Le cardinal Policarpo et l’ordination des femmes : vive la liberté d’expression dans l’Eglise catholique !!!

Voici dans un premier temps ce qu’avait déclaré le cardinal Policarpo et l’analyse qu’en a faite Jean Rigal dans le numéro de Témoignage Chrétien du 7 juillet 2011

Le patriarche de Lisbonne ne parle pas à la légère. Dans le cadre d’une interview au bulletin des avocats portugais, il déclare que « d’un point de vue théologique, il n’y a aucun obstacle fondamental à l’ordination des femmes ».. Le cardinal ne manque pas de rappeler « qu’il y a une égalité fondamentale de tous les membres de l’Eglise ». C’est donc, selon son opinion, que le refus d’ordonner des femmes à la prêtrise relève essentiellement de la « tradition », mais non de raisons proprement théologiques.

Il est frappant de constater que le refus de l’ordination des femmes s’est appuyé sur une diversité de raisons au cours des siècles. On a longtemps avancé l’idée – aujourd’hui insoutenable en bien des pays – que «  les femmes ne peuvent recevoir l’ordination parce qu’elles ont un statut de subordination ». C’était l’opinion de Gratien, le prince des canonistes, ( 12ème s.) et celle de Thomas d’Aquin (13ème s.).

Plus récemment, on a mis en avant le fait que jamais l’Eglise catholique n’a admis que les femmes puissent recevoir validement l’ordination presbytérale ou épiscopale. Le fait est irrécusable et le cardinal Policarpo le reconnaît. Mais il faut se demander si ce qu’on appelle « la Tradition vivante de l’Eglise » est de l’ordre de la répétition ou si elle a plutôt une dimension eschatologique tournée vers l’avenir.

Depuis la Déclaration « Inter insigniores » de la Congrégation de la doctrine de la foi (1976), le refus de l’Eglise catholique se fonde sur le choix des douze apôtres. L’argument prédominant est donc celui-ci : « L’Eglise n’a, en aucune manière, le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes, et cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles ». Cet enseignement a été plusieurs fois répété au cours des dernières décennies : dans le Code de droit canonique (canon 1024) et dans différents documents des papes Jean-Paul II et Benoît XVI . On insiste sur le fait que cet enseignement ne repose pas d’abord sur la force des arguments ou sur une décision qui appartient à l’Eglise, mais sur la volonté du Christ.

Dès lors, il importe de s’interroger sur le fait que Jésus n’a appelé que des hommes à faire partie du groupe des Douze. Cela pose une question majeure d’interprétation où les avis se montrent différents. Pour le cardinal Daniélou, favorable à l’ordination des femmes « la portée symbolique de ce choix eût été annulée si Jésus avait inclus parmi les Douze une femme mais aussi bien un non-juif (un Samaritain, par exemple). « Et faudrait-il aujourd’hui, demandait-il, que tous les prêtres appartiennent au peuple juif ? ». Précisons que le cardinal Martini, archevêque émérite de Milan, était, lui aussi, favorable à un ré-examen de la question.

Tout le monde admet qu’au temps de Jésus, dans la tradition juive, « seuls les hommes pouvaient être acceptés comme témoins au tribunal, le témoignage des femmes étant considéré comme non fiable ». (Benoît XVI. Jésus de Nazareth, De l’entrée de Jérusalem à la Résurrection.). Certes, à l’époque, de nombreuses religions avaient des prêtresses, mais est-ce un argument décisif qui peut s’appliquer à l’institution originale des Douze ? -Pour le cardinal Policarpo « tout cela est un faux problème ».

Une question importante demeure. Ce qui serait théologiquement possible est-il forcément opportun dans un contexte donné ? – Non, répond – sans doute trop brièvement – le cardinal. On aurait aimé qu’il fasse plus directement allusion aux difficultés inouïes qu’entraînerait une décision positive. Difficultés à l’intérieur de la communauté catholique, avec les risques d’une grave scission. (La communion anglicane nous le rappelle à sa manière). Difficultés œcuméniques avec les Eglises orthodoxes, très généralement hostiles à une telle ouverture.

Beaucoup de catholiques favorables, sur le fond, à l’ordination presbytérale des femmes sont capables de comprendre ces arguments d’opportunité.

Retenons, au moins, que cette question complexe remet implicitement en cause une certaine conception de la communauté ecclésiale. Une nouvelle image de l’Eglise se dessine lorsque femmes et hommes vivent mieux « cette égalité et cette parité » si profondément évangéliques. Des avancées se sont produites à cet égard mais beaucoup reste à faire.

Et voici le rectificatif du Cardinal Policarpo, publié par Zénit le 8 juillet, sans doute sous la contrainte du Vatican : L’ORDINATION DES FEMMES EST IMPOSSIBLE

Sur la question de l’ordination sacerdotale des femmes, le cardianal José Policarpo, patriarche de Lisbonne (Portugal) est « en communion avec le pape ». Il clarifie cette question dans une lettre publiée récemment à la suite de la polémique qu’ont suscité certaines de ses déclarations parues dans le dernier numéro de la revue portugaise de l’Ordre des avocats.

Interrogé sur les responsabilités confiées aux femmes dans l’Église, le cardinal avait dit : « Je pense qu’il n’existe pas d’obstacle théologique fondamental » contre l’ordination des femmes, et qu’« aucun pape n’a de pouvoir sur ce point ». Il ajoutait toutefois que « cela provoquerait des tensions, et cela n’arrivera que si Dieu le veut et si cela entre dans Ses projets ».

Dans son explication, le cardinal Policarpo reconnait que lui-même n’a jamais « traité la question de manière systématique ».

« Les réactions à cet entretien, dit-il, m’ont obligé à considérer la question avec plus d’attention. N’ayant pas tenu assez compte notamment des dernières déclarations du magistère, j’ai donné lieu à ces réactions », a-t-il souligné.

C’est pourquoi, a-t-il ajouté, « j’estime qu’il est de mon devoir de clarifier ma position aux yeux des fidèles ».

Le cardinal a souligné qu’il serait navré de savoir que ses paroles « ont pu jeter le trouble quant à son adhésion à l’Église et à la parole du Saint-Père ».

« Je crois vous avoir montré que la communion avec le Saint-Père est absolue dans l’exercice de mon ministère », a-t-il insisté.
Le patriarche est ensuite revenu sur la « complémentarité de l’homme et de la femme dans l’histoire du salut », qui « atteint sa plénitude dans la révélation du Christ et de Marie », et sur le ministère sacerdotal, enraciné dans le Nouveau Testament, qui, a-t-il rappelé, dès le début, « n’était conféré qu’aux hommes ».

« Le fait qu’il n’y ait pas de femmes parmi ses successeurs et collaborateurs, a-t-il souligné, ne signifie pas minimiser la femme, mais rechercher la complémentarité entre l’homme et la femme qui se réalise pleinement dans les relations entre le Christ et Marie ».

Selon le cardinal Policarpo, une des causes de la revendication du sacerdoce féminin est « la perte de conscience de la dignité sacerdotale de tous les membres de l’Église, réduisant l’expression sacerdotale à un sacerdoce ordonné ».

Une autre cause serait, selon lui, « la compréhension du sacerdoce ministériel comme étant un droit et un pouvoir, sans percevoir que personne, ni homme ni femme, ne peut revendiquer ce droit, se trouvant à accepter l’appel de l’Église à ce service, qui inclut le don de sa propre vie ».

Le magistère récent des papes, a-t-il rappelé, interprète cette tradition ininterrompue de n’ordonner que des hommes « non seulement comme un moyen pratique de procéder, qui peut changer au rythme de l’action de l’Esprit Saint, mais également comme expression du mystère de l’Église, que nous devons accueillir dans la foi ».

« Nous sommes donc invités à respecter le magistère du Saint-Père, dans l’humilité de notre foi, à approfondir encore ce lien entre le sacerdoce ministériel et la qualité sacerdotale de tout le Peuple de Dieu et à découvrir le moyen féminin de construire l’Église, dans le rôle décisif de la mission de nos sœurs, les femmes », a conclu le cardinal Policarpo.

Vive la liberté d’expression à l’intérieur de l’Eglise catholique !!!

