non plus. C’est un scandale permanent que le « Saint Siège » en tant qu’Etat du Vatican soit encore l’un des derniers Etats à ne pas encore avoir ratifié ni la Déclaration des Droits de l’Homme de l’ONU, ni la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Et ce n’est pas en fustigeant ceux qui n’ont pas les vues conservatrices de Rome de victimes du relativisme, de l’hédonisme ou du matérialisme que la situation s’améliorera. Il est cocasse d’entendre que l’Eglise d’Allemagne a trop de structures et pas assez de foi. Qu’en est-il de la bureaucratie et de la curie vaticane ? Ne pourrait-on pas dire trop de religion et pas assez de foi ? De plus les allemands, comme d’autres aussi, ont été traumatisés par les affaires de pédophilie. Mais il y a quelques années ils l’ont aussi été lorsqu’on a obligé les catholiques de sortir des centres d’entretien pour les avortements. Ils l’ont aussi été quand les initiatives en matière liturgiques  des laïcs ont été muselées. Les chiffres présentés récemment par la Conférence Episcopale pour l’année 2010 le révèlent : jamais durant l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne le nombre de catholiques n’a diminué aussi rapidement, malgré le fait que le pape soit originaire d’Allemagne et qu’il concentre l’attention de son pontificat sur l’Europe.

Pour avoir plus de détails de la visite du pape en Allemagne, je vous recommande d’aller sur le blog

http://paroissiens-progressiste.over-blog.com/

En 7 articles les différents aspects de ce voyage sont évoqués. Il suffit de mettre le mot Allemagne dans la case Recherche

C’est inouï, tout ce que Dieu est sensé vouloir

Avec l’appel des prêtres autrichiens, mais ils ne sont de loin pas les seuls, revient entre autre à l’ordre du jour le célibat du prêtre, l’ordination sacerdotale des femmes. Et un observateur extérieur et bon nombre de membres de l’Eglise ne peuvent que rester perplexes à la surdité apparente de la hiérarchie de l’Eglise. Bien plus, on sanctionne  évêques, prêtres ou théologiens qui osent seulement se poser la question d’une éventuelle remise en cause du célibat du prêtre ou de l’ordination sacerdotale de la femme. De plus on fait prêter aux évêques, un sermon d’allégeance au pape. Le contredire est donc une faute grave de rébellion

Bien que cette attitude soit difficile à comprendre, lisons l’interview que le Cardinal Mauro Piacenza, préfet de la Congrégation pour le clergé, a donnée le 20 septembre dernier à Zenit, journal promu par les légionnaires du Christ. http://www.zenit.org/article-28980?l=french Précisons qu’il ne s’agit pas de faire un procès d’intention à ce cardinal précis. Il n’est hélas que le reflet d’une bonne partie de la hiérarchie catholique

Vous y découvrirez que c’est Dieu qui a voulu cela. Un argument en béton qui interdit toute remise en cause. Quelle inconscience, quelle faute grave que de vouloir remettre en cause la volonté de Dieu. Et on en est sûr à 100% qu’il en soit ainsi. Par quels mystères, par quels cheminements connaît-on sans se tromper la volonté de Dieu ? On ne peut que glisser dans le discours idéologique, confondre volonté de Dieu et traditions (que j’écris volontairement avec un petit t). Se forger soi-même un carcan dans lequel on s’enferme et qui n’a plus rien à voir avec  une exigence évangélique quelconque, quel drame, ceci d’autant plus que s’enfermer dans un bunker idéologique de certitudes coupe complètement du monde et des réalités de la base.

Juste quelques citations :

L’Eglise est fondée par le Christ et nous ne pouvons pas, nous les hommes, déterminer son profil. La constitution hiérarchique est liée au sacerdoce ministériel, qui est réservé aux hommes. L’Eglise est le Corps du Christ et en son sein, chacun est membre selon ce qui a été établi par le Christ. Par ailleurs, dans l’Église il n’est pas question de rôles masculins et de rôles féminins mais plutôt de rôles qui supposent, par volonté divine, une ordination ou pas.

La hiérarchie dans l’Eglise, en plus d’être une institution qui vient directement de Dieu, doit toujours être vue comme un service à la communion. Seule  l’équivoque, dérivant historiquement de l’expérience des dictatures pourrait faire penser à la hiérarchie ecclésiastique comme à l’exercice d’un « pouvoir absolu »

Le célibat  n’est pas une simple loi ! La loi est la conséquence d’une réalité bien plus élevée que l’on ne saisit que dans la relation vitale avec le Christ. Le véritable drame réside dans cette incapacité aujourd’hui à faire des choix définitifs, dans cette terrible réduction de la liberté humaine qui, devenue si fragile, n’arrive plus à poursuivre le bien, même lorsque ce bien est reconnu et perçu comme une possibilité pour notre propre existence.

La prière pour les vocations, un réseau intense, universel, étendu, de prière et d’adoration eucharistique qui enveloppe tout le monde, est la seule véritable et possible réponse à la crise des vocations.

Si bien que c’est dans le courage de la vérité, au risque d’être insultés et méprisés, que se trouve la clef de la mission dans notre société ; et c’est ce courage, qui forme un tout avec l’amour, avec la charité pastorale,  que l’on doit retrouver et qui rend encore plus fascinante, aujourd’hui plus que jamais, la vocation chrétienne.

Que toutes les forces s’unissent non pour se dire que nous sommes tous « frères et soeurs » mais pour se communiquer l’audace d’inventer nous mêmes » l’Eglise autrement dans la sérénité et la confiance », sans crainte d’incompréhension ni d’affrontement mais sans les provoquer. La vie en Eglise se crée autrement, sans attendre d’autorisation et sans se croire obligé de désigner des ennemis.

