Le Christ s’est arrêté à Rome de Jean ROHOU

 Spécialiste reconnu du XVIIème siècle, Jean Rohou est un humaniste athée. Bon connaisseur de la Bible et de l’histoire du christianisme, il publie un livre à la fois sympathique et critique, qui n’est pas un rejet, mais un appel.

Il est l’auteur de « Fils de ploucs », devenu un classique. Dans « Le Christ s’est arrêté à Rome » (editions-dialogues.fr) 27€, il nous livre une réflexion sur ce que représente de nos jours l’Église, sur sa signification, sa portée mais aussi sur ses paradoxes et débordements.

Préfacé par Mgr Albert Rouet, figure intellectuelle d’une Église ouverte, « Le Christ s’est arrêté à Rome » n’est pas un pamphlet mais un ouvrage qui a pour mission de mener son lecteur, croyant ou non, à la réflexion.

JONAS, réseau d’associations pour un dialogue nouveau entre ÉGLISE et MONDE, a demandé à Jean Rohou les raisons qui l’ont amené à écrire ce livre. Sa réponse se trouve sur leur site :

« La grande prospérité européenne, fondée sur l’exploitation du reste du monde, est terminée. Appauvrissement, chômage, conflits sociaux, délinquance, violences peut-être marqueront l’avenir. On ne pourra résoudre le problème en réduisant l’injustice sociale. Les riches ne sont nullement disposés à partager. De plus, nous vivons dans un système socio-économique mondialisé : la possibilité de le rendre moins injuste à l’échelle d’un pays est très réduite.

 Que faire pour redonner sens à la vie et santé à la société ? De fâcheuses propositions s’affirment déjà : un nationalisme xénophobe, une hostilité aux libertés individuelles. Et des organisations comme l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ s’apprêtent à remettre le christianisme au service de l’autoritarisme. Il faudrait y opposer des solutions généreuses, qui pourraient se réclamer de l’Évangile : outre la foi en Dieu, qui donne sens à toute la vie, il commande l’amour d’autrui et prioritairement des démunis de toute sorte. Qu’avez-vous fait pour les affamés, les étrangers, les malades, les prisonniers ? Tel sera le critère du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46).

 Malheureusement, ce n’est pas là-dessus qu’insiste le Vatican, mais sur des censures qui n’ont aucun fondement dans l’Évangile : le célibat obligatoire des prêtres (qui ne s’est imposé qu’au XVIIe siècle), l’interdiction de la prêtrise aux femmes (auxquelles Jésus accordait une attention exceptionnelle pour l’époque), la condamnation de diverses pratiques sexuelles, dont le Christ ne dit rien. Il réprouve l’adultère, mais empêche la lapidation de la coupable, prévue par la loi de l’époque. « Soyez généreux », dit-il. « Ne vous posez pas en juge […] Ne condamnez pas » (Luc 6, 36-37). Le Vatican passe son temps à juger, interdire et condamner. Plus de 1000 théologiens ont été inquiétés ou condamnés par le futur Benoît XVI sous le pontificat de Jean-Paul II.

 La trahison de l’Évangile ne date pas d’aujourd’hui. Dès qu’ils ont cessé de la persécuter, les pouvoirs ont mis la religion de l’Ami des pauvres au service des puissants et des riches. La compromission politique (avec les rois, les seigneurs, Pétain, Franco) est révolue. Mais la compromission socio-économique persiste. Depuis 1891, l’Église a une généreuse doctrine sociale ; mais ce ne sont que des mots. Les associations caritatives font un travail admirable ; mais elles ne peuvent que réduire un peu les scandaleuses injustices d’un système économique et politique dont les dirigeants étaient presque tous chrétiens jusqu’à une date récente, et dont beaucoup le sont encore. Les prêtres-ouvriers s’étaient engagés aux côtés des prolétaires : Rome les a interdits ; puis elle les a rétablis, mais trop tard. L’Église d’Amérique du Sud s’était engagée dans un vigoureux combat contre l’injustice : le Vatican s’est appliqué à le réduire.

 Jamais il n’y eut un décrochage si important entre Rome et les consciences. L’interdiction de la contraception est révélatrice. Le concile Vatican II l’aurait sans doute acceptée. Le pape l’a empêché de se prononcer. Il a nommé deux commissions qui se sont prononcées favorablement : l’une par 52 voix contre 4, l’autre par 9 contre 3 et 3 abstentions. Il l’a néanmoins interdite dans une encyclique qui « n’invoque aucun argument tiré de l’Écriture » (le cardinal Congar). Cette interdiction a provoqué dans la majorité des consciences catholiques « une sorte de stupeur et de scandale », ont déclaré 18 théologiens français qui s’y sont immédiatement opposés, comme des centaines d’autres. Pour la première fois, les fidèles ont massivement désobéi

 Jésus condamnait sévèrement ceux qui « chargent les hommes de fardeaux accablants » (Luc 11, 46). L’Église les multiplie parce qu’elle fonctionne comme un système de pouvoir. Et elles sont souvent tellement inadaptées qu’elles aboutissent à des transgressions — parfois criminelles comme la pédophilie. Sur le terrain les prêtres doivent souvent accepter ou même conseiller des solutions contraires aux principes romains.