Ecriture et tradition dans le dialogue oecuménique catholiques-protestants

Dans l’Eglise catholique, on ne se réfère pas uniquement à la Bible pour interpréter le message de la foi. On y ajoute la Tradition avec T, disant par là que la révélation n’est pas encore achevée et qu’elle s’affine encore. Les expressions de croyances post-bibliques correspondantes ont été appelées Tradition. Par contre les protestants pensent que la Bible est la seule source de la révélation. Historiquement au départ l’opposition catholiques-protestants s’est durcie sur ce point d’autan plus que du coté catholique le Concile de Trente a eu une formulation malheureuse du problème en parlant des deux sources de la révélation, à savoir la Bible et le Tradition. En fait même chez les protestants existe une certaine tradition. En un sens plus large du terme, la Tradition correspond à tout le processus de transmission de la foi chrétienne, de génération en génération, par la prédication, la catéchèse, l’enseignement, les prières et le culte, les gestes et attitudes, les doctrines, et la Bible elle-même. Et de ce point de vue il n’est pas possible d’opposer Bible et Tradition dans la mesure où par exemple les récits du nouveau testament sont le reflet des traditions des premières communautés chrétiennes. Il faut aussi distinguer Tradition et tradition(s). La Tradition est la foi vivante et vécue de l’Église; les traditions sont des façons habituelles d’agir ou d’exprimer des données relatives à la foi, qui peuvent ou non être essentielles à cette foi. Mais là où les choses se compliquent c’est que dans l’Eglise catholique la Tradition est normative et suivant les sensibilités qu’on a, on peut facilement glisser d’une tradition avec t à la Tradition avec T. Prenons le problème précis de l’ordination des femmes au sacerdoce. Si le fait que ce ne soient que des hommes qui soient prêtres dans l’Eglise catholique relève de la Tradition avec T, cela fait partie de l’identité de l’Eglise et l’Eglise se renierait elle-même en changeant son attitude. Cela signifie que le danger de l’Eglise catholique est de se fabriquer un carcan dans lequel elle s’enferme elle-même en pensant que c’est par fidélité au message de Jésus Christ. Et on va jusqu’à dire que c’est Dieu lui-même qui veut que la femme ne devienne pas prêtre, ce qui est une affirmation tout à fait contestable.

Mais la situation se complique encore davantage entre catholiques et protestants parce que les catholiques pensent que la Tradition avec un T peut expliciter des articles de foi qui ne se trouvent pas explicitement dans la Bible. On est amené ici à aborder le problème des dogmes qui existent dans la foi catholique et pas dans la foi protestante. Ceux qui posent problème aux protestants ce sont les dogmes de l’immaculée conception (1854), de l’Assomption (1950) et de l’infaillibilité pontificale (1870). Encore au début de ce siècle l’Eglise catholique était opposée à la méthode historico-critique pour l’étude de la Bible. Elle a mis encore beaucoup plus de temps pour admettre le principe d’une herméneutique des dogmes, c’est à dire d’une étude critique des dogmes. Actuellement beaucoup de théologiens catholiques pensent qu’à titre d’expressions humaines d’une croyance, les dogmes sont sujets aux mêmes limites de langage, de style, de structure, et même de justesse, que toute autre expression humaine.

Mais corsons encore un peu le problème. Dans l’Eglise catholique les croyances officielles de l’Église sont portées à la connaissance des croyants par un corps enseignant faisant autorité, connu sous le nom de magistère. Et le catholique se doit d’obéir au magistère. Je prends par exemple un extrait de la constitution « Lumen Gentium » de Vatican II où il est dit : «Comme tous les fidèles, les laïcs doivent embrasser, dans la promptitude de l’obéissance chrétienne, ce que les pasteurs sacrés en tant que représentants du Christ, décident au nom de leur magistère et de leur autorité dans l’Eglise. A côté de cette citation donnons aussi une citation extraite du grand catéchisme de Luther. C’est un paragraphe qui conclue un commentaire qu’il fait du symbole des apôtres, donc du credo. Il dit : «Que ce qui a été dit du Symbole (des apôtres) suffise, à présent, pour former une assise solide pour les simples. Qu’on ne les surcharge pas! Il faut qu’après en avoir compris l’essentiel, ils poursuivent par eux-mêmes leurs efforts de recherche, et que ce qu’ils apprennent dans l’Écriture, ils le rattachent ici, et qu’ils augmentent et croissent sans cesse dans une intelligence plus riche. Car, aussi longtemps que nous vivrons ici-bas, nous aurons à en faire, chaque jour, l’objet de notre prédication et de notre étude».

Vous voyez donc qu’il y a une différence complète entre ces citations. Même si la Bible est un élément commun aux catholiques et aux protestants la manière, au moins officielle, de la lire n’est pas la même. D’ailleurs jusqu’à Vatican II, peu de catholiques lisaient de façon systématique la Bible. L’Eglise catholique n’encourageait pas ce genre de lecture parce qu’elle avait beaucoup trop peur que les gens simples, comme le dit Luther, en fassent une lecture erronée. Les catholiques possédaient plutôt ce qu’ils appelaient une « Histoire Sainte » qui se composait d’extraits de la Bible soigneusement choisis, dont on avait éliminé les passages un peu scabreux, et dont le but était d’édifier les personnes qui la lisaient. Et pour ceux qui lisaient la Bible, lorsqu’il y avait un passage un peu litigieux, il existait une interprétation officielle du texte. Je donne un exemple. Un moment donné dans le nouveau testament il est question des frères de Jésus. Le lecteur catholique n’a pas le droit d’y voir des frères biologiques de Jésus parce que cela serait en contradiction avec la vision catholique de la virginité de Marie, alors qu’une exégèse approfondie de ce texte ne permet pas d’écarter cette hypothèse.

Vous voyez donc que la différence catholiques-protestants n’est pas simplement une différence de doctrine, mais aussi une différence d’articulation de ces doctrines. Et ces différences amènent des différences de comportement des uns et des autres, si les uns et les autres veulent se conformer aux doctrines de leurs Eglises. L’obligation ou la non-obligation d’obéir à un magistère conditionne les comportements surtout que le magistère dans l’Eglise catholique est compétent tant sur le plan de la foi que sur le plan des moeurs.

De ce côté il y a une différence radicale, au moins en théorie, dans le comportement moral du catholique et du protestant. Prenons le domaine de la sexualité. Paul VI dans Humanae Vitae dit : « Tout acte sexuel, pris individuellement doit être ouvert à la vie c’est à dire qu’un acte sexuel ne peut en aucun cas être dissocié de l’idée de la procréation ». Il dit aussi « Utiliser une méthode de contraception autre que naturelle est un acte intrinsèquement mauvais et cela est contraire à la volonté de Dieu. » La fédération protestante de France se contente de parler de paternité et de maternité responsable et ajoute que c’est à chaque couple de choisir la méthode de contraception la plus appropriée. Un bon catholique devrait suivre les directives du magistère et n’a pas le droit de mettre en cause le bien-fondé des affirmations de Paul VI qui restent encore actuellement la position officielle de l’Eglise catholique dans ce domaine. En fait dans la réalité la plupart des catholiques ne suivent pas ces directives et concrètement se comportent face à ces problèmes comme les protestants. Cela montre les limites de l’impact réel du magistère

Si je tire un petit bilan de ce que je viens de dire jusqu’à présent, je me rend compte qu’il n’est pas possible de couper en rondelles les différences catholiques-protestants mais que tout se tient et que les différentes notions sont imbriquées les unes dans les autres. Il n’est pas possible de parler de la notion d’Ecriture et de Tradition sans en même temps parler de dogmes, du magistère et de la perception de l’éthique.

Marie dans le dialogue œcuménique catholiques – protestants

Si j’évoque cette question, c’est parce que j’ai remarqué que sur Marie il y a souvent une méconnaissance mutuelle entre catholiques et protestants. Les catholiques sont souvent convaincus que Marie ne joue pratiquement aucun rôle dans le protestantisme et les protestants sont convaincus qu’elle y joue un rôle beaucoup trop important. Le groupe des Dombes a d’ailleurs fait un travail remarquable sur cette question avec le document « Marie dans le dessein de Dieu et la communion des Saints ». Essayons de faire le point. Mais pour la clarté de l’exposé il faut distinguer plusieurs plans. D’abord le plan théologique.

Dans une relecture commune et convergente des Ecritures et des grands Symboles de foi œcuméniques, ressortent les points suivants qui expriment ce qui appartient à l’unanimité dans la foi : Marie est l’une des créatures de Dieu. Elle est une femme, une fille d’Israël, une épouse et une mère. Elle a été choisie par Dieu pour être la mère de son propre Fils. Elle consent sans réserve à ce choix par lequel elle occupe une place unique dans la création. Appelée à être la mère de Jésus, Marie, ainsi « comblée de grâce », accueille dans la foi ce don de la grâce auquel elle répond par l’action de grâce. Se disant la servante du Seigneur, Marie précède tous les croyants sur le chemin de la foi au Verbe incarné, les invitant avec son Magnificat à entrer avec elle dans le cercle de la louange de Dieu. Elle a été proclamée « mère du Seigneur » dans les Evangiles et confessée par l’Eglise comme « mère de Dieu ». Mais les protestants récusent les dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption, du fait qu’ils n’ont aucun fondement dans la Bible.

En fait du point de vue théologique, même dans l’Eglise catholique le Concile Vatican II a freiné le développement de la théologie mariale. En effet certains courants de pensée auraient voulu ajouter un nouveau dogme sur Marie, à savoir que Marie est corédemptrice. Mais cela n’a pas été accepté. On voulait aussi promulguer une constitution spécifique sur Marie mais finalement on ne parle de Marie que dans le chapitre VIII de la Constitution sur l’Eglise, c’est à dire dans le document Lumen Gentium. On a aussi dit clairement que la mariologie ne pouvait être que christocentrique, c’est à dire qu’il n’était pas possible de développer une théologie sur Marie d’une façon indépendante mais qu’elle devait toujours être liée et subordonnée à la théologie sur le Christ.

