Voici le texte de la méditation proposée au moment de prière à l’ACAT le vendredi saint 2011 à Sarreguemines. Elle est basée sur Jean 13 : 21 – 33 , 36 – 38
Le texte qui vient d’être lu relate le repas pascal juif que Jésus prit avec ses apôtres. Car n’oublions pas, Jésus et ses apôtres n’étaient ni catholiques, ni protestants, ils étaient juifs. Mais ce repas pascal juif, ce Seder où on mangeait l’agneau immolé, prend une nouvelle signification. Cet agneau pascal sera par anticipation des événements qui vont se dérouler, dans la symbolique de l’évangéliste Jean, Jésus lui-même qui se donne en nourriture. La tradition catholique voudrait même y voir l’institution des prêtres, ce que ce texte ne dit absolument pas. Certes Jésus s’adresse d’abord aux disciples qui étaient présents, mais son message est destiné à tous les disciples et donc à nous tous aussi, et pas simplement à quelques uns. Le texte de méditation d’aujourd’hui est précédé par celui du lavement des pieds, que nous devons encore garder en tête pour bien comprendre ce qui se passe. Lui, le Seigneur et maître, lave les pieds à ses disciples pour bien montrer que son commandement suprême, son testament est bien « Aimez vous les uns les autres, comme je vous ai aimé ». Si moi je vous ai lavé les pieds, vous aussi devez vous laver les pieds les uns les autres. Et cet amour suprême va jusqu’au don de sa vie.
Mais prenons comme grille de lecture les attitudes de trois des disciples de Jésus : Judas, Pierre et Jean et posons nous la question « Et nous qui sommes nous ? Judas ? Pierre ou Jean ou parfois un peu les trois ?En effet, amitié et trahison voilà les deux mots qui résument la dernière soirée de Jésus avec les siens, deux mots qui traduisent la réalité de notre vie avec lui. Notre amitié, vraie, pour Jésus, ne nous met pas à l’abri des retombées, des chutes, des lâchages.Ce soir-là, où Jésus n’avait au cœur que le projet de racheter le monde et le souci de sa communauté dans l’avenir, Judas pensait à l’argent, à son intérêt, à son confort individuel. Même la dernière initiative de Jésus, son dernier geste d’amitié, la bouchée qu’il lui réservait, même cette délicatesse n’a pas retourné le cœur du traître. Pour lui, Jésus était devenu celui qui faisait fausse route, celui qui s’en allait à l’échec. Suivre Jésus acclamé sur la route, suivre un Messie capable de nourrir une foule, cela, Judas l’avait accepté; et il s’était senti à l’aise dans le projet de Jésus tel qu’il l’imaginait. Mais entrer dans le pardon, dans la non violence, dans le silence au moment des affronts, c’était trop demander. Vivre en exode, assumer une existence sans cesse désinstallée, sans cesse livrée, c’était trop d’aléas, trop d’insécurité, trop d’aventures pour le cœur.
Pour l’attitude de Pierre, je cite Benoît XVI dans son homélie qu’il a faite hier soir. Il a dit : « Jésus prédit à Pierre sa chute et sa conversion. De quoi Pierre a-t-il dû se convertir ? Au début, lors de son appel, effrayé par le pouvoir divin du Seigneur et par sa propre misère, Pierre avait dit : ‘Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur ! À la lumière du Seigneur, il reconnaît son imperfection. C’est précisément ainsi, dans l’humilité de celui qui se sait pécheur, qu’il est appelé. Il doit toujours retrouver à nouveau cette humilité. Près de Césarée de Philippe, Pierre n’avait pas voulu accepter que Jésus ait à souffrir et à être crucifié. Cela n’était pas conciliable avec l’image qu’il se faisait de Dieu et du Messie. Au Cénacle, il n’a pas voulu accepter que Jésus lui lave les pieds : cela n’allait pas avec son idée de la dignité du Maître. Au Jardin des Oliviers, il a frappé de son glaive. Il voulait démontrer son courage. Cependant, devant la servante, il a affirmé ne pas connaître Jésus. À ce moment-là, cela ne lui semblait qu’un petit mensonge, pour pouvoir rester près de Jésus. Son héroïsme s’est effondré à cause d’un jeu mesquin pour une place au centre des événements. » Fin de citation.
Et nous acceptons nous que notre Dieu soit humilié, torturé, et soit mort de la mort la plus abominable, la crucifixion ? Acceptons-nous même que ce Dieu, c’est lui qui lave les pieds à ses disciples, alors que nous sommes tentés de l’installer sur un trône majestueux au milieu de sa cour. Certaines de nos célébrations pompeuses permettent parfois d’en douter. Et comment interprétons-nous cette mort. Est-ce pour apaiser le courroux de son père, comme cela est dit dans un malheureux chant de Noël ? Jésus n’a jamais recherché la souffrance. La souffrance pour elle-même n’a pas de sens. Cela est aux antipodes des scènes de flagellation des Philippines, d’Amérique latine ou d’ailleurs. L’attitude du chrétien consiste à s’unir au Christ sauveur dans son amour pour les hommes. Mais il ne s’agit pas de mérité. Sinon, on pourrait dire : plus on souffre, plus grand est le mérite. C’est affreux. Cette réflexion est importante, en particulier pour les membres de l’ACAT qui se veulent d’être à côté des victimes de la torture. Le Dieu de Jésus-Christ se manifeste, non comme celui qui explique le mal, ce qui reviendrait à le justifier, mais comme celui qui sauve le mal. Et c’est aussi cette attitude de Jésus qui permet de comprendre que non seulement nous prions pour les victimes mais aussi pour les bourreaux.
Et venons-en à Jean. Jean était jeune. Il avait un grand amour du Christ. Il pensait que celui du Christ était plus grand encore. Alors il s’appela: « le disciple que Jésus aimait. » Il fera partie du petit groupe des fidèles d’entre les fidèles. Il est sur le Mont Thabor lors de la Transfiguration, à la Cène, tout contre Jésus et au Calvaire, le seul parmi les apôtres, au pied de la croix. Tous les autres, pris de panique mais aussi peut être pour sauver, leur peau étaient partis. C’est là que Jésus lui confie Marie, sa mère et la tradition chrétienne veut qu’il demeura avec elle par la suite.
Ah, comme nous aimerions ressembler à Jean. Mais souvent nous sommes Pierre, avec nos faiblesses, nos hauts et nos bas. Mais malgré toutes nos lâchetés, nous souhaiterions chaque fois revenir vers le Seigneur qui lui nous accueillera toujours. Quant à Judas, nous n’aimerions pas trop lui ressembler. En fait, il ne s’agit pas de traiter du « problème Judas » en dehors du Christ. C’est la présence du Christ pour qui tout devient chemin vers le Père qui donne la mesure des réalités ambiantes. Si l’on s’interroge sur soi (« Ne suis-je pas un Judas, ne vais-je pas le devenir, tant soit peu ? »), qu’on en débatte avec le Christ. Il ne sert à rien de quêter des interprétations « cools » qui feraient finalement de Judas un brave type — et pourraient éventuellement s’appliquer aussi à nous. C’est dans la fréquentation du Christ, dans la lumière de l’Esprit que chacun apprend qui il est et pour quoi il agit. Tel est le peuple de Dieu : non un paquet de clones répondant aux mêmes slogans, mais une assemblée d’hommes et de femmes où chacun tire sa vérité originale de Dieu.