 À l’intérieur même de l’Église la plupart de ceux qui sont en situation de parler librement expriment leur désaccord. Ainsi, les supérieurs généraux des jésuites et des dominicains désapprouvent le célibat obligatoire, l’interdiction de l’ordination des femmes et le rigorisme sexuel.

 Pour lui redonner du dynamisme, il faudrait bien distinguer la foi (rapport personnel à Dieu) de la religion, qui relève de l’histoire et trop souvent de l’instrumentalisation socio-idéologique, et de la morale personnelle que suffisent à régler les consciences et les lois civiles. »

Il est possible de voir une interview de plus de 7 mn de l’auteur en cliquant sur le lien suivant :

http://www.editions-dialogues.fr/livre/christ-arr%C3%AAt%C3%A9-Rome/

L’Eglise face à l’homme moderne

En 1791, le pape Pie VI écrira : « On ne peut imaginer une plus grande sottise que de considérer tous les hommes comme égaux et libres. » (Encyclique Quod Aliquantum). Le ton est donné. Le pouvoir ecclésiastique ne cessera durant le XIXème siècle de s’opposer de toutes ses forces au changement social en cours. Il ne cessera de prôner un retour à l’Ancien Régime. Il ne cessera de condamner énergiquement toute forme de démocratie. L’anticléricalisme, en conséquence, qui commence à se développer durant le « siècle des lumières », ne cessera de s’exacerber. Aussi, en 1905, en arrivera-t-on en France Républicaine, après plus d’un siècle de luttes, à la séparation totale entre l’Église et l’État toujours en vigueur à ce jour.

S’opposant ainsi à la démocratie, conquête essentielle de l’homme moderne, l’Église refusera tout autant de tolérer des changements au sein de cette chrétienté qu’elle entend continuer à « diriger ». Si la pyramide du pouvoir politique, avec la Révolution Française, s’est effondrée dans ce pays et que la démocratie n’a pas cessé de s’étendre à toute l’Europe et au monde, l’autre pyramide, celle du pouvoir religieux, entend demeurer intacte.

Encore en 1903, un pape, pourtant canonisé depuis, saint Pie X, se permettra d’écrire : « C’est dans la seule hiérarchie (le clergé : Pape, Evêques et prêtres) que réside le droit et l’autorité nécessaires pour promouvoir et conduire tous les membres vers le bien commun. Pour ce qui est de la multitude (les laïcs) il n’ont d’autre droit que de se laisser conduire docilement et de suivre leurs pasteurs » (Encyclique Vehementer Nos).

Il faudra finalement attendre jusqu’à Vatican II (1963-65) pour que le monde moderne, la démocratie dans la société civile… (Gaudium et Spes) soient enfin officiellement reconnus.

Récapitulons les conquêtes du Tiers-État français dès 1789. C’est dans la société, la communauté de tous les humains, que réside la source du pouvoir politique. La pyramide qui la dominait et l’écrasait ne fait pas partie de la « nature » des choses ; même si elle a pu correspondre à un âge de l’humanité. Chaque individu est désormais reconnu capable de penser par lui-même et de décider librement. Pourquoi tout cela ne pourrait-il pas se vivre aussi désormais dans le domaine du religieux ? Nombre d’Ilustrados, en leur temps, pensaient de même. Pour ces derniers, d’ailleurs, la pyramide du pouvoir ecclésiastique était bien peu conforme à l’idéal évangélique.

C’est ce que comprit enfin le concile lorsqu’il proclama, dans sa Constitution Lumen Gentium de 1965 que l’Église est constituée d’abord et avant tout du « Peuple de Dieu ». Cette proclamation marquait la fin du pouvoir pyramidal, du rôle d’intermédiaire indispensable exercé par le clergé face au « Sacré » ; nom donné alors au Divin en tant qu’extérieur et au dessus de l’humanité. Une autorité reste indispensable… mais celle-ci se fera service, nous disait Jésus. En même temps, l’égalité de chacune et chacun au sein de la communauté était enfin reconnue. Chacun(e) est animé(e) par l’Esprit qui lui parle au plus intime, dans la liberté de sa conscience. C’est en s’adressant à chacun(e) que ce même Esprit guide le « Peuple de Dieu ».

Ainsi l’Institution-Église affirmait enfin, dans un texte officiel, qu’elle reconnaissait le surgissement dans sa propre histoire de « l’homme moderne » et qu’elle semblait se décider à en tirer les conséquences. Sa reconnaissance allait-elle entraîner des bouleversements dans l’image qu’elle se donnait d’elle-même, sa manière de concevoir et d’exercer le pouvoir ainsi les ministères en son sein ? Allait-elle, avec 170 ans de décalage depuis 1789, entrer enfin dans l’ère moderne ? Car il faudrait désormais se mettre à concrétiser, à traduire dans les faits, cette « révolution » dans la manière de se percevoir. C’en serait enfin terminé avec une certaine manière de concevoir pouvoir et autorité du clergé et en particulier de ses chefs.