Mais à côté de la théologie il y a la dévotion mariale. Et là la différence entre catholiques et protestants est assez radicale. Il ne viendrait pas à l’idée d’un protestant de prier Marie. D’ailleurs pour lui cela n’a aucun sens. A ce niveau je voudrais faire remarquer qu’il y a une notion omni présente dans le catholicisme et qui est étrangère au protestantisme, c’est la notion de médiation. Nous découvrons cette notion à travers notre réflexion sur Marie, mais cette notion de médiation permet aussi de comprendre la différence de conception des sacrements, la différence de conception des ministères et d’une façon plus globale la différence de conception de l’Eglise. Pour en revenir à Marie, le catholique, au moins celui qui rentre dans cette logique, est convaincu que Marie peut jouer un rôle d’intermédiaire entre lui et le Christ. Je caricature à peine en disant que Marie est capable de régler elle-même les affaires courantes mais que pour des affaires plus importantes elle est un excellent avocat, grâce à son coeur de mère, pour plaider notre cause auprès de Dieu. Je voudrais simplement dire qu’ici nous sommes en plein dans la religion au sens magique du terme, mais que nous sommes aux antipodes de la foi. Je précise néanmoins que je parle ici d’un point de vue théologique et que je ne me permets pas de juger de l’attitude concrète des personnes et que si par cette affirmation j’ai pu blesser quelqu’un, je m’en excuse.

Cet exemple montre, qu’à coté de la théologie officielle s’est développée, et ceci beaucoup plus dans le catholicisme que dans le protestantisme, ce qu’on appelle la religion populaire. Pour rester dans le sujet de Marie, dans le catholicisme se sont développés d’innombrables lieux de pèlerinage. Marie est apparue à des tas d’endroits. Les plus célèbres sont Lourdes et Fatima. Je me suis déjà naïvement posé la question « Pourquoi Marie n’est-elle jamais apparue à un protestant ». Mais je tiens à préciser que la théologie catholique n’oblige personne à croire aux apparitions. Personnellement j’étais déjà plusieurs fois à Lourdes et j’ai été frappé par la ferveur de la démarche des personnes et même si certaines démarches semblent parfois un peu maladroites aux yeux d’un intellectuel peut-être trop cérébral, je pense que Lourdes peut être l’occasion d’une démarche de foi beaucoup plus profonde. J’ai eu l’occasion de discuter avec l’un ou l’autre prêtre qui m’ont dit avoir entendu des témoignages bouleversants dans les confessionnaux de Lourdes. Ce qui fait qu’actuellement j’ai une position beaucoup plus nuancée sur la religion populaire et je me dis que peut-être le protestantisme gagnerait à lui donner un peu plus droit de cité. Bien sûr quand cet aspect des choses prend une place prépondérante dans la démarche spirituelle, il faut se poser des questions.

Mais dans le catholicisme, Marie n’a pas l’exclusivité de la religion populaire. Vous avez toute une armada de saints qui sont spécialisés, suivant le type de problèmes que vous avez. Si vous avez mal à la gorge, vous vous adressez à Saint Blaise. Si vous voulez vous prévenir des accidents, vous mettez une médaille de Saint Christophe dans votre voiture. J’avoue ne pas être très féru dans ce domaine mais je sais que ce genre de préoccupation intéresse plus de personnes qu’on ne pourrait l’imaginer et ceci essentiellement dans le catholicisme. Vous voyez donc que les différences ne sont pas uniquement théologiques, mais aussi dans la perception de la relation avec le sacré.

Ceci est un extrait de la conférence « Vivre en œcuménisme » faite le 21 mai 2011 à La Roche sur Yon

Le Christ s’est arrêté à Rome de Jean ROHOU

 Spécialiste reconnu du XVIIème siècle, Jean Rohou est un humaniste athée. Bon connaisseur de la Bible et de l’histoire du christianisme, il publie un livre à la fois sympathique et critique, qui n’est pas un rejet, mais un appel.

Il est l’auteur de « Fils de ploucs », devenu un classique. Dans « Le Christ s’est arrêté à Rome » (editions-dialogues.fr) 27€, il nous livre une réflexion sur ce que représente de nos jours l’Église, sur sa signification, sa portée mais aussi sur ses paradoxes et débordements.

Préfacé par Mgr Albert Rouet, figure intellectuelle d’une Église ouverte, « Le Christ s’est arrêté à Rome » n’est pas un pamphlet mais un ouvrage qui a pour mission de mener son lecteur, croyant ou non, à la réflexion.

JONAS, réseau d’associations pour un dialogue nouveau entre ÉGLISE et MONDE, a demandé à Jean Rohou les raisons qui l’ont amené à écrire ce livre. Sa réponse se trouve sur leur site :

« La grande prospérité européenne, fondée sur l’exploitation du reste du monde, est terminée. Appauvrissement, chômage, conflits sociaux, délinquance, violences peut-être marqueront l’avenir. On ne pourra résoudre le problème en réduisant l’injustice sociale. Les riches ne sont nullement disposés à partager. De plus, nous vivons dans un système socio-économique mondialisé : la possibilité de le rendre moins injuste à l’échelle d’un pays est très réduite.

 Que faire pour redonner sens à la vie et santé à la société ? De fâcheuses propositions s’affirment déjà : un nationalisme xénophobe, une hostilité aux libertés individuelles. Et des organisations comme l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ s’apprêtent à remettre le christianisme au service de l’autoritarisme. Il faudrait y opposer des solutions généreuses, qui pourraient se réclamer de l’Évangile : outre la foi en Dieu, qui donne sens à toute la vie, il commande l’amour d’autrui et prioritairement des démunis de toute sorte. Qu’avez-vous fait pour les affamés, les étrangers, les malades, les prisonniers ? Tel sera le critère du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46).

 Malheureusement, ce n’est pas là-dessus qu’insiste le Vatican, mais sur des censures qui n’ont aucun fondement dans l’Évangile : le célibat obligatoire des prêtres (qui ne s’est imposé qu’au XVIIe siècle), l’interdiction de la prêtrise aux femmes (auxquelles Jésus accordait une attention exceptionnelle pour l’époque), la condamnation de diverses pratiques sexuelles, dont le Christ ne dit rien. Il réprouve l’adultère, mais empêche la lapidation de la coupable, prévue par la loi de l’époque. « Soyez généreux », dit-il. « Ne vous posez pas en juge […] Ne condamnez pas » (Luc 6, 36-37). Le Vatican passe son temps à juger, interdire et condamner. Plus de 1000 théologiens ont été inquiétés ou condamnés par le futur Benoît XVI sous le pontificat de Jean-Paul II.

 La trahison de l’Évangile ne date pas d’aujourd’hui. Dès qu’ils ont cessé de la persécuter, les pouvoirs ont mis la religion de l’Ami des pauvres au service des puissants et des riches. La compromission politique (avec les rois, les seigneurs, Pétain, Franco) est révolue. Mais la compromission socio-économique persiste. Depuis 1891, l’Église a une généreuse doctrine sociale ; mais ce ne sont que des mots. Les associations caritatives font un travail admirable ; mais elles ne peuvent que réduire un peu les scandaleuses injustices d’un système économique et politique dont les dirigeants étaient presque tous chrétiens jusqu’à une date récente, et dont beaucoup le sont encore. Les prêtres-ouvriers s’étaient engagés aux côtés des prolétaires : Rome les a interdits ; puis elle les a rétablis, mais trop tard. L’Église d’Amérique du Sud s’était engagée dans un vigoureux combat contre l’injustice : le Vatican s’est appliqué à le réduire.

 Jamais il n’y eut un décrochage si important entre Rome et les consciences. L’interdiction de la contraception est révélatrice. Le concile Vatican II l’aurait sans doute acceptée. Le pape l’a empêché de se prononcer. Il a nommé deux commissions qui se sont prononcées favorablement : l’une par 52 voix contre 4, l’autre par 9 contre 3 et 3 abstentions. Il l’a néanmoins interdite dans une encyclique qui « n’invoque aucun argument tiré de l’Écriture » (le cardinal Congar). Cette interdiction a provoqué dans la majorité des consciences catholiques « une sorte de stupeur et de scandale », ont déclaré 18 théologiens français qui s’y sont immédiatement opposés, comme des centaines d’autres. Pour la première fois, les fidèles ont massivement désobéi

 Jésus condamnait sévèrement ceux qui « chargent les hommes de fardeaux accablants » (Luc 11, 46). L’Église les multiplie parce qu’elle fonctionne comme un système de pouvoir. Et elles sont souvent tellement inadaptées qu’elles aboutissent à des transgressions — parfois criminelles comme la pédophilie. Sur le terrain les prêtres doivent souvent accepter ou même conseiller des solutions contraires aux principes romains.

 À l’intérieur même de l’Église la plupart de ceux qui sont en situation de parler librement expriment leur désaccord. Ainsi, les supérieurs généraux des jésuites et des dominicains désapprouvent le célibat obligatoire, l’interdiction de l’ordination des femmes et le rigorisme sexuel.