Vous avez compris que cette dernière citation n’est pas du cardinal Piacenza

Le Youcat : tout n’est pas parole d’Evangile

Voici une analyse sur trois des articles qui se trouvent dans le Youcat

5          Pourquoi certaines personnes nient-elles l’existence de Dieu alors qu’elles peuvent le connaître par la raison ?

Pour l’esprit humain, connaître le Dieu invisible est un grand défi qui en fait reculer plus d’un. Beaucoup ne veulent pas reconnaître Dieu parce que cela les obligerait à changer de vie. Celui qui dit qu’il est absurde de se poser la question de Dieu se simplifie la vie un peu trop vite.

On part du principe que je peux connaître Dieu par la raison. Des catéchismes encore plus anciens parlent des preuves « ontologiques » de l’existence de Dieu (par exemple l’histoire de l’œuf et de la poule…)

On peut très sérieusement mettre en cause cette approche. Cela sous entend aussi que l’existence de Dieu ne peut être qu’évidente si je réfléchis un peu. Si je ne l’admets pas, c’est que je suis un minable. Cela provient sans doute du fait, qu’à cause du péché originel, je porte en moi une « goutte de venin » (paragraphe 68), qui m’empêche de reconnaître Dieu et de lui attribuer la place qu’il mérite.

Dans un système idéologisé et j’ajouterai fanatisé, cette logique tient la route. Mais, indépendamment de la non véracité de ce genre d’affirmation, elle présente de graves inconvénients

  • ·         Si j’étais incroyant, je me sentirai vexé et insulté par ce genre d’affirmation. Les incroyants sont des pauvres types qui s’engagent dans une voie sans issue, alors qu’il ne dépend que d’eux de se mettre sur la bonne voie. (Ceci est encore affirmé dans l’encyclique Caritas in veritate de Benoît XVI). Je ne suis pas sûr que c’est le meilleur moyen d’engager le dialogue Eglise-monde et je comprends très bien que les personnes extérieures à l’Eglise puissent se méfier de l’Eglise. En plus, il ne s’agit pas de n’importe quel Dieu. C’est celui de l’Eglise catholique romaine et sans doute pas du Dieu de ceux qui ne sont même pas des églises (les protestants)
  • ·         Pour accueillir Dieu, il faut que je fasse des efforts. Ce n’est donc pas à la portée de tous. Je fais donc partie de l’élite des purs et des durs qui, à cause de leurs efforts et de leurs mérites, mettent Dieu au centre de leur vie.
  • ·         Un gourou d’une secte ou un chef politique fasciste ne s’y prendrait pas autrement pour galvaniser ses troupes.
  • ·         On a complètement oublié la déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse. Il est vrai que pour certains, Vatican II est une parenthèse qu’il faut vite gommer et qu’avant Vatican II, l’Eglise a combattu l’idée de la liberté religieuse

 

160      Pouvons-nous aider les âmes du purgatoire ?

Oui, puisque tous les baptisés dans le Christ forment la communion des saints et sont solidaires les uns des autres, les vivants peuvent aider les âmes des défunts qui sont au purgatoire.

Une fois mort, l’homme ne peut plus rien faire pour lui-même. La période de probation active est terminée. Mais nous, nous pouvons faire quelque chose pour les défunts du purgatoire. Notre amour est actif jusque dans l’au-delà. Par nos jeûnes, nos prières, nos bonnes actions, mais, surtout par la célébration de l’eucharistie, nous pouvons demander des grâces pour les défunts.

Précisons que le purgatoire est une spécificité catholique et une invention des théologiens du XIIe siècle. (il est vrai que certains y voient des traces dans le livre des Maccabées, mais pas sous la forme où cela est conçu actuellement). Mais indépendamment de cela qu’est ce qui est important ? Le jeûne, la prière, nos bonnes actions et la célébration de l’eucharistie. On n’a pas abandonné l’idée que ce sont nos mérites qui nous sauvent et apparemment aussi d’autres. C’est une façon de fabriquer des dévots et des piétistes. Il me semble que tout est grâce. Ne confondons pas foi et religion. (on peut relire l’article Foi et religion ). On a complètement oublié qu’un accord catholique-protestants sur la justification par la foi a été signé qu’on contourne allègrement avec le concept de « Consensus différencié » qui, en langage moins diplomatique signifie que chacun croit ce qu’il veut.

Dans le même registre (mais Youcat n’en parle pas), tout le fatras des indulgences reste toujours valable dans l’Eglise catholique. Lorsque le pape le décide, à un moment donné (mais si on décide que c’est le jeudi, cela ne marche pas le mardi), à un endroit donné, en faisant des salamalecs bien précises, visiter telle église, réciter telle prière et surtout prier aux intentions du pape, on obtient des indulgences qui, si on a suivi le bon rituel et que le pape en a décidé ainsi, sont plénières et dont on peut aussi faire bénéficier les âmes du purgatoire. Que des esprits un peu simplets y trouvent leur compte, tant mieux pour eux, mais l’Eglise ne se rend pas compte qu’en encourageant de telles pratiques, elle perd toute crédibilité vis-à-vis de l’extérieur et vis-à-vis de bon nombre de ses membres.

Encore un mot sur la célébration de l’eucharistie. Dans la stratégie de reconquête de la nouvelle évangélisation, l’accent sera mis sur l’adoration du saint sacrement, la fête Dieu ou le Sacré Cœur qui sont des dévotions populaires datant du moyen âge et dont on ne voit pas de traces dans le premier millénaire. Ne soyez donc pas surpris si on essaiera de remettre tout cela à l’honneur. On voudrait aussi porter l’accent sur la confession. Mais apparemment pour le moment cela ne marche pas. On a voulu faire une grosse pub en installant 200 confessionnaux dans les rues de Madrid et le pape, dans sa grande mansuétude, a permis aux prêtres de ces confessionnaux, de pardonner le péché d’avortement.