Mais les espérances seront rapidement déçues. Si le Concile se termine le 8 décembre 1965, en juillet 1968, le Pape Paul VI, qui a tenu à retirer de la réflexion du Concile deux sujets qu’il s’est réservés, publie sur l’un d’eux, la contraception, son encyclique Humanae Vitae. Pour les laïcs, et surtout bien des femmes, c’est le début d’une rupture qui n’ira qu’en s’accentuant.

Le clergé, pour sa part, se rendra vite compte que la volonté de changement ne se manifeste guère au-delà de la réforme liturgique et que l’exercice du pouvoir par Rome ne change pas vraiment. Cela contribuera très largement au découragement et à la multiplication des départs d’un bon nombre de prêtres. On pouvait penser, par exemple, que le premier Synode des Évêques, en septembre 1971, qui devait justement traiter du ministère du prêtre, marquerait le début d’un exercice plus collégial du pouvoir et, pourquoi pas, la fin du célibat obligatoire. Il n’en fut rien. Et quand, en octobre 1979, Jean-Paul II sera choisi comme pape, le mouvement de réformes s’arrêtera pour de bon. De plus, jamais dans toute l’histoire de l’Église, le contrôle exercé par le Vatican sur les nominations d’évêques, les positions et l’enseignement des théologien(ne)s n’aura été aussi strict. L’aurait-on voulu autrefois, que les moyens de communication plus anciens ne le rendaient matériellement pas possible comme actuellement.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Constatons que, dans son encyclique de décembre 2007 sur l’Espérance (Spe Salvi), le pape actuel va réussir l’exploit de « ne pas citer le concile de Vatican II une seule fois ». Celui-ci n’est-il cependant pas « un des événements le plus porteur d’espérance de l’histoire moderne du christianisme ?». Le Pape condamne de façon iconoclaste quelques unes des réalisations historiques les plus emblématiques de la modernité. Il s’agit très concrètement de trois d’entre elles : la foi dans le progrès…, la Révolution Française et le marxisme. En fait, il dynamite les ponts de communication établis par Vatican II entre l’espérance chrétienne et la transformation du monde. Ainsi Benoît XVI apparaît-il être bien plus qu’un simple conservateur attaché à son passé personnel : il n’accepte pas, au nom de ses principes augustiniens, ces caractéristiques essentielles, ces valeurs nouvelles qui constituent désormais l’homme moderne…. Veut-il donc remonter au XVIIe siècle : avant la naissance de celui-ci ? Songe-t-il vraiment, après l’échec de tant d’autres, à restaurer la chrétienté ? Pour le suivre, devons-nous renier ce que nous sommes devenus depuis : des hommes modernes précisément ?

Edouard Mairlot, ancien jésuite belge, actuellement médecin et marié.

Article plus développé à l’adresse http://www.culture-et-foi.com/critique/edouard_mairlot.htm

Le Vatican remet Caritas dans le droit chemin

Benoît XVI, profitant de l’assemblée générale mondiale des Caritas du 22 au 27 mai dernier (aide à 24 millions de personnes, 440,000 salariés, 625,000 bénévoles), n’a pas renouvelé le mandat de Lesley-Ann Knight, secrétaire générale « jugée trop indépendante » Le pape y a déclaré : « Le Saint-Siège a la tâche de suivre son activité (celle des Caritas) et de veiller à ce que, tant son action humanitaire et de charité que le contenu des documents diffusés, soient en pleine syntonie avec le Siège Apostolique et avec le Magistère de l’Église, et qu’elle soit administrée avec compétence et de façon transparente. » Devant la même assemblée, le cardinal Robert Sarah, superviseur en chef des activités caritatives de l’Église catholique, en a rajouté : « Le pain est important, la liberté est importante, mais la chose la plus importante de toutes est notre foi au Dieu d’Amour et notre agenouillement pour l’adorer et le servir en servant les pauvres. » Le temps est au recadrage spirituel et organisationnel. Éclipse-toi, Vatican II!

La référence est la pensée du Saint-Siège contenue dans le Magistère! Et la compréhension de l’Évangile traduite en gestes quotidiens par des milliers de laïcs : négligée. L’Église enseignante se réinstalle et recadre même si des millions de pauvres doivent en payer le prix et risquent d’être crucifiés sur leur misère. Ce ne sera pas la première fois!