 Pour lui redonner du dynamisme, il faudrait bien distinguer la foi (rapport personnel à Dieu) de la religion, qui relève de l’histoire et trop souvent de l’instrumentalisation socio-idéologique, et de la morale personnelle que suffisent à régler les consciences et les lois civiles. »

Il est possible de voir une interview de plus de 7 mn de l’auteur en cliquant sur le lien suivant :

http://www.editions-dialogues.fr/livre/christ-arr%C3%AAt%C3%A9-Rome/

L’Eglise face à l’homme moderne

En 1791, le pape Pie VI écrira : « On ne peut imaginer une plus grande sottise que de considérer tous les hommes comme égaux et libres. » (Encyclique Quod Aliquantum). Le ton est donné. Le pouvoir ecclésiastique ne cessera durant le XIXème siècle de s’opposer de toutes ses forces au changement social en cours. Il ne cessera de prôner un retour à l’Ancien Régime. Il ne cessera de condamner énergiquement toute forme de démocratie. L’anticléricalisme, en conséquence, qui commence à se développer durant le « siècle des lumières », ne cessera de s’exacerber. Aussi, en 1905, en arrivera-t-on en France Républicaine, après plus d’un siècle de luttes, à la séparation totale entre l’Église et l’État toujours en vigueur à ce jour.

S’opposant ainsi à la démocratie, conquête essentielle de l’homme moderne, l’Église refusera tout autant de tolérer des changements au sein de cette chrétienté qu’elle entend continuer à « diriger ». Si la pyramide du pouvoir politique, avec la Révolution Française, s’est effondrée dans ce pays et que la démocratie n’a pas cessé de s’étendre à toute l’Europe et au monde, l’autre pyramide, celle du pouvoir religieux, entend demeurer intacte.

Encore en 1903, un pape, pourtant canonisé depuis, saint Pie X, se permettra d’écrire : « C’est dans la seule hiérarchie (le clergé : Pape, Evêques et prêtres) que réside le droit et l’autorité nécessaires pour promouvoir et conduire tous les membres vers le bien commun. Pour ce qui est de la multitude (les laïcs) il n’ont d’autre droit que de se laisser conduire docilement et de suivre leurs pasteurs » (Encyclique Vehementer Nos).

Il faudra finalement attendre jusqu’à Vatican II (1963-65) pour que le monde moderne, la démocratie dans la société civile… (Gaudium et Spes) soient enfin officiellement reconnus.

Récapitulons les conquêtes du Tiers-État français dès 1789. C’est dans la société, la communauté de tous les humains, que réside la source du pouvoir politique. La pyramide qui la dominait et l’écrasait ne fait pas partie de la « nature » des choses ; même si elle a pu correspondre à un âge de l’humanité. Chaque individu est désormais reconnu capable de penser par lui-même et de décider librement. Pourquoi tout cela ne pourrait-il pas se vivre aussi désormais dans le domaine du religieux ? Nombre d’Ilustrados, en leur temps, pensaient de même. Pour ces derniers, d’ailleurs, la pyramide du pouvoir ecclésiastique était bien peu conforme à l’idéal évangélique.

C’est ce que comprit enfin le concile lorsqu’il proclama, dans sa Constitution Lumen Gentium de 1965 que l’Église est constituée d’abord et avant tout du « Peuple de Dieu ». Cette proclamation marquait la fin du pouvoir pyramidal, du rôle d’intermédiaire indispensable exercé par le clergé face au « Sacré » ; nom donné alors au Divin en tant qu’extérieur et au dessus de l’humanité. Une autorité reste indispensable… mais celle-ci se fera service, nous disait Jésus. En même temps, l’égalité de chacune et chacun au sein de la communauté était enfin reconnue. Chacun(e) est animé(e) par l’Esprit qui lui parle au plus intime, dans la liberté de sa conscience. C’est en s’adressant à chacun(e) que ce même Esprit guide le « Peuple de Dieu ».

Ainsi l’Institution-Église affirmait enfin, dans un texte officiel, qu’elle reconnaissait le surgissement dans sa propre histoire de « l’homme moderne » et qu’elle semblait se décider à en tirer les conséquences. Sa reconnaissance allait-elle entraîner des bouleversements dans l’image qu’elle se donnait d’elle-même, sa manière de concevoir et d’exercer le pouvoir ainsi les ministères en son sein ? Allait-elle, avec 170 ans de décalage depuis 1789, entrer enfin dans l’ère moderne ? Car il faudrait désormais se mettre à concrétiser, à traduire dans les faits, cette « révolution » dans la manière de se percevoir. C’en serait enfin terminé avec une certaine manière de concevoir pouvoir et autorité du clergé et en particulier de ses chefs.

Mais les espérances seront rapidement déçues. Si le Concile se termine le 8 décembre 1965, en juillet 1968, le Pape Paul VI, qui a tenu à retirer de la réflexion du Concile deux sujets qu’il s’est réservés, publie sur l’un d’eux, la contraception, son encyclique Humanae Vitae. Pour les laïcs, et surtout bien des femmes, c’est le début d’une rupture qui n’ira qu’en s’accentuant.

Le clergé, pour sa part, se rendra vite compte que la volonté de changement ne se manifeste guère au-delà de la réforme liturgique et que l’exercice du pouvoir par Rome ne change pas vraiment. Cela contribuera très largement au découragement et à la multiplication des départs d’un bon nombre de prêtres. On pouvait penser, par exemple, que le premier Synode des Évêques, en septembre 1971, qui devait justement traiter du ministère du prêtre, marquerait le début d’un exercice plus collégial du pouvoir et, pourquoi pas, la fin du célibat obligatoire. Il n’en fut rien. Et quand, en octobre 1979, Jean-Paul II sera choisi comme pape, le mouvement de réformes s’arrêtera pour de bon. De plus, jamais dans toute l’histoire de l’Église, le contrôle exercé par le Vatican sur les nominations d’évêques, les positions et l’enseignement des théologien(ne)s n’aura été aussi strict. L’aurait-on voulu autrefois, que les moyens de communication plus anciens ne le rendaient matériellement pas possible comme actuellement.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Constatons que, dans son encyclique de décembre 2007 sur l’Espérance (Spe Salvi), le pape actuel va réussir l’exploit de « ne pas citer le concile de Vatican II une seule fois ». Celui-ci n’est-il cependant pas « un des événements le plus porteur d’espérance de l’histoire moderne du christianisme ?». Le Pape condamne de façon iconoclaste quelques unes des réalisations historiques les plus emblématiques de la modernité. Il s’agit très concrètement de trois d’entre elles : la foi dans le progrès…, la Révolution Française et le marxisme. En fait, il dynamite les ponts de communication établis par Vatican II entre l’espérance chrétienne et la transformation du monde. Ainsi Benoît XVI apparaît-il être bien plus qu’un simple conservateur attaché à son passé personnel : il n’accepte pas, au nom de ses principes augustiniens, ces caractéristiques essentielles, ces valeurs nouvelles qui constituent désormais l’homme moderne…. Veut-il donc remonter au XVIIe siècle : avant la naissance de celui-ci ? Songe-t-il vraiment, après l’échec de tant d’autres, à restaurer la chrétienté ? Pour le suivre, devons-nous renier ce que nous sommes devenus depuis : des hommes modernes précisément ?

Edouard Mairlot, ancien jésuite belge, actuellement médecin et marié.

Article plus développé à l’adresse http://www.culture-et-foi.com/critique/edouard_mairlot.htm

Le Vatican remet Caritas dans le droit chemin

Benoît XVI, profitant de l’assemblée générale mondiale des Caritas du 22 au 27 mai dernier (aide à 24 millions de personnes, 440,000 salariés, 625,000 bénévoles), n’a pas renouvelé le mandat de Lesley-Ann Knight, secrétaire générale « jugée trop indépendante » Le pape y a déclaré : « Le Saint-Siège a la tâche de suivre son activité (celle des Caritas) et de veiller à ce que, tant son action humanitaire et de charité que le contenu des documents diffusés, soient en pleine syntonie avec le Siège Apostolique et avec le Magistère de l’Église, et qu’elle soit administrée avec compétence et de façon transparente. » Devant la même assemblée, le cardinal Robert Sarah, superviseur en chef des activités caritatives de l’Église catholique, en a rajouté : « Le pain est important, la liberté est importante, mais la chose la plus importante de toutes est notre foi au Dieu d’Amour et notre agenouillement pour l’adorer et le servir en servant les pauvres. » Le temps est au recadrage spirituel et organisationnel. Éclipse-toi, Vatican II!

La référence est la pensée du Saint-Siège contenue dans le Magistère! Et la compréhension de l’Évangile traduite en gestes quotidiens par des milliers de laïcs : négligée. L’Église enseignante se réinstalle et recadre même si des millions de pauvres doivent en payer le prix et risquent d’être crucifiés sur leur misère. Ce ne sera pas la première fois!