 

374      Pourquoi Dieu est-il plus important que la famille ?

Personne ne peut vivre sans relation avec autrui. Pour quelqu’un, la relation la plus importante est celle qu’il entretient avec Dieu. Elle passe avant toutes les relations humaines, même avant les liens familiaux.

Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents ni les parents à leurs enfants. Toute personne appartient directement à Dieu, elle n’a de lien absolu et pour toujours qu’avec Dieu. C’est ainsi qu’il faut comprendre le sens de la Parole de Jésus à ceux qu’il appelle Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi (Mt 10, 37). C’est pourquoi les parents remettront leur enfant avec confiance dans les mains de Dieu, si le Seigneur l’appelle à lui donner sa vie comme prêtre ou comme religieux (ou religieuse).

Quel est ce dieu jaloux et despote qui voudrait qu’on le préfère à sa propre famille ? Il me semble que c’est Dieu qui nous aime en premier, gratuitement et sans condition. Et celui qui prétend aimer Dieu et qui n’aime pas son prochain est un menteur. Cette vision de Dieu je la rejette. Elle ne correspond pas au Dieu d’amour, libérateur. Je comprends difficilement que quelqu’un qui a fait l’expérience d’une vraie vie de famille puisse écrire cela. En absolutisant cette vision fanatique (c’est aussi l’exigence de gourous de sectes et on sait les drames de suicides collectifs que cela a parfois donnés), cela peut déboucher sur des situations tout à fait inhumaines.

Ce commentaire en dit aussi long sur le fait que ce sont aux parents de remettre dans les mains de Dieu les enfants qui veulent devenir prêtre, religieux ou religieuse. Cela nécessiterait tout un développement sur la conception qui est véhiculée sur la vie religieuse qui est considérée (il faut bien gratifier les personnes qui s’y engagent) comme un état supérieur aux autres.

Entre la routine et la magie, la messe

La réorganisation des horaires des messes, suite à la diminution du nombre de prêtres, a fait réagir plus d’un et espérons le a fait se poser des questions sur le sens de la messe. Il est vrai que deux écueils nous guettent. La messe, si nous n’y prenons garde peut devenir une routine ou un acte magique. La routine a pour conséquence de banaliser la démarche au point qu’on ne sait plus très bien pourquoi on va à la messe. Cela peut conduire les personnes conformistes à s’aliéner dans un ritualisme légaliste, source d’identification sécurisante et d’autres à abandonner une pratique dont ils ne voient plus l’intérêt.

A l’opposé, dans la ligne de l’idolâtrie dénoncée par les prophètes d’Israël, la magie se nourrit de la prétention de l’homme religieux à opérer son salut par des moyens dont il a la maîtrise. Ces moyens consistent de préférence en paroles et en conduites rituelles. A reconnaître aux rites correctement célébrés une efficacité quasi mécanique, on en vient à négliger dangereusement ce qui donne tout leur sens aux sacrements chrétiens, c’est à dire la démarche de foi par laquelle l’assemblée reçoit de Dieu, par le Christ et dans l’Esprit, le don du salut.

Le congrès eucharistique de Lourdes de 1981 définit en sept têtes de chapitres les divers moments de l’action eucharistique : l’Eglise se rassemble, proclame la parole de Dieu, rend grâce au Père, fait mémoire du Christ, fait appel à l’Esprit Saint, communie au corps du Christ et participe à la mission du Christ.

Cette dynamique existait déjà dès le début du christianisme. Cependant au Moyen Age, il y eut une inflation de messes et on pensait que plus le nombre de messes auxquelles on assistait était important et meilleure était notre vie de chrétien. Certains prêtres célébraient aussi des messes tout seuls, sans fidèles. Les lecteurs d’un certain âge se souviennent sans doute de prêtres qui célébraient une messe sur un autel latéral pendant que les fidèles étaient censés suivre la messe de l’autel principal. Comme gamin je m’amusais à voir lequel des prêtres allait le plus vite. Avec l’importance grandissante du rôle du prêtre au cours de l’histoire, d’acteurs les laïcs devinrent spectateurs. Qui ne se souvient de personnes récitant le chapelet durant la messe. Vatican II a partiellement rétabli l’équilibre, mais la majorité des fidèles gardent toujours une attitude passive, ce qui démobilise nombre de personnes et notamment les jeunes. Dans la mentalité catholique la messe a été tellement majorée que toute autre célébration est considérée comme mineure et souvent on pense que le fait d’assister à la messe est l’essentiel de la démarche chrétienne, oubliant ou négligeant la prière, la recherche spirituelle ou l’engagement dans la société et le service de nos frères.

Si nous ne voulons pas que la messe devienne routine ou magie, nous sommes amenés à nous poser des questions bien plus fondamentales que celles de savoir si on y va le samedi ou le dimanche ou si nous chantons en latin ou non.

