Le plus important est-ce interdire la pillule et le préservatif?

Bons et mauvais maris

Imaginons un homme qui, à peine rentré de son travail, ressort pour aller faire du vélo, jouer au foot, assister à un match, participer à une réunion politique ou aller boire un verre et jouer aux cartes au café avec ses copains. Lorsqu’il rentre tard, ayant bu, il s’affale dans le lit conjugal sans réveiller sa femme, qui s’est endormie seule, après avoir fait faire leurs devoirs aux enfants, préparé leur dîner, expédié la vaisselle et la lessive…

Imaginons un autre père de famille qui rentre en demandant : « Qu’est-ce qu’on a pour dîner ? » et s’installe avec une bière devant le téléviseur…

Imaginons enfin un mari qui accable sa femme de réflexions méprisantes à propos de sa cuisine, de sa conversation, de ce qu’elle aurait dû faire de plus dans la maison ou pour les enfants, sans même remarquer qu’elle a changé de coiffure ou acheté une robe pour lui plaire…

Ceux-là, pour l’Église, seraient de bons maris : ils s’abstiennent de manifester leur désir et leur tendresse à leur femme.

Imaginons maintenant un mari aimant, qui rentre avec un bouquet de fleurs ou simplement un sourire et un compliment. Il a des égards envers son épouse ; il transmet ainsi, par l’exemple, à ses fils, le respect de la femme. Il lui arrive de coucher les petits, de superviser les devoirs des aînés et de les emmener marcher ou faire du sport afin de leur enseigner l’effort et la maîtrise de soi. Il a à coeur de leur transmettre son expérience et sa culture. Plutôt que de rejoindre ses amis à un meeting auquel son épouse ne pourra pas se rendre, il choisit de passer un moment en tête à tête avec elle. Il s’intéresse à ce qu’elle pense, s’enquiert de ses activités, de ses projets et de ses rêves… avant de la prendre dans ses bras. Celui-là risque d’être trop démonstratif : c’est un mauvais époux… sauf s’il fait un enfant à sa femme tous les neuf mois, en lui interdisant de prendre la pilule !

Femmes battues, filles violées

On aimerait que le pape pique un jour une « sainte colère » contre ces « bons maris » là, comme Jésus s’emporta contre les pharisiens. On aimerait aussi l’entendre fulminer, non contre les femmes coupables de prendre la pilule et les hommes coupables d’employer le préservatif, mais contre les sauvages qui battent leur femme, parfois à mort, et contre ceux qui .violent des fillettes à peine pubères et en font leur objet ! On aimerait enfin l’entendre lancer un appel pour les femmes condamnées à la lapidation et s’interroger à voix haute sur la burqa, qui emmure des femmes vivantes, au lieu de plaider, comme le fait Benoît XVI dans Lumière du monde, pour une tolérance peureuse.

Cela n’est pas possible ? Un représentant de la chrétienté ne peut pas prendre le risque de déclencher la colère d’intégristes musulmans, qui trouveraient là un prétexte de plus pour massacrer des chrétiens et battre leur propre femme ?

Soit. Limitons-nous donc à des pays encore réputés « chrétiens ». De la région lyonnaise à la Corée du Sud (où l’admirable film Poetry met en scène des familles chrétiennes de la région de Séoul), des milliers d’adolescents se livrent à des viols collectifs, des « tournantes » sur des adolescentes. Qu’est-ce qui empêche le chef de la chrétienté de les condamner urbi et orbi? Et qu’est-ce qui l’a empêché de lancer une croisade contre les violences conjugales dans nos pays d’Europe aux « racines chrétiennes » ?

En France, ces violences tuent une femme tous les deux jours. En Espagne, c’est pire : on recense chaque année plus de deux millions de femmes battues par leur compagnon, ce qui a obligé le gouvernement de José Luis Zapatero à faire voter une loi instaurant de sévères peines de prison et un « suivi » des brutes récidivistes : treize mille Espagnoles ont déjà dû être placées sous la protection d’un « bracelet électronique » qui alerte la police dès que l’homme violent approche du périmètre interdit.

Avoir des relations sexuelles avec sa propre épouse sans procréer, ce serait péché.

Mais violer une jeune fille en groupe pendant des mois, frapper une femme à mort, imposer des attouchements et des pratiques dignes du « divin » marquis de Sade à un enfant, ce ne serait qu’une erreur de comportement pardonnable, somme toute sans importance. Cela ne justifierait pas, apparemment, le centième, le millième des efforts, des discours et de la diplomatie déployés durant des mois contre la contraception, avant, pendant et après la conférence du Caire. Tous ces crimes ne mériteraient, de la part de nos grands prêtres, qu’un silence honteux. Comme celui qui a couvert les affaires de pédophilie.

Extrait du livre de Christine Clerc « Le pape, la femme et l’éléphant », Flammarion mars 2011. Christine Clerc est grand reporter et éditorialiste

L’Eglise et la tentation de l’intégrisme

Happées par la sécularisation, bien des Eglises se laissent tenter par des ferveurs intégristes pour ne pas se diluer dans le monde profane. Que penser de cela ?  

Toutes les forteresses édifiées sous le soleil finissent par s’écrouler un jour. La puissance des Eglises n’étant que puissance humaine, puisque notre Dieu ne s’investit que dans la faiblesse de l’amour, elle est vouée au même sort que les autres choses de ce monde. Il ne nous appartient pas de juger l’histoire et encore moins de la refaire, mais il nous appartient de réaliser aujourd’hui ce que nous commande le service de l’Evangile dans le monde tel qu’il est. Ce n’est pas au niveau de leurs stratégies politiques et de leur force sociale que se jouera l’avenir spirituel des Eglises. La chrétienté est morte, et c’est une société laïque qui lui succède, riche de beaucoup de valeurs nouvelles venues s’ajouter aux valeurs judéo-chrétiennes du passé. Pourquoi les Eglises devraient-elles combattre cette sécularisation et se garder du monde profane comme si elles pouvaient exister ailleurs? L’Evangile nous enseigne que le salut passe par la mort, et que c’est en se perdant que la vie peut se renouveler. En irait-il autrement pour les Eglises? C’est parce que les chrétiens manquent de foi qu’ils se crispent sur leur patrimoine historique : leurs bâtiments, leurs institutions, leurs rituels et le faste de leurs cérémonies. Les lieux de réunion, les ministères et les célébrations liturgiques sont certes nécessaires pour faire vivre les communautés chrétiennes. Mais à quoi peuvent bien servir des murs quand la foi qui a été leur raison d’être s’est exilée ailleurs? S’il est donné aux fossiles de conserver leurs apparences jusqu’à la fin des temps, c’est au prix de leur pétrification; mais les institutions qui sont au service de la vie ont vocation à se transformer selon les besoins de celle-ci. Et on ne fera pas à Dieu l’injure d’imaginer qu’il ressent le besoin d’être flatté comme les monarques des hommes, et prié comme nos despotes. Contrairement aux apparences, tout intégrisme est idolâtre et blasphématoire, attentatoire à l’infinie dignité de Dieu et des hommes, ignorante de l’étonnante immensité du mystère de l’Incarnation. L’Evangile est la bonne nouvelle toujours nouvelle, fille de Dieu parmi les hommes, forte et fragile comme l’amour, resplendissante comme la vie et humble comme la mort, libre comme un enfant au matin de la création.

Gabriel Ringlet, prêtre, écrivain, journaliste et universitaire, il a été professeur et vice-recteur de l’Université catholique de Louvain

Propos recueillis par Jean-Marie Kohler

http://www.pacariane.com/CCCSundgau/Conferences/991105it.html