Dans une opération de recadrage comme celle entreprise par le Vatican, il n’y a aucun doute que les opérateurs sont assurés de leur charisme de vérité indéfectible. Ils sont assurés qu’ils sont capables de faire rentrer leurs principes dans l’Évangile de Jésus et ils sont assurés d’accomplir leur travail de pasteurs. Ils sont blindés, indifférents à l’idée de Peuple de Dieu. Ils ignorent l’existence du document conciliaire L’Église dans le monde de ce temps. Lors de cette assemblée générale mondiale, le cardinal Tarcisio Bertone, Secrétaire d’État du Saint-Siège, a exclu de ses catégories mentales « une assistance humanitaire qui ferait abstraction de l’identité chrétienne et adopterait une approche, pour ainsi dire, neutre, qui chercherait à plaire à tout le monde… L’Église ne doit pas seulement faire la charité, mais la faire comme le Christ. »

Je ne savais pas que le Christ avait fait la charité! Je sais qu’il a nourri du monde, a réconcilié des gens, a apostrophé les vendeurs devant le temple et dénoncé les hypocrites, a guéri des malades, a ouvert des yeux et des oreilles, a lavé des pieds, a relevé des écrasés,… sans se demander s’ils étaient juifs, pratiquants, purs, fidèles, propres, mariés selon la loi,… sans leur demander leurs papiers. Il est allé toujours au-delà de l’écran que sont les vêtements, les apparences, le passé, les conventions, les catégories sociales, les religions. Par sa parole et son ouverture à l’Esprit (ouverture d’esprit), il a apporté un baume, une fraîcheur, un pansement d’espérance à TOUS les blessés de la vie. Faire la charité?…non! Accueillir et soulager la peine, la douleur, la blessure?… oui! Oui sans exclusion! Messieurs Ratzinger, Sarah et Bertone, Jésus a même donné sa vie pour ceux et celles qui n’avaient pas l’identité chrétienne, qui ne se mettaient pas à genoux pour adorer le vrai Dieu, qui n’étaient pas en pleine syntonie avec la perfection. Jésus recherchait la réconciliation : et vous? Comment pouvez-vous exclure de la mission des Caritas (ou de Développement et Paix car vous portez le même jugement sur les deux organismes) des hommes, des femmes et des enfants bénis de Dieu? Est-ce que vous avez assisté à une projection du film Tibhirine?

André Gadbois, Membre du Forum André-Naud de Montréal

Pour plus d’informations, voir le site http://forum-andre-naud.qc.ca/

Lettre à un jeune prêtre

Voici un extrait du livre de PIETRO DE PAOLI « Lettres à un jeune prêtre » Plon mars 2010, où par le biais de la fiction un évêque se référant au Concile Vatican II, écrit à un jeune prêtre d’à peine 30 ans ayant la mentalité d’une bonne partie des jeunes prêtres actuels.

Ce que je pointe, c’est la vision du prêtre comme un être sacré, un homme séparé. Il y a dans notre tradition, catholique (et c’est à dessein que je ne mets pas de majuscule au mot tradition, car ce n’est qu’un usage, qui prévaut dans un temps donné, qui a varié dans le temps et qui pourrait encore changer), une vision du prêtre, comme un homme mis à part par le Seigneur. Dans cette perspective, le prêtre endosse le caractère sacerdotal du peuple de Dieu, tel qu’il est révélé dans l’Ancien Testament. En effet, c’est le peuple tout entier qui est mis à part parmi les nations, choisi et élu. Cette vision rejoint aussi la façon de percevoir la vocation prophétique. Le prophète de l’Ancien Testament est l’objet d’un appel qui le met à part, pour une mission qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas « la meilleure part ». Au point qu’il n’est pas rare que le prophète essaie d’échapper à Dieu. L’histoire de Jonas est, dans son mode épique et exagéré, exemplaire.

Rien de cela dans la façon dont Jésus choisit ses apôtres et ses disciples, rien de cela dans la façon dont sont choisis les anciens, presbytres et épiscopes, dans les écrits apostoliques. Tous sont choisis « au milieu de », comme « faisant partie de ».

Tu le sais bien, les premiers « prêtres » sont les chefs de communauté, des hommes sages qu’on désigne sous le vocable de presbytres ou d’épiscopes. Ils président le repas du Seigneur (les premières eucharisties), gouvernent les communautés, arbitrent les conflits, transmettent l’enseignement des apôtres. Il faudra des dizaines d’années, sans doute même un ou deux siècles, avant que le collège des collaborateurs de l’évêque soit ordinairement qualifié de collège de « prêtres ». Il faut dire que les premiers chrétiens ne tenaient à être confondus ni avec la religion civile romaine, qui avait ses prêtres sacrificateurs, fonctionnaires du « sacré », ni avec les adorateurs des divers cultes à mystères souvent originaires d’Orient et qui fleurissaient un peu partout. Les chrétiens manifestaient d’ailleurs si peu de sens religieux qu’aux yeux des Romains, qui avaient pourtant une très grande tolérance religieuse, ils étaient considérés comme des athées. C’est d’ailleurs en cela qu’ils constituaient une menace : comment faire confiance à des gens « sans foi ni loi »?

Et tu sais bien que, alors, les prêtres, comme les évêques, sont choisis par les communautés. Ils ne sont pas mis à part, mais choisis au milieu de tous et pour tous. Il n’est qu’à prendre l’exemple d’Ambroise de Milan, choisi pour sa sagesse, et qui n’était pas même baptisé. En un jour, il faut le baptiser et l’ordonner évêque… contre son gré, par l’action du peuple qui crie sans se lasser : « Ambroise, évêque ! » On était déjà au ive siècle, plus de trois cents ans après la résurrection du Christ, après Constantin. Le christianisme avait pignon sur rue. On ne peut guère prétendre qu’il s’agissait des « premiers temps » de l’Église…

Je te passe les innombrables siècles où les prêtres, dans leur quasi-majorité, ne répondent pas à une vocation, mais choisissent un métier, un « état », poussés par le curé du village ou parce que leur rang dans la famille les y contraint. Ça ne faisait pas forcément de mauvais prêtres, pas plus que les mariages de raison ne faisaient nécessairement de mauvaises unions. Certains époux tombaient amoureux l’un de l’autre, comme certains prêtres découvraient une véritable vocation.

Il a fallu attendre le XVIIIe siècle et l’exaltation des sentiments pour que l’on commence à se marier par amour et à entrer au séminaire par vocation. Et c’est au cours du XXe siècle que la prédominance du sentiment (de ce qui est ressenti) a prévalu sur tout autre motif — du moins en Occident, sachant que le modèle occidental a tendance à se répandre.

Il n’y a pas, au cours des siècles, une vision constante et unifiée de ce qu’est « le prêtre ».

De surcroît, pour nous, toi et moi, catholiques romains d’Occident, il y a depuis environ mille ans l’obligation du célibat. Il est certain que cette obligation, qui a eu beaucoup de mal à s’imposer, a largement contribué au statut « sacré » du prêtre. Puisque nous ne prenons pas de femmes (et encore moins d’hommes…), nous devenons des « intouchables ». Cette obligation, qui a pour origine la lutte contre le nicolaïsme (l’appropriation des charges et des biens d’églises par les prêtres pour leur fils), est avant tout une réponse pragmatique à un problème réel qui à l’époque est porteur de scandale. Ensuite, on a justifié la chose en développant des spiritualités de don total de soi, de préférence absolue pour le Christ, et aussi de pureté rituelle. Le résultat, c’est que cette discipline fait de nous des sortes d’« étrangers ». Oui, j’ose le mot, étrangers aux préoccupations ordinaires et légitimes des humains. Les soucis que nous n’avons pas, conserver l’amour et l’estime de notre épouse, élever dignement nos enfants, nous soucier de leur éducation, craindre pour leur santé, gagner notre vie afin de leur assurer un toit sur la tête, un repas dans leur assiette, un financement pour leurs études et de quoi payer leur abonnement de portable, nous mettent à part, que nous le voulions ou pas.

La vraie question, c’est de savoir comment nous faisons pour porter notre célibat comme une fécondité et non comme une stérilité. Comment le fait d’accepter d’entrer volontairement dans ce manque radical nous humanise-t-il ? Il faut pour cela prendre comme une grâce la fragilité qu’induit notre célibat et la solitude qui lui est liée. C’est une vaste question. Nous avons toute une vie pour y répondre. Et à chaque âge de notre vie, nous répondons différemment. Dans la jeunesse de notre engagement, nous ressentons le vide de nos bras qui ne se resserrent pas sur la présence d’un autre être humain. Puis, nous devenons pauvres des enfants que nous n’aurons pas. L’âge venant, nous ne cultiverons pas l’art d’être grand-père et, pour finir, nous redouterons les abandons de la vieillesse. Au fur et à mesure, il nous faut réactualiser notre choix de vie et découvrir comment ces fragilités nous rendent intimement solidaires de la condition humaine et nous ancrent dans la réalité.

Le vrai risque, c’est de penser que parce que nous sommes « libérés » des pesanteurs ordinaires, nous sommes déjà « du ciel ». Mais nous savons bien que c’est faux. Être ailleurs, loin des humains, c’est toujours du même coup être loin de Dieu.

Je suis toujours rempli de tristesse quand les gens, couples de fiancés, jeunes parents, futurs confirmés, honnêtes grands-mères, me disent, comme par automatisme :

— Mais vous, Père, ce n’est pas pareil.

