En 1987 il y eut un synode sur les laïcs. Un an avant, la revue qui s’appelait « L’actualité religieuse dans le monde » avait demandé à ses lecteurs de donner leurs impressions. Voici la lettre que j’avais envoyée à l’époque. Si je la reproduis, c’est qu’elle est toujours d’actualité. Pire, plus on s’éloigne de Vatican II et plus on revient à concevoir à nouveau l’Eglise de ceux qui enseignent et de ceux qui se laissent enseigner, de ceux qui gouvernent et de ceux qui se laissent gouverner, de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent.
Le fait de réunir un synode sur les laïcs est ambigu en soi. Car qui va statuer sur les droits et les prérogatives des laïcs? Ce sont les clercs. Et de plus pas n’importe lesquels. Un Boff, un Schillebeecks, un Küng, un Wackenheim, (et la liste pourrait s’allonger), n’y seront pas. Il y aura peut-être quelques observateurs laïcs, mais méfions-nous des laïcs qui sont plus cléricaux que les clercs! Cela ressemble à du paternalisme. On se réunira entre personnes « bien-pensantes » qui s’appuieront sur la tradition pour décréter ce que les laïcs « auront le droit de faire en plus » à l’intérieur de l’Eglise. Certes depuis le « Voici, vénérables frères, que nous voyons se manifester cette si funeste doctrine qui voudrait faire croire que les laïcs peuvent être, dans l’Eglise, un élément de progrès » du pape Pie X en 1907, une évolution considérable s’est faite, mais elle ne s’est faite qu’en tenant compte des deux préambules suivants « Les responsabilités suprêmes et le pouvoir de décision ne peuvent rester que dans les mains de clercs » et « Plus on est placé haut dans la hiérarchie et plus on est près de la vérité ». Car un fait est entendu et il sera sous-jacent dans toutes les discussions du synode : le laïc ne peut être qu’un auxiliaire du clerc. Et cela se vérifie concrètement tous les jours dans la vie de l’Eglise et dans la vie de nos paroisses. Bien sûr on ne dira pas cela de cette façon mais plutôt « Tous sont responsables dans l’Eglise, mais chacun à sa place » (Ne dit-on pas aussi sans que cela puisse poser problème à certains « Tous, hommes et femmes sont égaux devant le Seigneur »? ). Une conséquence de cette façon de procéder c’est que le synode se déroulera dans l’indifférence générale et les laïcs ne se sentiront pas concernés par les décisions prises dans la mesure où ce ne sera pas leur synode.
A lire ces premières lignes, on pourrait dire : « Encore un laïc aigri, jaloux des clercs et avide de pouvoir dans l’Eglise ». Le problème n’est pas là. Il ne s’agit pas d’opposer clercs et laïcs et surtout pas de mettre les laïcs à la place des clercs. Il s’agit de faire disparaitre la notion de clerc et de laïc. Bien sûr cette idée n’est pas du goût de tout le monde et en particulier pas du goût du cardinal Ratzinger, lui qui sait ce que chaque chrétien a le droit et le devoir de croire. Pour lui, la hiérarchie telle qu’elle existe dans l’Eglise a été voulue par Dieu. C’est une façon autoritaire de clore le débat avant de l’avoir commencé. Mais ayons l’esprit un peu critique sur tout ce que Dieu est censé vouloir. Il me semble que les rois de France l’étaient aussi de par la volonté divine. Pour ce qui est de la hiérarchie dans l’Eglise, consultons l’histoire. Il est intéressant d’apprendre que la notion de clerc et de laïc n’existait pas dans les deux premiers siècles de l’Eglise. Cette distinction s’est développée à partir du troisième siècle et ceci au profit des clercs qui sont devenus une caste qui s’octroya de plus en plus de pouvoir et qui est devenue dominante dans l’Eglise. Et c’est cette caste de clercs devenus progressivement célibataires, qui a développé la théologie dans l’Eglise en particulier aussi dans le domaine qui nous intéresse. C’est une théologie qui malheureusement a longtemps tourné en vase clos, très loin des préoccupations et de la vie concrète des chrétiens. Il est évident que si cette théologie était l’oeuvre d’hommes et de femmes mariés, engagés dans le « monde », de toute condition et de toute race, on n’en serait pas aujourd’hui à célébrer des ADAP, sous prétexte qu’un laïc ne peut pas présider l’eucharistie. On rétorquera que ceci est contraire à la tradition de l’Eglise. Encore faut-il voir comment et par qui cette tradition a été établie. On dira aussi que l’Eglise ne peut être que dans la vérité puisqu’elle est guidée par l’Esprit-Saint. Je pense que l’Esprit-Saint a bon dos. C’est certainement lui qui a fait condamner Galilée qui prétendait que la terre tourne autour du soleil. Croit-on si peu à la force de l’Esprit-Saint qu’il faille lui dresser des garde-fous à l’intérieur desquels il a le droit de souffler, alors que l’Esprit-Saint souffle où il veut ? Un attitude de foi est-ce une attitude de peur et de crispation sur le passé ou est-ce une attitude de confiance en l’avenir, avec évidemment tous les risques que cela suppose ? A Abraham un de nos pères dans la foi, Dieu ne lui avait-il pas dit : « Quitte le pays d’Ur et va vers la terre que je t’indiquerai » ?