Cet article s’inspire du livre de Charles Wackenheim portant le même titre

Ecriture et tradition dans le dialogue oecuménique catholiques-protestants

Dans l’Eglise catholique, on ne se réfère pas uniquement à la Bible pour interpréter le message de la foi. On y ajoute la Tradition avec T, disant par là que la révélation n’est pas encore achevée et qu’elle s’affine encore. Les expressions de croyances post-bibliques correspondantes ont été appelées Tradition. Par contre les protestants pensent que la Bible est la seule source de la révélation. Historiquement au départ l’opposition catholiques-protestants s’est durcie sur ce point d’autan plus que du coté catholique le Concile de Trente a eu une formulation malheureuse du problème en parlant des deux sources de la révélation, à savoir la Bible et le Tradition. En fait même chez les protestants existe une certaine tradition. En un sens plus large du terme, la Tradition correspond à tout le processus de transmission de la foi chrétienne, de génération en génération, par la prédication, la catéchèse, l’enseignement, les prières et le culte, les gestes et attitudes, les doctrines, et la Bible elle-même. Et de ce point de vue il n’est pas possible d’opposer Bible et Tradition dans la mesure où par exemple les récits du nouveau testament sont le reflet des traditions des premières communautés chrétiennes. Il faut aussi distinguer Tradition et tradition(s). La Tradition est la foi vivante et vécue de l’Église; les traditions sont des façons habituelles d’agir ou d’exprimer des données relatives à la foi, qui peuvent ou non être essentielles à cette foi. Mais là où les choses se compliquent c’est que dans l’Eglise catholique la Tradition est normative et suivant les sensibilités qu’on a, on peut facilement glisser d’une tradition avec t à la Tradition avec T. Prenons le problème précis de l’ordination des femmes au sacerdoce. Si le fait que ce ne soient que des hommes qui soient prêtres dans l’Eglise catholique relève de la Tradition avec T, cela fait partie de l’identité de l’Eglise et l’Eglise se renierait elle-même en changeant son attitude. Cela signifie que le danger de l’Eglise catholique est de se fabriquer un carcan dans lequel elle s’enferme elle-même en pensant que c’est par fidélité au message de Jésus Christ. Et on va jusqu’à dire que c’est Dieu lui-même qui veut que la femme ne devienne pas prêtre, ce qui est une affirmation tout à fait contestable.

Mais la situation se complique encore davantage entre catholiques et protestants parce que les catholiques pensent que la Tradition avec un T peut expliciter des articles de foi qui ne se trouvent pas explicitement dans la Bible. On est amené ici à aborder le problème des dogmes qui existent dans la foi catholique et pas dans la foi protestante. Ceux qui posent problème aux protestants ce sont les dogmes de l’immaculée conception (1854), de l’Assomption (1950) et de l’infaillibilité pontificale (1870). Encore au début de ce siècle l’Eglise catholique était opposée à la méthode historico-critique pour l’étude de la Bible. Elle a mis encore beaucoup plus de temps pour admettre le principe d’une herméneutique des dogmes, c’est à dire d’une étude critique des dogmes. Actuellement beaucoup de théologiens catholiques pensent qu’à titre d’expressions humaines d’une croyance, les dogmes sont sujets aux mêmes limites de langage, de style, de structure, et même de justesse, que toute autre expression humaine.

Mais corsons encore un peu le problème. Dans l’Eglise catholique les croyances officielles de l’Église sont portées à la connaissance des croyants par un corps enseignant faisant autorité, connu sous le nom de magistère. Et le catholique se doit d’obéir au magistère. Je prends par exemple un extrait de la constitution « Lumen Gentium » de Vatican II où il est dit : «Comme tous les fidèles, les laïcs doivent embrasser, dans la promptitude de l’obéissance chrétienne, ce que les pasteurs sacrés en tant que représentants du Christ, décident au nom de leur magistère et de leur autorité dans l’Eglise. A côté de cette citation donnons aussi une citation extraite du grand catéchisme de Luther. C’est un paragraphe qui conclue un commentaire qu’il fait du symbole des apôtres, donc du credo. Il dit : «Que ce qui a été dit du Symbole (des apôtres) suffise, à présent, pour former une assise solide pour les simples. Qu’on ne les surcharge pas! Il faut qu’après en avoir compris l’essentiel, ils poursuivent par eux-mêmes leurs efforts de recherche, et que ce qu’ils apprennent dans l’Écriture, ils le rattachent ici, et qu’ils augmentent et croissent sans cesse dans une intelligence plus riche. Car, aussi longtemps que nous vivrons ici-bas, nous aurons à en faire, chaque jour, l’objet de notre prédication et de notre étude».

Vous voyez donc qu’il y a une différence complète entre ces citations. Même si la Bible est un élément commun aux catholiques et aux protestants la manière, au moins officielle, de la lire n’est pas la même. D’ailleurs jusqu’à Vatican II, peu de catholiques lisaient de façon systématique la Bible. L’Eglise catholique n’encourageait pas ce genre de lecture parce qu’elle avait beaucoup trop peur que les gens simples, comme le dit Luther, en fassent une lecture erronée. Les catholiques possédaient plutôt ce qu’ils appelaient une « Histoire Sainte » qui se composait d’extraits de la Bible soigneusement choisis, dont on avait éliminé les passages un peu scabreux, et dont le but était d’édifier les personnes qui la lisaient. Et pour ceux qui lisaient la Bible, lorsqu’il y avait un passage un peu litigieux, il existait une interprétation officielle du texte. Je donne un exemple. Un moment donné dans le nouveau testament il est question des frères de Jésus. Le lecteur catholique n’a pas le droit d’y voir des frères biologiques de Jésus parce que cela serait en contradiction avec la vision catholique de la virginité de Marie, alors qu’une exégèse approfondie de ce texte ne permet pas d’écarter cette hypothèse.

Vous voyez donc que la différence catholiques-protestants n’est pas simplement une différence de doctrine, mais aussi une différence d’articulation de ces doctrines. Et ces différences amènent des différences de comportement des uns et des autres, si les uns et les autres veulent se conformer aux doctrines de leurs Eglises. L’obligation ou la non-obligation d’obéir à un magistère conditionne les comportements surtout que le magistère dans l’Eglise catholique est compétent tant sur le plan de la foi que sur le plan des moeurs.