Dans une opération de recadrage comme celle entreprise par le Vatican, il n’y a aucun doute que les opérateurs sont assurés de leur charisme de vérité indéfectible. Ils sont assurés qu’ils sont capables de faire rentrer leurs principes dans l’Évangile de Jésus et ils sont assurés d’accomplir leur travail de pasteurs. Ils sont blindés, indifférents à l’idée de Peuple de Dieu. Ils ignorent l’existence du document conciliaire L’Église dans le monde de ce temps. Lors de cette assemblée générale mondiale, le cardinal Tarcisio Bertone, Secrétaire d’État du Saint-Siège, a exclu de ses catégories mentales « une assistance humanitaire qui ferait abstraction de l’identité chrétienne et adopterait une approche, pour ainsi dire, neutre, qui chercherait à plaire à tout le monde… L’Église ne doit pas seulement faire la charité, mais la faire comme le Christ. »

Je ne savais pas que le Christ avait fait la charité! Je sais qu’il a nourri du monde, a réconcilié des gens, a apostrophé les vendeurs devant le temple et dénoncé les hypocrites, a guéri des malades, a ouvert des yeux et des oreilles, a lavé des pieds, a relevé des écrasés,… sans se demander s’ils étaient juifs, pratiquants, purs, fidèles, propres, mariés selon la loi,… sans leur demander leurs papiers. Il est allé toujours au-delà de l’écran que sont les vêtements, les apparences, le passé, les conventions, les catégories sociales, les religions. Par sa parole et son ouverture à l’Esprit (ouverture d’esprit), il a apporté un baume, une fraîcheur, un pansement d’espérance à TOUS les blessés de la vie. Faire la charité?…non! Accueillir et soulager la peine, la douleur, la blessure?… oui! Oui sans exclusion! Messieurs Ratzinger, Sarah et Bertone, Jésus a même donné sa vie pour ceux et celles qui n’avaient pas l’identité chrétienne, qui ne se mettaient pas à genoux pour adorer le vrai Dieu, qui n’étaient pas en pleine syntonie avec la perfection. Jésus recherchait la réconciliation : et vous? Comment pouvez-vous exclure de la mission des Caritas (ou de Développement et Paix car vous portez le même jugement sur les deux organismes) des hommes, des femmes et des enfants bénis de Dieu? Est-ce que vous avez assisté à une projection du film Tibhirine?

André Gadbois, Membre du Forum André-Naud de Montréal

Pour plus d’informations, voir le site http://forum-andre-naud.qc.ca/

Lettre à un jeune prêtre

Voici un extrait du livre de PIETRO DE PAOLI « Lettres à un jeune prêtre » Plon mars 2010, où par le biais de la fiction un évêque se référant au Concile Vatican II, écrit à un jeune prêtre d’à peine 30 ans ayant la mentalité d’une bonne partie des jeunes prêtres actuels.

Ce que je pointe, c’est la vision du prêtre comme un être sacré, un homme séparé. Il y a dans notre tradition, catholique (et c’est à dessein que je ne mets pas de majuscule au mot tradition, car ce n’est qu’un usage, qui prévaut dans un temps donné, qui a varié dans le temps et qui pourrait encore changer), une vision du prêtre, comme un homme mis à part par le Seigneur. Dans cette perspective, le prêtre endosse le caractère sacerdotal du peuple de Dieu, tel qu’il est révélé dans l’Ancien Testament. En effet, c’est le peuple tout entier qui est mis à part parmi les nations, choisi et élu. Cette vision rejoint aussi la façon de percevoir la vocation prophétique. Le prophète de l’Ancien Testament est l’objet d’un appel qui le met à part, pour une mission qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas « la meilleure part ». Au point qu’il n’est pas rare que le prophète essaie d’échapper à Dieu. L’histoire de Jonas est, dans son mode épique et exagéré, exemplaire.

Rien de cela dans la façon dont Jésus choisit ses apôtres et ses disciples, rien de cela dans la façon dont sont choisis les anciens, presbytres et épiscopes, dans les écrits apostoliques. Tous sont choisis « au milieu de », comme « faisant partie de ».

Tu le sais bien, les premiers « prêtres » sont les chefs de communauté, des hommes sages qu’on désigne sous le vocable de presbytres ou d’épiscopes. Ils président le repas du Seigneur (les premières eucharisties), gouvernent les communautés, arbitrent les conflits, transmettent l’enseignement des apôtres. Il faudra des dizaines d’années, sans doute même un ou deux siècles, avant que le collège des collaborateurs de l’évêque soit ordinairement qualifié de collège de « prêtres ». Il faut dire que les premiers chrétiens ne tenaient à être confondus ni avec la religion civile romaine, qui avait ses prêtres sacrificateurs, fonctionnaires du « sacré », ni avec les adorateurs des divers cultes à mystères souvent originaires d’Orient et qui fleurissaient un peu partout. Les chrétiens manifestaient d’ailleurs si peu de sens religieux qu’aux yeux des Romains, qui avaient pourtant une très grande tolérance religieuse, ils étaient considérés comme des athées. C’est d’ailleurs en cela qu’ils constituaient une menace : comment faire confiance à des gens « sans foi ni loi »?