Tout ceci pour dire qu’il faudrait traiter le problème non pas en superficie mais beaucoup plus en profondeur car à mon avis c’est un problème d’ecclésiologie des plus importants. L’ensemble du Peuple de Dieu est concerné par ce problème. Il a donc le droit non seulement d’être consulté (et encore faut-il voir dans quelle mesure on tient compte des divers avis) mais aussi le droit de décider. Au départ il faut d’abord s’entendre sur la terminologie de Peuple de Dieu. Bien que moins compétent que certains, j’ose néanmoins affirmer qu’il ne s’agit pas là uniquement d’une notion d’Ancien Testament (En entrant dans ce petit jeu, il est tout aussi facile de dire que le prêtre, dans la théologie catholique, est la reconduction du Grand-Prêtre de l’Ancien Testament). Il ne s’agit pas non plus d’avoir une vision trop « monarchique » du peuple (c’est à dire que la noblesse et le clergé n’en font pas partie). Le Peuple de Dieu n’est donc pas synonyme de laïcs, mais signifie bien l’ensemble des chrétiens avec qui Dieu a fait alliance (j’utilise volontairement le mot chrétien et non le mot catholique, de même que je pense que l’Eglise catholique est une église parmi d’autres, une église dans la grande Eglise et non la seule et vraie Eglise)
C’est dans le Peuple de Dieu, au sens ainsi défini, qu’une réflexion de fond devrait se faire sur l’engagement et la responsabilité de l’ensemble des chrétiens. Et pour commencer, à l’échelle locale, là où chacun se situe. Et de ce coté l’expérience des communautés de base d’Amérique latine peut nous être très utile. Non qu’il s’agit de reproduire d’une façon identique ces communautés dans le monde entier (quand laisserons-nous tomber ce fantasme que tout le monde doit être coulé dans le même moule !), mais il serait possible d’en utiliser certaines intuitions. En particulier que ce qui est premier, c’est le vécu, la « praxis », et que la théologie en découle ; alors que jusqu’à présent la théologie est faite « in vitro » et la pastorale n’en est que le champs d’application. Ce qui est premier c’est la base, c’est l’église locale et la grande Eglise n’est que la communion de ces églises locales, le tout dans la fidélité à l’Evangile et dans la mouvance de l’Esprit.Certes cette conception ne peut que se heurter à la vision traditionnelle. C’est pour cela qu’il est important d’avoir avant tout le souci de construire et non de détruire. Mais l’obéissance à l’Eglise ne signifie pas soumission inconditionnelle. Si Leonardo Boff a été condamné ce n’est pas à cause de la théologie de la libération (Gutierrez préconisait la lutte des classes et personne ne l’a empêché de passer son doctorat de théologie), mais bien à cause de ses prises de position en matière d’ecclésiologie. Il a pourtant accepté le silence qui lui a été imposé car son appartenance à l’Eglise lui paraissait primordiale.
Un « laïc » engagé dans l’Eglise, qui aime son Eglise, mais qui aimerait qu’elle devienne un peu plus crédible aux hommes et aux femmes de notre temps.
Georges Heichelbech