De ce côté il y a une différence radicale, au moins en théorie, dans le comportement moral du catholique et du protestant. Prenons le domaine de la sexualité. Paul VI dans Humanae Vitae dit : « Tout acte sexuel, pris individuellement doit être ouvert à la vie c’est à dire qu’un acte sexuel ne peut en aucun cas être dissocié de l’idée de la procréation ». Il dit aussi « Utiliser une méthode de contraception autre que naturelle est un acte intrinsèquement mauvais et cela est contraire à la volonté de Dieu. » La fédération protestante de France se contente de parler de paternité et de maternité responsable et ajoute que c’est à chaque couple de choisir la méthode de contraception la plus appropriée. Un bon catholique devrait suivre les directives du magistère et n’a pas le droit de mettre en cause le bien-fondé des affirmations de Paul VI qui restent encore actuellement la position officielle de l’Eglise catholique dans ce domaine. En fait dans la réalité la plupart des catholiques ne suivent pas ces directives et concrètement se comportent face à ces problèmes comme les protestants. Cela montre les limites de l’impact réel du magistère

Si je tire un petit bilan de ce que je viens de dire jusqu’à présent, je me rend compte qu’il n’est pas possible de couper en rondelles les différences catholiques-protestants mais que tout se tient et que les différentes notions sont imbriquées les unes dans les autres. Il n’est pas possible de parler de la notion d’Ecriture et de Tradition sans en même temps parler de dogmes, du magistère et de la perception de l’éthique.

Marie dans le dialogue œcuménique catholiques – protestants

Si j’évoque cette question, c’est parce que j’ai remarqué que sur Marie il y a souvent une méconnaissance mutuelle entre catholiques et protestants. Les catholiques sont souvent convaincus que Marie ne joue pratiquement aucun rôle dans le protestantisme et les protestants sont convaincus qu’elle y joue un rôle beaucoup trop important. Le groupe des Dombes a d’ailleurs fait un travail remarquable sur cette question avec le document « Marie dans le dessein de Dieu et la communion des Saints ». Essayons de faire le point. Mais pour la clarté de l’exposé il faut distinguer plusieurs plans. D’abord le plan théologique.

Dans une relecture commune et convergente des Ecritures et des grands Symboles de foi œcuméniques, ressortent les points suivants qui expriment ce qui appartient à l’unanimité dans la foi : Marie est l’une des créatures de Dieu. Elle est une femme, une fille d’Israël, une épouse et une mère. Elle a été choisie par Dieu pour être la mère de son propre Fils. Elle consent sans réserve à ce choix par lequel elle occupe une place unique dans la création. Appelée à être la mère de Jésus, Marie, ainsi « comblée de grâce », accueille dans la foi ce don de la grâce auquel elle répond par l’action de grâce. Se disant la servante du Seigneur, Marie précède tous les croyants sur le chemin de la foi au Verbe incarné, les invitant avec son Magnificat à entrer avec elle dans le cercle de la louange de Dieu. Elle a été proclamée « mère du Seigneur » dans les Evangiles et confessée par l’Eglise comme « mère de Dieu ». Mais les protestants récusent les dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption, du fait qu’ils n’ont aucun fondement dans la Bible.

En fait du point de vue théologique, même dans l’Eglise catholique le Concile Vatican II a freiné le développement de la théologie mariale. En effet certains courants de pensée auraient voulu ajouter un nouveau dogme sur Marie, à savoir que Marie est corédemptrice. Mais cela n’a pas été accepté. On voulait aussi promulguer une constitution spécifique sur Marie mais finalement on ne parle de Marie que dans le chapitre VIII de la Constitution sur l’Eglise, c’est à dire dans le document Lumen Gentium. On a aussi dit clairement que la mariologie ne pouvait être que christocentrique, c’est à dire qu’il n’était pas possible de développer une théologie sur Marie d’une façon indépendante mais qu’elle devait toujours être liée et subordonnée à la théologie sur le Christ.

Mais à côté de la théologie il y a la dévotion mariale. Et là la différence entre catholiques et protestants est assez radicale. Il ne viendrait pas à l’idée d’un protestant de prier Marie. D’ailleurs pour lui cela n’a aucun sens. A ce niveau je voudrais faire remarquer qu’il y a une notion omni présente dans le catholicisme et qui est étrangère au protestantisme, c’est la notion de médiation. Nous découvrons cette notion à travers notre réflexion sur Marie, mais cette notion de médiation permet aussi de comprendre la différence de conception des sacrements, la différence de conception des ministères et d’une façon plus globale la différence de conception de l’Eglise. Pour en revenir à Marie, le catholique, au moins celui qui rentre dans cette logique, est convaincu que Marie peut jouer un rôle d’intermédiaire entre lui et le Christ. Je caricature à peine en disant que Marie est capable de régler elle-même les affaires courantes mais que pour des affaires plus importantes elle est un excellent avocat, grâce à son coeur de mère, pour plaider notre cause auprès de Dieu. Je voudrais simplement dire qu’ici nous sommes en plein dans la religion au sens magique du terme, mais que nous sommes aux antipodes de la foi. Je précise néanmoins que je parle ici d’un point de vue théologique et que je ne me permets pas de juger de l’attitude concrète des personnes et que si par cette affirmation j’ai pu blesser quelqu’un, je m’en excuse.