Et tu sais bien que, alors, les prêtres, comme les évêques, sont choisis par les communautés. Ils ne sont pas mis à part, mais choisis au milieu de tous et pour tous. Il n’est qu’à prendre l’exemple d’Ambroise de Milan, choisi pour sa sagesse, et qui n’était pas même baptisé. En un jour, il faut le baptiser et l’ordonner évêque… contre son gré, par l’action du peuple qui crie sans se lasser : « Ambroise, évêque ! » On était déjà au ive siècle, plus de trois cents ans après la résurrection du Christ, après Constantin. Le christianisme avait pignon sur rue. On ne peut guère prétendre qu’il s’agissait des « premiers temps » de l’Église…

Je te passe les innombrables siècles où les prêtres, dans leur quasi-majorité, ne répondent pas à une vocation, mais choisissent un métier, un « état », poussés par le curé du village ou parce que leur rang dans la famille les y contraint. Ça ne faisait pas forcément de mauvais prêtres, pas plus que les mariages de raison ne faisaient nécessairement de mauvaises unions. Certains époux tombaient amoureux l’un de l’autre, comme certains prêtres découvraient une véritable vocation.

Il a fallu attendre le XVIIIe siècle et l’exaltation des sentiments pour que l’on commence à se marier par amour et à entrer au séminaire par vocation. Et c’est au cours du XXe siècle que la prédominance du sentiment (de ce qui est ressenti) a prévalu sur tout autre motif — du moins en Occident, sachant que le modèle occidental a tendance à se répandre.

Il n’y a pas, au cours des siècles, une vision constante et unifiée de ce qu’est « le prêtre ».

De surcroît, pour nous, toi et moi, catholiques romains d’Occident, il y a depuis environ mille ans l’obligation du célibat. Il est certain que cette obligation, qui a eu beaucoup de mal à s’imposer, a largement contribué au statut « sacré » du prêtre. Puisque nous ne prenons pas de femmes (et encore moins d’hommes…), nous devenons des « intouchables ». Cette obligation, qui a pour origine la lutte contre le nicolaïsme (l’appropriation des charges et des biens d’églises par les prêtres pour leur fils), est avant tout une réponse pragmatique à un problème réel qui à l’époque est porteur de scandale. Ensuite, on a justifié la chose en développant des spiritualités de don total de soi, de préférence absolue pour le Christ, et aussi de pureté rituelle. Le résultat, c’est que cette discipline fait de nous des sortes d’« étrangers ». Oui, j’ose le mot, étrangers aux préoccupations ordinaires et légitimes des humains. Les soucis que nous n’avons pas, conserver l’amour et l’estime de notre épouse, élever dignement nos enfants, nous soucier de leur éducation, craindre pour leur santé, gagner notre vie afin de leur assurer un toit sur la tête, un repas dans leur assiette, un financement pour leurs études et de quoi payer leur abonnement de portable, nous mettent à part, que nous le voulions ou pas.

La vraie question, c’est de savoir comment nous faisons pour porter notre célibat comme une fécondité et non comme une stérilité. Comment le fait d’accepter d’entrer volontairement dans ce manque radical nous humanise-t-il ? Il faut pour cela prendre comme une grâce la fragilité qu’induit notre célibat et la solitude qui lui est liée. C’est une vaste question. Nous avons toute une vie pour y répondre. Et à chaque âge de notre vie, nous répondons différemment. Dans la jeunesse de notre engagement, nous ressentons le vide de nos bras qui ne se resserrent pas sur la présence d’un autre être humain. Puis, nous devenons pauvres des enfants que nous n’aurons pas. L’âge venant, nous ne cultiverons pas l’art d’être grand-père et, pour finir, nous redouterons les abandons de la vieillesse. Au fur et à mesure, il nous faut réactualiser notre choix de vie et découvrir comment ces fragilités nous rendent intimement solidaires de la condition humaine et nous ancrent dans la réalité.

Le vrai risque, c’est de penser que parce que nous sommes « libérés » des pesanteurs ordinaires, nous sommes déjà « du ciel ». Mais nous savons bien que c’est faux. Être ailleurs, loin des humains, c’est toujours du même coup être loin de Dieu.

Je suis toujours rempli de tristesse quand les gens, couples de fiancés, jeunes parents, futurs confirmés, honnêtes grands-mères, me disent, comme par automatisme :

— Mais vous, Père, ce n’est pas pareil.

Comme si j’appartenais à une autre race qu’eux ! Cette phrase me déchire le coeur. Le danger, c’est qu’au lieu d’être des médiateurs, des passeurs, de permettre à ces gens de voir Dieu qui vient vers eux, Dieu qui les attend, notre étrangeté devienne un obstacle et leur fasse penser que Dieu est pour les gens comme nous, les spécialistes, les « mis à part », mais qu’eux ne le méritent pas.

Alors, non, moi je ne veux être ni une « vache sacrée », ni un intouchable ! Je ne suis pas un homme tabou. Je veux être un homme au milieu des hommes, comme Jésus le fut.

Je t’entends bien cependant quand tu dis que tu veux être « un signe de la présence de Dieu, un signe de l’exigence de Dieu », et que tu ajoutes : « au risque d’être un signe de contradiction ». À cause de cela, tu n’hésites pas à être un signe visible, m’expliques-tu, en particulier dans ton vêtement, en portant le col romain et volontiers la soutane. Et tu me fais une sorte de remontrance en me disant que si, tout jeune prêtre, j’avais porté le col romain, mon paroissien qui voulait se confesser aurait su que j’étais un prêtre, et, ajoutes-tu, moi aussi.