Comme si j’appartenais à une autre race qu’eux ! Cette phrase me déchire le coeur. Le danger, c’est qu’au lieu d’être des médiateurs, des passeurs, de permettre à ces gens de voir Dieu qui vient vers eux, Dieu qui les attend, notre étrangeté devienne un obstacle et leur fasse penser que Dieu est pour les gens comme nous, les spécialistes, les « mis à part », mais qu’eux ne le méritent pas.

Alors, non, moi je ne veux être ni une « vache sacrée », ni un intouchable ! Je ne suis pas un homme tabou. Je veux être un homme au milieu des hommes, comme Jésus le fut.

Je t’entends bien cependant quand tu dis que tu veux être « un signe de la présence de Dieu, un signe de l’exigence de Dieu », et que tu ajoutes : « au risque d’être un signe de contradiction ». À cause de cela, tu n’hésites pas à être un signe visible, m’expliques-tu, en particulier dans ton vêtement, en portant le col romain et volontiers la soutane. Et tu me fais une sorte de remontrance en me disant que si, tout jeune prêtre, j’avais porté le col romain, mon paroissien qui voulait se confesser aurait su que j’étais un prêtre, et, ajoutes-tu, moi aussi.

Plus généralement, tu me parles d’être un signe. Est-ce que la visibilité des cols noirs et des soutanes dans la rue est un signe de la présence de Dieu? J’en doute. Un signe de contradiction, oui. Mais est-ce que tu crois qu’un prêtre en soutane suscite plus de sympathie qu’une femme en burka ? Les gens haussent les épaules : encore un fou de Dieu! Dans le meilleur des cas, ils trouvent ça folklorique ! Tu es un signe, oui, mais un signe d’attachement communautaire ou un signe du passé, pas un signe de la présence de Dieu, pas un signe de communion.

Il n’y a, pour nous chrétiens, qu’un seul signe de contradiction, c’est la croix du Christ. Paul l’a dit le tout premier en des termes puissants qui n’ont pas pris une ride : « Folie pour les juifs, scandale pour les païens. »

C’est la croix du Christ, le signe de contradiction, le signe du fol amour de notre Dieu, pas toi, généreux jeune homme drapé dans ta robe noire. Et, pour le reste, je te rappelle que la soutane, telle que nous la connaissons, n’a guère été portée plus de deux siècles, et encore, et que son premier usage est d’être un jupon qui cache les jambes quand on porte par-dessus une aube pleine de dentelles et de festons ajourés…

Pour le col romain, j’ai envie de dire : qu’importe, c’est une question de mode, rien d’autre. Quant à moi, je trouve ridicule de porter ce machin raide dans la vie courante. C’est un des bonheurs de la modernité de nous avoir libérés de l’obligation de porter constamment un vêtement conforme à notre état. Pas un de mes amis ne porte de cravate pour aller marcher en forêt, faire les courses ou accompagner ses enfants au cours de danse, pas plus que les filles ne portent de tailleur si elles ne sont pas dans une obligation de représentation.

Ces considérations vestimentaires posées, reste la question importante, celle de la visibilité. C’est l’une des grandes questions du catholicisme aujourd’hui dans le monde dit « sécularisé ». Question débattue ordinairement sous la forme : « Comment redonner de la visibilité… » Or, c’est une mauvaise question.

Je vais être provocateur, de la visibilité, nous en avons : il y a des églises vides et fermées partout. Les gens peuvent donc très bien voir ce qu’il y a à voir : l’effacement du catholicisme dans sa forme paroissiale historique. Qu’est-ce qu’ils voient d’autre? Le pape de Rome ! Le précédent était un géant médiatique drainant des foules immenses. L’actuel est un petit homme crispé sous le poids de la charge, soulevant la tendre affection de quelques généreux jeunes gens et jeunes filles, prêts à en découdre avec quiconque « toucherait à leur pape », petite cohorte de fidèles dont tu es sans doute.

Mais les gens ordinaires, ceux qui regardent la télé et font leurs courses au supermarché, ils voient mais n’entendent pas, ne comprennent pas. Notre problème, ce n’est pas la visibilité, c’est la lisibilité. Être visible, c’est facile, il suffit de douze mètres de moire rouge en capa magna, et, semble-t-il, certains prélats romains s’y adonnent avec grande jubilation. Mais est-ce que ça fait résonner l’Évangile?

Notre visibilité n’a aucune importance, nous ne sommes pas une multinationale qui mène une politique d’image. Nous n’avons pas à faire de communication sur nous-mêmes, nous avons à communiquer Dieu. Et le pire serait que nous fassions écran. Que je sache, le Christ, comme tous les hommes de son temps, portait une tunique et un manteau. Il mangeait et buvait comme tout le monde et avec tout le monde et rien ne le distinguait parmi les hommes que sa parole et le regard qu’il posait sur ceux qu’il croisait.

Béatifier sans évaluer : pourquoi cette urgence autour de Jean-Paul II?

Vendredi le 14 janvier, la nouvelle est reprise par tous les bulletins d’information : le Vatican annonce que Jean-Paul II, le prédécesseur du pape actuel, sera béatifié à Rome le premier mai prochain, six ans à peine après son décès. La nouvelle demeure à l’état de fait brut : une couverture médiatique sans analyse. Tout au plus fait-on écho à la joie des catholiques et à l’immense fête populaire anticipée à Rome sur la Place Saint-Pierre en ce jour de la fête des Travailleurs. Jean-Paul II est une vedette mondiale, mais ce n’est pas notre saint Frère André ni notre Céline! Pourquoi en savoir plus?

Au risque de surprendre, je pense que l’événement symbolique de la béatification d’un pape contemporain ne peut être réduit aux limites d’une fête de famille, ni à celles du culte d’une vedette médiatique. Compte tenu de la place du catholicisme romain dans le monde, au plan religieux d’abord, certes, mais aussi aux plans social, politique et culturel, des analyses s’imposent. Pourquoi le Vatican transgresse-t-il ses propres règles bureaucratiques en ne soumettant pas la « cause » du pape précédant à l’examen critique de sa vie prévu par le code canonique? Serait-ce parce que la vie d’un chef absolu d’un milliard de chrétiens est susceptible de questions beaucoup plus complexes que celle d’un simple portier thaumaturge et que le Vatican a tout intérêt à sacraliser son chef avant que le regard des historiens n’ait eu le temps de se déployer?

Plusieurs estiment déjà que cette béatification annoncée est une décision inopportune, prématurée et imprudente et relève peut-être d’une certaine panique au sein d’un appareil de pouvoir atteint en son centre par de multiples crises délégitimant son autorité morale et spirituelle. Observateur attentif de l’évolution du catholicisme depuis un demi-siècle, sans toutefois être un spécialiste des affaires vaticanes, historien du christianisme et tout particulièrement de son aventure québécoise, je me permets d’en appeler à un bilan nécessaire et d’espérer que d’autres plus compétents que moi participent à élaboration publique du portrait de l’activité gouvernante de celui que Rome s’apprête à présenter comme un modèle de perfection chrétienne. Voici donc, sous la forme d’une liste rapide et incomplète de bons coups et de mauvais coup, quelques thèmes qui devraient faire partie d’un bilan historique sérieux.

Peu de temps après son élection (1978), le pape polonais a commencé une série d’interventions à forte portée politique sur la scène de son pays natal. Dès la naissance du syndicat Solidarność (1980) qui bénéficie de la force de résistance traditionnelle à Moscou que représente l’Église polonaise, Jean-Paul II apporte tout le poids du prestige de sa fonction au programme d’émancipation de l’organisation ouvrière. Il impose ses visites au parti communiste gouvernant et les immenses liturgies populaires auxquelles celles-ci donnent lieu jouent un rôle clef dans la montée en puissance de ce mouvement de libération qui suscite bientôt l’émulation de l’opposition dans les autres pays du Pacte de Varsovie. Diversement évalué, son rôle dans les mouvements sociaux qui conduisent à la fin du Rideau de fer autour de 1989 demeure incontestable.

Sur la scène médiatique, Jean-Paul II a donné de la Papauté une image charismatique qui est sans précédent au cours de la période contemporaine. Cela vaut autant à l’intérieur des communautés catholiques dont il a renouvelé un moment le patrimoine affectif pontifical séculaire, qu’à l’extérieur auprès des croyants de toutes appartenances. Il reste à évaluer quels auront été les messages perçus au fil des tournées mondiales répétées de ce personnage religieux jouant des atours paradoxaux d’une royauté romaine et des gestes dramatiques de l’humble pèlerin de la paix.

Depuis la fin de l’Ancien Régime, le rôle de la papauté se veut essentiellement doctrinal. À cet égard, il faut souligner la contribution fort positive de Jean-Paul VI à une théologie du travail. Il s’est situé ainsi dans la continuité de la pensée sociale plus progressiste inaugurée par Jean XXIII et développée par Paul VI. Mais la théologie sociale et politique des prêtres et laïcs militants était déjà rendue beaucoup plus loin, comme nous le verrons, et sa contribution théorique ne semble pas avoir eu une réception importante dans les faits.

Les coups plus discutables

Tout bilan comporte inévitablement des forces et des faiblesses. Parmi ces dernières, il faudra approfondir les aspects suivants.