Cet exemple montre, qu’à coté de la théologie officielle s’est développée, et ceci beaucoup plus dans le catholicisme que dans le protestantisme, ce qu’on appelle la religion populaire. Pour rester dans le sujet de Marie, dans le catholicisme se sont développés d’innombrables lieux de pèlerinage. Marie est apparue à des tas d’endroits. Les plus célèbres sont Lourdes et Fatima. Je me suis déjà naïvement posé la question « Pourquoi Marie n’est-elle jamais apparue à un protestant ». Mais je tiens à préciser que la théologie catholique n’oblige personne à croire aux apparitions. Personnellement j’étais déjà plusieurs fois à Lourdes et j’ai été frappé par la ferveur de la démarche des personnes et même si certaines démarches semblent parfois un peu maladroites aux yeux d’un intellectuel peut-être trop cérébral, je pense que Lourdes peut être l’occasion d’une démarche de foi beaucoup plus profonde. J’ai eu l’occasion de discuter avec l’un ou l’autre prêtre qui m’ont dit avoir entendu des témoignages bouleversants dans les confessionnaux de Lourdes. Ce qui fait qu’actuellement j’ai une position beaucoup plus nuancée sur la religion populaire et je me dis que peut-être le protestantisme gagnerait à lui donner un peu plus droit de cité. Bien sûr quand cet aspect des choses prend une place prépondérante dans la démarche spirituelle, il faut se poser des questions.

Mais dans le catholicisme, Marie n’a pas l’exclusivité de la religion populaire. Vous avez toute une armada de saints qui sont spécialisés, suivant le type de problèmes que vous avez. Si vous avez mal à la gorge, vous vous adressez à Saint Blaise. Si vous voulez vous prévenir des accidents, vous mettez une médaille de Saint Christophe dans votre voiture. J’avoue ne pas être très féru dans ce domaine mais je sais que ce genre de préoccupation intéresse plus de personnes qu’on ne pourrait l’imaginer et ceci essentiellement dans le catholicisme. Vous voyez donc que les différences ne sont pas uniquement théologiques, mais aussi dans la perception de la relation avec le sacré.

Ceci est un extrait de la conférence « Vivre en œcuménisme » faite le 21 mai 2011 à La Roche sur Yon

Face à la mort de Jésus, sommes nous Judas, Pierre ou Jean ?

 Voici le texte de la méditation proposée au moment de prière à l’ACAT le vendredi saint 2011 à Sarreguemines. Elle est basée sur Jean 13 : 21 – 33 , 36 – 38

Le texte qui vient d’être lu relate le repas pascal juif que Jésus prit avec ses apôtres. Car n’oublions pas, Jésus et ses apôtres n’étaient ni catholiques, ni protestants, ils étaient juifs. Mais ce repas pascal juif, ce Seder où on mangeait l’agneau immolé, prend une nouvelle signification. Cet agneau pascal sera par anticipation des événements qui vont se dérouler, dans la symbolique de l’évangéliste Jean, Jésus lui-même qui se donne en nourriture. La tradition catholique voudrait même y voir l’institution des prêtres, ce que ce texte ne dit absolument pas. Certes Jésus s’adresse d’abord aux disciples qui étaient présents, mais son message est destiné à tous les disciples et donc à nous tous aussi, et pas simplement à quelques uns. Le texte de méditation d’aujourd’hui est précédé par celui du lavement des pieds, que nous devons encore garder en tête pour bien comprendre ce qui se passe. Lui, le Seigneur et maître, lave les pieds à ses disciples pour bien montrer que son commandement suprême, son testament est bien « Aimez vous les uns les autres, comme je vous ai aimé ». Si moi je vous ai lavé les pieds, vous aussi devez vous laver les pieds les uns les autres. Et cet amour suprême va jusqu’au don de sa vie.

Mais prenons comme grille de lecture les attitudes de trois des disciples de Jésus : Judas, Pierre et Jean et posons nous la question « Et nous qui sommes nous ? Judas ? Pierre ou Jean ou parfois un peu les trois ?En effet, amitié et trahison voilà les deux mots qui résument la dernière soirée de Jésus avec les siens, deux mots qui traduisent la réalité de notre vie avec lui. Notre amitié, vraie, pour Jésus, ne nous met pas à l’abri des retombées, des chutes, des lâchages.Ce soir-là, où Jésus n’avait au cœur que le projet de racheter le monde et le souci de sa communauté dans l’avenir, Judas pensait à l’argent, à son intérêt, à son confort individuel. Même la dernière initiative de Jésus, son dernier geste d’amitié, la bouchée qu’il lui réservait, même cette délicatesse n’a pas retourné le cœur du traître. Pour lui, Jésus était devenu celui qui faisait fausse route, celui qui s’en allait à l’échec. Suivre Jésus acclamé sur la route, suivre un Messie capable de nourrir une foule, cela, Judas l’avait accepté; et il s’était senti à l’aise dans le projet de Jésus tel qu’il l’imaginait. Mais entrer dans le pardon, dans la non violence, dans le silence au moment des affronts, c’était trop demander. Vivre en exode, assumer une existence sans cesse désinstallée, sans cesse livrée, c’était trop d’aléas, trop d’insécurité, trop d’aventures pour le cœur.

Pour l’attitude de Pierre, je cite Benoît XVI dans son homélie qu’il a faite hier soir. Il a dit : « Jésus prédit à Pierre sa chute et sa conversion. De quoi Pierre a-t-il dû se convertir ? Au début, lors de son appel, effrayé par le pouvoir divin du Seigneur et par sa propre misère, Pierre avait dit : ‘Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur ! À la lumière du Seigneur, il reconnaît son imperfection. C’est précisément ainsi, dans l’humilité de celui qui se sait pécheur, qu’il est appelé. Il doit toujours retrouver à nouveau cette humilité. Près de Césarée de Philippe, Pierre n’avait pas voulu accepter que Jésus ait à souffrir et à être crucifié. Cela n’était pas conciliable avec l’image qu’il se faisait de Dieu et du Messie. Au Cénacle, il n’a pas voulu accepter que Jésus lui lave les pieds : cela n’allait pas avec son idée de la dignité du Maître. Au Jardin des Oliviers, il a frappé de son glaive. Il voulait démontrer son courage. Cependant, devant la servante, il a affirmé ne pas connaître Jésus. À ce moment-là, cela ne lui semblait qu’un petit mensonge, pour pouvoir rester près de Jésus. Son héroïsme s’est effondré à cause d’un jeu mesquin pour une place au centre des événements. » Fin de citation.