Plus généralement, tu me parles d’être un signe. Est-ce que la visibilité des cols noirs et des soutanes dans la rue est un signe de la présence de Dieu? J’en doute. Un signe de contradiction, oui. Mais est-ce que tu crois qu’un prêtre en soutane suscite plus de sympathie qu’une femme en burka ? Les gens haussent les épaules : encore un fou de Dieu! Dans le meilleur des cas, ils trouvent ça folklorique ! Tu es un signe, oui, mais un signe d’attachement communautaire ou un signe du passé, pas un signe de la présence de Dieu, pas un signe de communion.

Il n’y a, pour nous chrétiens, qu’un seul signe de contradiction, c’est la croix du Christ. Paul l’a dit le tout premier en des termes puissants qui n’ont pas pris une ride : « Folie pour les juifs, scandale pour les païens. »

C’est la croix du Christ, le signe de contradiction, le signe du fol amour de notre Dieu, pas toi, généreux jeune homme drapé dans ta robe noire. Et, pour le reste, je te rappelle que la soutane, telle que nous la connaissons, n’a guère été portée plus de deux siècles, et encore, et que son premier usage est d’être un jupon qui cache les jambes quand on porte par-dessus une aube pleine de dentelles et de festons ajourés…

Pour le col romain, j’ai envie de dire : qu’importe, c’est une question de mode, rien d’autre. Quant à moi, je trouve ridicule de porter ce machin raide dans la vie courante. C’est un des bonheurs de la modernité de nous avoir libérés de l’obligation de porter constamment un vêtement conforme à notre état. Pas un de mes amis ne porte de cravate pour aller marcher en forêt, faire les courses ou accompagner ses enfants au cours de danse, pas plus que les filles ne portent de tailleur si elles ne sont pas dans une obligation de représentation.

Ces considérations vestimentaires posées, reste la question importante, celle de la visibilité. C’est l’une des grandes questions du catholicisme aujourd’hui dans le monde dit « sécularisé ». Question débattue ordinairement sous la forme : « Comment redonner de la visibilité… » Or, c’est une mauvaise question.

Je vais être provocateur, de la visibilité, nous en avons : il y a des églises vides et fermées partout. Les gens peuvent donc très bien voir ce qu’il y a à voir : l’effacement du catholicisme dans sa forme paroissiale historique. Qu’est-ce qu’ils voient d’autre? Le pape de Rome ! Le précédent était un géant médiatique drainant des foules immenses. L’actuel est un petit homme crispé sous le poids de la charge, soulevant la tendre affection de quelques généreux jeunes gens et jeunes filles, prêts à en découdre avec quiconque « toucherait à leur pape », petite cohorte de fidèles dont tu es sans doute.

Mais les gens ordinaires, ceux qui regardent la télé et font leurs courses au supermarché, ils voient mais n’entendent pas, ne comprennent pas. Notre problème, ce n’est pas la visibilité, c’est la lisibilité. Être visible, c’est facile, il suffit de douze mètres de moire rouge en capa magna, et, semble-t-il, certains prélats romains s’y adonnent avec grande jubilation. Mais est-ce que ça fait résonner l’Évangile?

Notre visibilité n’a aucune importance, nous ne sommes pas une multinationale qui mène une politique d’image. Nous n’avons pas à faire de communication sur nous-mêmes, nous avons à communiquer Dieu. Et le pire serait que nous fassions écran. Que je sache, le Christ, comme tous les hommes de son temps, portait une tunique et un manteau. Il mangeait et buvait comme tout le monde et avec tout le monde et rien ne le distinguait parmi les hommes que sa parole et le regard qu’il posait sur ceux qu’il croisait.

Quand j’étais petit, j’étais catholique

Dans l’église du village où vivait le petit catholique, le confessionnal était caché derrière l’autel. Les pécheurs de la paroisse qui allaient se confesser là s’éclipsaient donc doublement. Avant qu’ils ne s’engouffrent dans la cage minuscule, on les voyait disparaître derrière l’autel, honteux, voûtés, écrasés par le lourd fardeau des péchés accumulés depuis leur dernière confession.

Les adultes étaient prioritaires, car le prêtre confessait à l’heure de la traite des vaches. Les petits catholiques du village étaient donc en attente, et voyaient une partie des adultes disparaître ainsi derrière l’autel, pour en resurgir, soulagés, détendus, quelque cinq minutes plus tard.

Le petit catholique était persuadé que cette légèreté dans la démarche, ce sourire au milieu du visage étaient la preuve manifeste des effets bénéfiques du pardon accordé par le prêtre au nom du Père qui est aux Cieux. Il ne pouvait pas imaginer que, derrière la lourdeur de la démarche à l’aller, il y avait en pensée, dans l’esprit du pécheur, «Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter ?» ; et, dans la légèreté sur le chemin du retour, la joie d’être débarrassé de la corvée.