Jean-Paul II a piloté d’une main ferme la réaction du gouvernement central catholique à la montée en responsabilité des évêques responsables ensemble des Églises nationales, mouvement souhaité par l’Église universelle lors du deuxième concile du Vatican (1963-1965). Ce travail s’est principalement effectué par la restriction graduelle des nouveaux pouvoirs des assemblées épiscopales et par une génération de nominations d’évêques au profil obédientiel assuré. C’est à la continuation de ce programme de contrôle des nominations qu’est maintenant mandaté l’ancien archevêque de Québec, le Cardinal Ouellette. Cette reprise de contrôle a permis de fermer substantiellement toute évolution concernant les règles d’accès au ministère sacerdotal, notamment le refus de l’ordination des femmes, qui a conduit le clergé catholique occidental dans une impasse démographique totale aujourd’hui et dont les simples fidèles sont les victimes impuissantes. Ce blocage continue d’avoir les effets les plus regrettables sur le dossier des relations œcuméniques avec l’Église anglicane, entre autre.

En tant qu’évêque de Cracovie, Karol Józef Wojtyła était un des responsables du comité qui a recommandé à Paul VI de ne pas modifier la position de l’Église catholique concernant le contrôle des naissances et la morale sexuelle. En août 1968, le pape optait pour cette position et refusait la recommandation de l’autre comité proposant une évolution de la doctrine, à l’heure de l’accessibilité de la contraception chimique. Cette date est devenue un repère majeur dans l’histoire du catholicisme romain des deux derniers siècles. La fonction centrale d’autorité dogmatique conquise par la papauté du XIXe siècle (infaillibilité), avec le pouvoir conséquent sur les consciences, va s’effriter partout en Occident à une vitesse inouïe. La raison est fort simple : les femmes catholiques sont éduquées. Elles entendent bien évaluer elles-mêmes la moralité des moyens contraceptifs qu’elles découvrent. Ils leur semblent d’emblée positifs. Les prêtres et les épiscopats nationaux ont pesé longtemps pour que Rome réforme sa position à ce sujet. En imposant d’autorité son refus lors de son accession à la fonction papale, Jean-Paul II a fortement contribué à la perte d’autorité morale de l’évêque de Rome. Plus grave encore sans doute, son refus d’examiner la moralité de l’utilisation des condoms pour diminuer la diffusion du sida a eu pour conséquence un nombre intolérable de morts. Certains, dont je suis, associent ce refus à un crime contre l’humanité.

En nommant Mgr Joseph Ratzinger préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1981, Jean-Paul II lançait une action qui aurait pour effet d’identifier, d’accuser et de condamner les principaux théologiens, qui, en Amérique latine tout particulièrement mais non uniquement, étaient en train d’élaborer une théologie mettant la libération des pauvres au cœur du message et de l’action de l’Église. Ce ne furent pas les seules cibles de l’inquisition romaine, mais il est possible de s’interroger sur les effets pervers de ces poursuites dans les pays les plus pauvres qui allaient bientôt devenir objet de conquête par le pentecôtisme d’origine américaine. À côté des impacts d’ordre social et missionnaire, il faudrait également ouvrir le dossier de la liberté de pensée théologique de plus en plus laminée par la censure et l’autocensure.

Que dire finalement du dossier de la pédophilie et du rôle de l’autorité romaine, sous sa gouverne, dans le maintien d’une culture du secret et de la dissimulation au profit de l’image publique de l’institution et au détriment des victimes? Si Benoît XVI a fini par admettre la responsabilité des responsables de l’Église, cela devrait bien toucher à la conduite de son prédécesseur. Sans compter la complaisance évidente de ce dernier à l’endroit du Frère Marcial Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ et coupable avéré d’actes pédophiles à l’endroit de plusieurs de ses recrues.

D’autres thèmes devraient évidemment être convoqués pour dresser un bilan responsable de l’action d’un pape candidat à la sainteté. La sincérité personnelle ne peut constituer l’unique critère d’évaluation des actes, si l’on prend pour repère les critères objectifs de la morale catholique classique. Que le pape Jean-Paul II ait été un saint homme, plein de vertus et de bons vouloirs me semble insuffisant pour le constituer en modèle. Il est manifestement trop tôt pour évaluer correctement ses options de gouvernement dans leurs effets à long terme sur la vie de son Église. Le simple fait qu’une autre personne puisse me contredire point par point sur les quelques arguments que j’avance ici suffit à démontrer le caractère inopportun, prématuré et imprudent de la décision prise en urgence. Très peu de papes ont été canonisés dans l’histoire. Il y a sans doute des raisons qui expliquent cette réserve. Subitement, Rome veut canoniser Pie XII et Jean-Paul II. La sainteté serait-elle en train de remplacer l’infaillibilité au sein d’une Église qui semble accessible au repli sectaire?

Louis Rousseau est professeur associé au Département de sciences des religions de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) 

La baleine et le papillon – ou – comment réveiller l’Église de Jésus Christ

Je ne demande pas qu’on change l’Église. Je demande qu’elle soit vivante. Je réclame qu’elle reste fidèle à sa mission, qu’elle porte la parole du Christ à nos contemporains, qu’elle témoigne du monde renouvelé par l’Esprit. II ne s’agit pas de la conserver comme un trésor au risque d’en faire un conservatoire des mœurs d’antan. II ne s’agit pas de la rafistoler par quelques astuces pour qu’elle survive un hiver ou deux de plus. II s’agit qu’elle trouve les gestes et les mots qui diront Dieu au monde d’aujourd’hui.

Elle est mon Église et il n’est pas question de me désolidariser d’elle. J’assume son histoire avec fierté souvent, avec honte parfois, avec résignation toujours. Je prends tout en elle, le meilleur et le pire, les croisades et les conciles, Alexandre VI et Jean-Paul II, la cour de Rome et les saints. Je crois que cette histoire d’hommes avec ses héros et ses lâches, ses audaces et ses calculs, n’est sainte que par l’Évangile qu’elle porte.

Je lui demande seulement de rester dans l’histoire sans se figer dans l’éternel. Je lui demande de ne pas sacraliser son passé au point d’être indisponible au présent. Je l’implore de renoncer aux réussites mondaines et aux vaines richesses pour ne pas « contrister » l’Esprit qui l’appelle.

J’aimerais qu’elle se rende compte qu’il lui faut changer parce que le monde qui est le champ de sa mission change. II me plairait qu’elle reconnaisse le travail de l’Esprit mieux que les traces du démon. Les nouveautés ne sont pas forcément des valeurs qui se perdent mais souvent aussi des « signes des temps », prémices du Royaume. II faut qu’elle ouvre les portes de l’espérance au lieu de cultiver les archives de la nostalgie.

Elle a inventé l’école pour tous. Elle a appris aux hommes à lire et à écrire. Elle a voulu que l’homme grandisse mais elle s’affole aujourd’hui parce que son discours ne passe plus. Son « catéchisme » peut être aussi riche et cohérent que possible mais des hommes adultes n’attendent plus un catéchisme. Ils souhaitent qu’on écoute leurs questions avant de leur donner des réponses. Ils préfèrent dialoguer avec Dieu plutôt qu’on leur parle de Lui.

Elle a dénoncé les mariages d’intérêts, les unions arrangées par les parents. Elle a défendu la liberté des époux et promu l’amour au cœur du couple. Mais elle est toute surprise aujourd’hui qu’on n’accepte plus la triste fidélité hypocrite d’autrefois. La Bible nous parle pourtant d’une alliance d’amour en permanence trahie et en permanence renouvelée.Elle a voulu l’éducation des filles. Elle les a encouragées à prendre leurs responsabilités. Elle se réjouit de les voir accéder à une vocation personnelle. Elle sait la place qu’elles tiennent concrètement dans la vie quotidienne des communautés. Mais la voilà toute perdue parce que les femmes acceptent mal qu’on leur refuse, dans la vie de l’Église, les responsabilités de direction.

Elle a développé un discours sur la sexualité, la chasteté, le célibat, la virginité, moins à partir de la tradition biblique qu’à travers une philosophie néo-platonicienne et une anthropologie naïve. Elle s’étonne que le monde d’aujourd’hui comprenne mal son propos et peine à retrouver un Dieu qui a pris corps et qui a donné son corps pour le salut du monde.

La Pentecôte rassemble la diversité des peuples dans un même Esprit. L’Église – et l’Église catholique en particulier – a tout fait pour pacifier les frontières et encourager les échanges. Elle ne saurait se contenter d’inviter les nations riches à reconnaître leurs racines chrétiennes en ignorant le brassage de populations, contrôle ou pas, qui bouscule les états, les consciences et les nations.

De tout temps la grandeur de l’Église a été de prendre le parti des pauvres. Même quand elle ne savait pas apporter la justice elle consolait par sa charité. Aujourd’hui encore des chrétiens sont présents dans la recherche d’une politique plus juste et dans les urgences caritatives. C’est là qu’on comprend le Christ. C’est là qu’on attend ses disciples. Mais les médias s’amusent à ne voir l’Église qu’à travers un pontife jouant au dernier monarque absolu, dans un cérémonial d’un autre âge, loin des problèmes de fins de mois de ses auditeurs.