Et nous acceptons nous que notre Dieu soit humilié, torturé, et soit mort de la mort la plus abominable, la crucifixion ? Acceptons-nous même que ce Dieu, c’est lui qui lave les pieds à ses disciples, alors que nous sommes tentés de l’installer sur un trône majestueux au milieu de sa cour. Certaines de nos célébrations pompeuses permettent parfois d’en douter. Et comment interprétons-nous cette mort. Est-ce pour apaiser le courroux de son père, comme cela est dit dans un malheureux chant de Noël ? Jésus n’a jamais recherché la souffrance. La souffrance pour elle-même n’a pas de sens. Cela est aux antipodes des scènes de flagellation des Philippines, d’Amérique latine ou d’ailleurs.  L’attitude du chrétien consiste à s’unir au Christ sauveur dans son amour pour les hommes. Mais il ne s’agit pas de mérité. Sinon, on pourrait dire : plus on souffre, plus grand est le mérite. C’est affreux. Cette réflexion est importante, en particulier pour les membres de l’ACAT qui se veulent d’être à côté des victimes de la torture. Le Dieu de Jésus-Christ se manifeste, non comme celui qui explique le mal, ce qui reviendrait à le justifier, mais comme celui qui sauve le mal. Et c’est aussi cette attitude de Jésus qui permet de comprendre que non seulement nous prions pour les victimes mais aussi pour les bourreaux.

Et venons-en à Jean. Jean était jeune. Il avait un grand amour du Christ. Il pensait que celui du Christ était plus grand encore. Alors il s’appela: « le disciple que Jésus aimait. » Il fera partie du petit groupe des fidèles d’entre les fidèles. Il est sur le Mont Thabor lors de la Transfiguration, à la Cène, tout contre Jésus et au Calvaire, le seul parmi les apôtres, au pied de la croix. Tous les autres, pris de panique mais aussi peut être pour sauver, leur peau étaient partis. C’est là que Jésus lui confie Marie, sa mère et la tradition chrétienne veut qu’il demeura avec elle par la suite.

Ah, comme nous aimerions ressembler à Jean. Mais souvent nous sommes Pierre, avec nos faiblesses, nos hauts et nos bas. Mais malgré toutes nos lâchetés, nous souhaiterions chaque fois revenir vers le Seigneur qui lui nous accueillera toujours.  Quant à Judas, nous n’aimerions pas trop lui ressembler.  En fait, il ne s’agit pas de traiter du « problème Judas » en dehors du Christ. C’est la présence du Christ pour qui tout devient chemin vers le Père qui donne la mesure des réalités ambiantes. Si l’on s’interroge sur soi (« Ne suis-je pas un Judas, ne vais-je pas le devenir, tant soit peu ? »), qu’on en débatte avec le Christ. Il ne sert à rien de quêter des interprétations « cools » qui feraient finalement de Judas un brave type — et pourraient éventuellement s’appliquer aussi à nous. C’est dans la fréquentation du Christ, dans la lumière de l’Esprit que chacun apprend qui il est et pour quoi il agit. Tel est le peuple de Dieu : non un paquet de clones répondant aux mêmes slogans, mais une assemblée d’hommes et de femmes où chacun tire sa vérité originale de Dieu.