Les deux parties du confessionnal étaient séparées par un croisillon en bois, du type de ceux que l’on voit dans les parloirs de carmels, ou plus précisément dans les parloirs de carmels de cinéma. Malgré l’éloignement des paroissiens présents dans la nef de l’église, les paroles étaient chuchotées. Le prêtre, dont le visage était collé au croisillon, se trouvait ainsi dans une intimité totale avec le pécheur. Il semblait au petit catholique que l’odeur caractéristique de son haleine était liée à tous ces péchés que les villageois venaient abandonner là.

Le sacrement de la pénitence est l’un des sept sacrements réglementés avec précision par la Très Sainte Église. La confession, comme on nommait couramment ce sacrement, fait figure d’institution propre au catholicisme, une de celles qui intriguent ou font ricaner bon nombre de non-baptisés. Cependant, ce qui marquait le plus profondément le petit catholique, ce n’était pas le mystère de ce sacrement, mais cette étrange odeur d’adultes dans ce placard où ils venaient se débarrasser de leurs péchés.

Il avait constaté que, dans d’autres églises, les confessionnaux se trouvaient sur le côté de la nef, à proximité immédiate des bancs, ce qui l’avait intrigué: et si une personne présente dans l’église attrapait au vol des bribes de péchés confessés, que resterait-il du sacro-saint secret de la confession?

Un exemple concret: monsieur Sender n’a pas respecté le commandement «Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il va se confesser dans l’un de ces confessionnaux perméables à la première oreille venue.

Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché (c’est ainsi qu’il faut obligatoirement commencer). – Quels sont vos péchés, mon fils ?

J’ai un proche voisin, vous le connaissez, c’est l’organiste, que je n’aime pas comme moi-même parce que son chien aboie des nuits entières, ce qui m’empêche de dormir.

Ce n’est pas bien, mon fils !

Je sais bien que ce n’est pas bien, je me lève une semaine sur trois à quatre heures du matin. On fait les trois huit à l’usine, alors vous pensez.

Ce n’est pas ce que je voulais dire, mon fils. Ton proche voisin est ton prochain, il faut donc l’aimer comme toi-même, et respecter son chien car les animaux sont des créatures divines.

Mais mon père, je ne m’aime pas. Je ne me suis jamais aimé. J’ai d’ailleurs eu une enfance très malheureuse. Je ne me souviens pas que ma maman m’ait embrassé une seule fois, ou que mon papa m’ait adressé une seule parole gentille.

Imaginons un seul instant… Le voisin est justement de passage dans l’église. Ce qui, après tout, n’est pas impossible pour un organiste. Par malchance, le curé est dur d’oreille et non appareillé. Par un hasard incroyable, l’organiste passe dans la nef juste au moment où Sender, son voisin, vide son âme…

Cet exemple concret permet de comprendre la satisfaction du petit catholique à l’idée que le confessionnal de son village était à l’abri de tels risques. Pendant qu’il attendait son tour, le petit catholique récapitulait les péchés qu’il allait confesser, péchés inventés pour la plupart, repris à chaque confession avec l’espoir que le prêtre aurait oublié les aveux précédents. Ainsi confessait-il qu’il avait menti à ses parents, ce qui était un mensonge car, sauf en de rares exceptions, comme au confessionnal, il ne mentait pas.

Mais ce péché-là avait l’avantage de la lisibilité. C’était une transgression claire, nette et précise du commandement «Tu ne mentiras pas ». Il avouait également un autre péché qui, lui, était partiellement exact: qu’il ne s’essuyait pas suffisamment les pieds sur le paillasson, surtout par mauvais temps, ce qui rendait sa maman très malheureuse. Contravention sans appel au cinquième commandement : «Tu honoreras ton père et ta mère. » Il en avait un autre en réserve : le péché de gourmandise. Il n’était pas spécialement gourmand, mais il avait le sentiment que ce péché-là passait sans difficulté, le curé le trouvant somme toute acceptable.

Tous ces habitants du village qui disparaissaient derrière l’autel pour s’engouffrer dans le placard à péchés avaient donc des choses à confesser? Même les vieilles bigotes ? Alors qu’elles ne manquaient pas un office, lisaient la presse de l’évêché, faisaient le pèlerinage de Lourdes au moins une fois dans leur vie, poussaient les chaises roulantes de candidats au miracle, changeaient quotidiennement l’eau des vases de l’église, lisaient la vie des saints, couvraient les murs de leurs maisons d’images pieuses et de crucifix de toutes les tailles et de toutes les couleurs ?

Certaines avaient même fait construire dans leurs jardins des grottes de Lourdes en blocs de granit.

Le petit catholique comprit très vite que le village dans lequel il était né était un village de pécheurs.

Il ne voyait aucune issue à ce drame effroyable dont la cause semblait remonter, à en croire les leçons de catéchisme, à l’origine même du monde: les hommes étaient tous des pécheurs. Le Christ n’était-Il pas venu sur terre, envoyé par Dieu le Père en personne, pour mourir sur la Croix et nous sauver de nos péchés ? C’est donc que nous étions déjà pécheurs avant Sa venue? Et on avait beau se confesser à longueur de temps, cela n’y changeait rien. Sinon, pourquoi les bigotes et les chères soeurs auraient-elles continué à faire le siège du placard à péchés ?