Un cri comme celui-ci vers qui le faire entendre ? Une prière comme celle-ci vers quel saint l’adresser ? À quelle adresse poster ce courrier ? Y a-t-il une chance de changer quelque chose ? La lourdeur de l’administration vaticane – ce n’est pas un mammouth mais une énorme baleine échouée sur le sable – donne l’impression que rien ne peut la réveiller. Mes mots ne feront pas plus de bruit que l’aile d’un papillon sur le dos du cétacé. Mais, après tout, on sait qu’un vol de papillon dans l’hémisphère sud peut engendrer une tempête dans l’hémisphère nord. Et puis il y a beaucoup de papillons. Et puis dans le vent qu’ils font souffle aussi l’Esprit. Pourquoi ne seraient-ils pas capables de réveiller la baleine : une grande marée et un petit ouragan et la voilà remise à l’eau, légère et vivante !

Mgr Jacques Noyer, évêque émérite d’Amiens

Le synode sur les laïcs de 1987

En 1987 il y eut un synode sur les laïcs. Un an avant, la revue qui s’appelait « L’actualité religieuse dans le monde » avait demandé à ses lecteurs de donner leurs impressions. Voici la lettre que j’avais envoyée à l’époque. Si je la reproduis, c’est qu’elle est toujours d’actualité. Pire, plus on s’éloigne de Vatican II et plus on revient à concevoir à nouveau l’Eglise de ceux qui enseignent et de ceux qui se laissent enseigner, de ceux qui gouvernent et de ceux qui se laissent gouverner, de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent. 

Le fait de réunir un synode sur les laïcs est ambigu en soi. Car qui va statuer sur les droits et les prérogatives des laïcs? Ce sont les clercs. Et de plus pas n’importe lesquels. Un Boff, un Schillebeecks, un Küng, un Wackenheim, (et la liste pourrait s’allonger), n’y seront pas. Il y aura peut-être quelques observateurs laïcs, mais méfions-nous des laïcs qui sont plus cléricaux que les clercs! Cela ressemble à du paternalisme. On se réunira entre personnes « bien-pensantes » qui s’appuieront sur la tradition pour décréter ce que les laïcs « auront le droit de faire en plus » à l’intérieur de l’Eglise. Certes depuis le « Voici, vénérables frères, que nous voyons se manifester cette si funeste doctrine qui voudrait faire croire que les laïcs peuvent être, dans l’Eglise, un élément de progrès » du pape Pie X en 1907, une évolution considérable s’est faite, mais elle ne s’est faite qu’en tenant compte des deux préambules suivants « Les responsabilités suprêmes et le pouvoir de décision ne peuvent rester que dans les mains de clercs » et « Plus on est placé haut dans la hiérarchie et plus on est près de la vérité ». Car un fait est entendu et il sera sous-jacent dans toutes les discussions du synode : le laïc ne peut être qu’un auxiliaire du clerc. Et cela se vérifie concrètement tous les jours dans la vie de l’Eglise et dans la vie de nos paroisses. Bien sûr on ne dira pas cela de cette façon mais plutôt « Tous sont responsables dans l’Eglise, mais chacun à sa place » (Ne dit-on pas aussi sans que cela puisse poser problème à certains « Tous, hommes et femmes sont égaux devant le Seigneur »? ). Une conséquence de cette façon de procéder c’est que le synode se déroulera dans l’indifférence générale et les laïcs ne se sentiront pas concernés par les décisions prises dans la mesure où ce ne sera pas leur synode.

A lire ces premières lignes, on pourrait dire : « Encore un laïc aigri, jaloux des clercs et avide de pouvoir dans l’Eglise ». Le problème n’est pas là. Il ne s’agit pas d’opposer clercs et laïcs et surtout pas de mettre les laïcs à la place des clercs. Il s’agit de faire disparaitre la notion de clerc et de laïc. Bien sûr cette idée n’est pas du goût de tout le monde et en particulier pas du goût du cardinal Ratzinger, lui qui sait ce que chaque chrétien a le droit et le devoir de croire. Pour lui, la hiérarchie telle qu’elle existe dans l’Eglise a été voulue par Dieu. C’est une façon autoritaire de clore le débat avant de l’avoir commencé. Mais ayons l’esprit un peu critique sur tout ce que Dieu est censé vouloir. Il me semble que les rois de France l’étaient aussi de par la volonté divine. Pour ce qui est de la hiérarchie dans l’Eglise, consultons l’histoire. Il est intéressant d’apprendre que la notion de clerc et de laïc n’existait pas dans les deux premiers siècles de l’Eglise. Cette distinction s’est développée à partir du troisième siècle et ceci au profit des clercs qui sont devenus une caste qui s’octroya de plus en plus de pouvoir et qui est devenue dominante dans l’Eglise. Et c’est cette caste de clercs devenus progressivement célibataires, qui a développé la théologie dans l’Eglise en particulier aussi dans le domaine qui nous intéresse. C’est une théologie qui malheureusement a longtemps tourné en vase clos, très loin des préoccupations et de la vie concrète des chrétiens. Il est évident que si cette théologie était l’oeuvre d’hommes et de femmes mariés, engagés dans le « monde », de toute condition et de toute race, on n’en serait pas aujourd’hui à célébrer des ADAP, sous prétexte qu’un laïc ne peut pas présider l’eucharistie. On rétorquera que ceci est contraire à la tradition de l’Eglise. Encore faut-il voir comment et par qui cette tradition a été établie. On dira aussi que l’Eglise ne peut être que dans la vérité puisqu’elle est guidée par l’Esprit-Saint. Je pense que l’Esprit-Saint a bon dos. C’est certainement lui qui a fait condamner Galilée qui prétendait que la terre tourne autour du soleil. Croit-on si peu à la force de l’Esprit-Saint qu’il faille lui dresser des garde-fous à l’intérieur desquels il a le droit de souffler, alors que l’Esprit-Saint souffle où il veut ? Un attitude de foi est-ce une attitude de peur et de crispation sur le passé ou est-ce une attitude de confiance en l’avenir, avec évidemment tous les risques que cela suppose ? A Abraham un de nos pères dans la foi, Dieu ne lui avait-il pas dit : « Quitte le pays d’Ur et va vers la terre que je t’indiquerai » ?

Tout ceci pour dire qu’il faudrait traiter le problème non pas en superficie mais beaucoup plus en profondeur car à mon avis c’est un problème d’ecclésiologie des plus importants. L’ensemble du Peuple de Dieu est concerné par ce problème. Il a donc le droit non seulement d’être consulté (et encore faut-il voir dans quelle mesure on tient compte des divers avis) mais aussi le droit de décider. Au départ il faut d’abord s’entendre sur la terminologie de Peuple de Dieu. Bien que moins compétent que certains, j’ose néanmoins affirmer qu’il ne s’agit pas là uniquement d’une notion d’Ancien Testament (En entrant dans ce petit jeu, il est tout aussi facile de dire que le prêtre, dans la théologie catholique, est la reconduction du Grand-Prêtre de l’Ancien Testament). Il ne s’agit pas non plus d’avoir une vision trop « monarchique » du peuple (c’est à dire que la noblesse et le clergé n’en font pas partie). Le Peuple de Dieu n’est donc pas synonyme de laïcs, mais signifie bien l’ensemble des chrétiens avec qui Dieu a fait alliance (j’utilise volontairement le mot chrétien et non le mot catholique, de même que je pense que l’Eglise catholique est une église parmi d’autres, une église dans la grande Eglise et non la seule et vraie Eglise)

C’est dans le Peuple de Dieu, au sens ainsi défini, qu’une réflexion de fond devrait se faire sur l’engagement et la responsabilité de l’ensemble des chrétiens. Et pour commencer, à l’échelle locale, là où chacun se situe. Et de ce coté l’expérience des communautés de base d’Amérique latine peut nous être très utile. Non qu’il s’agit de reproduire d’une façon identique ces communautés dans le monde entier (quand laisserons-nous tomber ce fantasme que tout le monde doit être coulé dans le même moule !), mais il serait possible d’en utiliser certaines intuitions. En particulier que ce qui est premier, c’est le vécu, la « praxis », et que la théologie en découle ; alors que jusqu’à présent la théologie est faite « in vitro » et la pastorale n’en est que le champs d’application. Ce qui est premier c’est la base, c’est l’église locale et la grande Eglise n’est que la communion de ces églises locales, le tout dans la fidélité à l’Evangile et dans la mouvance de l’Esprit.Certes cette conception ne peut que se heurter à la vision traditionnelle. C’est pour cela qu’il est important d’avoir avant tout le souci de construire et non de détruire. Mais l’obéissance à l’Eglise ne signifie pas soumission inconditionnelle. Si Leonardo Boff a été condamné ce n’est pas à cause de la théologie de la libération (Gutierrez préconisait la lutte des classes et personne ne l’a empêché de passer son doctorat de théologie), mais bien à cause de ses prises de position en matière d’ecclésiologie. Il a pourtant accepté le silence qui lui a été imposé car son appartenance à l’Eglise lui paraissait primordiale.

Un « laïc » engagé dans l’Eglise, qui aime son Eglise, mais qui aimerait qu’elle devienne un peu plus crédible aux hommes et aux femmes de notre temps.

Georges Heichelbech