L’Eglise catholique et le sacrement de la réconciliation

Un exemple particulièrement douloureux aujourd’hui de l’incapacité d’aggiornamento à l’intérieur de l’Eglise est celui du sacrement de la réconciliation. Depuis au delà de vingt ans on est obligé de constater, dans de nombreuses Eglises, un profond malaise au regard de la manière de définir la forme concrète de ce sacrement. La pratique de ce sacrement est en chute libre et tend, en maints endroits, vers le point zéro. De nombreux pasteurs l’administrent sous la forme actuelle sans grande conviction, estimant qu’elle répond mal aux vrais besoins des hommes d’aujourd’hui. Jean Delumeau, au terme d’une longue étude sur la culpabilisation en Occident, ne craint pas d’écrire concernant l’aveu obligatoire: «Echec de la confession auriculaire? Au niveau collectif, pour moi, cela ne fait pas de doute» En face de cette situation pressante concernant l’un des aspects les plus importants de la vie de l’Eglise, de la vie des croyants et de la pastorale, malgré des requêtes nombreuses pour que la forme du sacrement de Pénitence soit assouplie de manière à ce que celui-ci soit accessible et plus acceptable à l’homme d’aujourd’hui, on ne sait que se lamenter sur une supposée perte du sens du péché et renvoyer aux décrets du concile de Trente présenté comme indépassable. Est-il plus bel exemple d’un cas où l’aggiornamento de l’Eglise, pourtant absolument nécessaire, est rendu complètement impossible par une conception tragiquement bornée et déficiente de la vraie tradition de l’Eglise?Certes, il n’est pas question de préconiser ici des mutations précipitées et inconsidérées. Dans les choses humaines, une certaine modération dans le rythme du changement est toujours nécessaire. Et cela est particulièrement vrai pour les choses spirituelles et religieuses, où les références sereines à la tradition prennent tout leur poids. Mais ce qui fait problème dans l’Eglise, à la fois d’un point de vue théologique et d’un point de vue pastoral, c’est cet alourdissement inacceptable du dépôt, c’est qu’on fasse d’une formulation qui fut énoncée pour un temps et conditionnée par ce temps, une formulation pour toute la suite des temps. Ce qui fait problème, c’est la tentation de fixer et de figer ce qui doit évoluer. Ce qui fait problème, c’est une Eglise qui exagère le poids ou l’autorité de sa propre tradition, qui semble se complaire dans la pure répétition des formules anciennes, sans examiner avec tout le soin voulu leur prétention à représenter la « vérité éternelle », qui se contente d’expliquer les mouvements de désaffection par la méchanceté ou l’infidélité des fidèles, qui s’attache à des formulations de la pensée et des pratiques chrétiennes qui n’intéressent et ne rejoignent plus que des groupes souvent marginaux. Il n’y a vraiment plus d’aggiornamento possible quand on hypostasie les formes culturelles héritées d’un passé désormais révolu, que les portions les plus dynamiques du monde présent ne peuvent plus admirer, voire simplement tolérer.Tout cela fait d’autant plus problème que les habitudes intellectuelles de l’homme contemporain sont tout autres. L’homme d’aujourd’hui sait qu’il faut être capable de remises en question importantes et de revenir sur des doctrines autrefois universellement reconnues. Il est conscient des limites de l’esprit humain. Il est profondément marqué par le sens de l’historicité des décisions et des doctrines, et il sait l ‘influence exercée sur celles-ci par les contextes culturels. Il est spectateur de l’évolution du monde. Il peut constater la fatale partialité des points de vue, engendrée par une  insertion historique et géographique nécessairement limitative. Il sent le besoin d’une approche rigoureusement critique et scientifique des questions. Il est plus que jamais conscient de la dimension mystérieuse des réalités divines et de l’inadéquation de tout ce qui prétend l’exprimer. Il est souvent très au fait des tâtonnements et des errements de l’enseignement ordinaire de l’Eglise et même de certains enseignements qu’on désigne comme extraordinaires. Il est prêt à accepter que Dieu parle dans l’histoire, pourvu que ce soit à travers l’histoire et d’une manière incarnée dans l’histoire. Il n’accepte volontiers l’argument de la tradition que lorsque l’on peut légitimer la tradition qu’on invoque. Il ne se satisfait volontiers que des solutions, théoriques ou pratiques, qui collent à la vie réelle qu’il expérimente. Tel est l’homme contemporain. Une Eglise ne peut s’enfermer dans un passé figé et absolutisé sans le perdre. Pour faire cette analyse, j’ai longuement cité André Naud dans son livre «Le magistère incertain». Il est plus compétent que moi-même pour appréhender cette situation mais je précise que je partage entièrement son point de vue.

La conclusion que j’en tire, c’est qu’il est tout à fait inadmissible que vous puissiez prendre la décision de supprimer les célébrations communautaires du sacrement de la réconciliation. Qui avez-vous consulté avant de prendre une telle décision? Ni les fidèles, ni les prêtres. Pensez-vous vraiment que vous avez le droit d’agir de la sorte contre l’avis de la très grande majorité des croyants? Bien sûr l’Eglise n’est pas une démocratie dans le sens où ce n’est pas un référendum qui dira si le Christ est ressuscité ou qu’il est Fils de Dieu. Mais l’Eglise n’est pas non plus une monarchie, structure sociologique complètement anachronique. Et il est aussi non moins vrai qu’une décision du Magistère qui va à l’encontre du «sensu fidei» ne peut être considérée comme une décision authentique du magistère et de ce fait est critiquable. Votre décision est un acte de cléricalisme qui, une fois de plus, dessert l’Eglise. Et surtout ne dites pas qu’il s’agit de la volonté de Dieu. Ce serait gravement offenser Dieu que de l’affirmer. D’après le contexte biblique, je crois que Dieu dirait plutôt: «Comment peut-on aussi mal comprendre mon enseignement, moi qui voulais libérer les hommes en particulier des servitudes de la loi prise au pied de la lettre. Eux ils ont transformé mon message en oppression des consciences, en prétextant qu’ils font cela pour libérer les hommes. En plus ils ont le culot de dire qu’ils agissent en mon nom, que c’est moi qui ai voulu cela. Décidément ils n’ont pas du tout compris la leçon que j’avais faite aux pharisiens. Ils espèrent créer une Eglise de purs et de durs alors que moi je suis essentiellement venu pour les marginaux.»

Qu’espérez-vous obtenir comme résultat avec ce genre de dictat? Ne croyez surtout pas naïvement que les gens vont retourner au confessionnal. D’après mes observations personnelles, au moins 90% des fidèles n’iront plus se confesser du tout parce qu’ils ne se laisseront pas prendre par cet odieux chantage. Voilà le résultat concret. Un jour vous serez certainement obligé de rendre des comptes. On vous demandera peut-être: «Qu’avez-vous fait des 90 fidèles sur 100 alors que moi j’ai laissé 99 brebis pour aller chercher la 100e qui était perdue?». Vous accusez très facilement les fidèles de ne plus avoir le sens du péché, mais vous, aveuglé par l’idéologie dans laquelle vous êtes enfermé, vous n’avez même pas l’ombre d’un soupçon que vous commettez là un péché très grave. Si vous vouliez chasser de l’Eglise les rares personnes qui y sont encore, vous ne pourriez pas mieux vous y prendre. C’est vraiment très amer d’être obligé de constater cela.

Ceci est un extrait d’une lettre envoyée à Monseigneur Raffin, évêque de Metz, en mars 1989. Avec le recul d’une vingtaine d’années, ce qui était redouté s’est produit et même amplifié. La confession individuelle est pratiquement au point mort. A force de n’autoriser qu’au compte goutte la célébration communautaire de la confession, de moins en moins de personnes se sentent concernées. En discutant avec des responsables ecclésiastiques, ils se contentent de constater ces désaffections, mais en se gardant bien de s’interroger sur les pratiques actuelles. Décidément, comme pour d’autres questions, l’Eglise préfère crever plutôt que de se remettre en cause.