Le petit catholique avait beau interroger avec angoisse tous les crucifix qui peuplaient son univers, chez ses parents, à l’église, à l’école, sur les calvaires à la croisée des chemins : le visage du Christ déformé par la souffrance et les larmes qui inondaient Ses joues étaient autant de reproches vivants, d’accusations de péchés toujours accumulés et non encore déposés derrière l’autel de l’église, alors que Lui, le Fils de Dieu, était mort sur la Croix pour racheter le petit catholique, comme ça, par amour, sans que ce dernier Lui eût demandé quoi que ce soit.

Mais quels pouvaient donc être les péchés commis par ces femmes et ces hommes, travailleurs, dignes, dont la présence s’inscrivait dans l’univers du village comme les vignes et les bois qui l’entouraient? Voilà une question du petit catholique restée sans réponse à jamais. Par exemple, le brave gars qui habitait tout en haut du village, ouvrier paisible qui fendait le bois de tous les petits vieux du voisinage dès qu’il rentrait de l’usine, balayait la rue devant sa maison pendant des heures le samedi, parce que c’était l’occasion de deviser longuement avec tout le monde : eh bien, lui, quels péchés avait-il bien pu commettre ? se demandait le petit catholique.

Les chères soeurs, elles, se confessaient une fois par semaine. Elles avaient sacrifié leur vie entière au Christ. Jusqu’à abandonner leur identité civile, qui était ignorée. Elles s’appelaient « soeur Marie-Ceci» ou « soeur Marie-Cela». Elles passaient leurs journées à enseigner, à prier et à jardiner. Où trouvaient-elles seulement le temps de commettre des péchés ?

Chacun sait ou devrait savoir qu’il y a deux sortes de péchés : les péchés capitaux ou graves, et les péchés véniels.

Le péché véniel n’est pas grave, puisqu’il s’oppose par définition au péché grave, justement.

Concrètement, le petit catholique avait appris par coeur au catéchisme que le péché véniel ne faisait pas perdre la Grâce Sanctifiante. Personne ne comprenait en cours de catéchisme ce qu’il fallait entendre par perdre ou ne pas perdre la Grâce Sanctifiante, d’autant que la langue de la contrée en ce temps-là était un dialecte très éloigné du français de catéchisme. Heureusement, on donnait aux petits catholiques des exemples concrets : « Vous mourez sans avoir confessé les quelques péchés véniels qui traînent au fond votre conscience, comme par exemple ne pas s’essuyer les chaussures par temps de pluie? C’est regrettable pour vous, car vous ne filez pas tout droit au Ciel. Mais, après quelques semaines ou quelques mois de purgatoire, vous finissez quand même par y arriver.»

Une question que le petit catholique se posait souvent et à laquelle il n’avait jamais de réponse, c’était de savoir si celui qui finit par arriver au Ciel, après un séjour plus ou moins long au purgatoire, reste marqué du sceau de ce passage, ou si au contraire son «casier judiciaire catholique et romain » est totalement nettoyé, amnistié, vierge.

Alors que le péché capital, lui, bien évidemment, est tout sauf véniel. Il est carrément grave, comme son nom l’indique. On l’appelle aussi péché mortel, c’est dire. Les péchés ont donc ceci de commun avec certains champignons : il en est qui ne pardonnent pas – ils sont mortels !

Tuer quelqu’un, bien sûr, c’est le péché mortel par excellence. C’est évident : «Tu ne tueras point », c’est bien connu. C’est le péché à propos duquel il est vivement conseillé, immédiatement après l’avoir commis, le canon du revolver encore fumant, de se précipiter vers le confessionnal le plus proche, de passer devant les autres pécheurs si jamais il y a une file d’attente, en s’excusant d’un «C’est très, très grave ! » que tout le monde comprendra.

Le petit catholique avait été profondément ébranlé par la diatribe d’un notable du village contre le principe même de la confession. Il lui sembla, ce jour-là, être en présence d’un péché capital qui se commettait en direct sous son regard impuissant.

Le blasphème était bien sûr un péché grave. Et le notable en question avait blasphémé en présence du petit catholique inquiet, sans mesurer le traumatisme qu’il avait ainsi provoqué au fond de son âme : fallait-il, si l’on avait assisté en direct à la commission d’un péché grave, le dénoncer? À quelle instance ? Il ne pouvait pas avouer le blasphème en confession, puisqu’il n’en était pas l’auteur. Mais ne pourrait-on pas en revanche lui faire un jour le reproche de sa passivité?

Cette diatribe d’un catholique contre la confession, le sacrement de la pénitence en termes plus choisis, remettait en cause l’ordre établi du monde dans lequel baignait le jeune catholique. Nous sommes tous des pécheurs, cela est établi une fois pour toutes. Si le Christ est mort sur la Croix, c’est bien qu’il y avait une raison à cela. Le Fils de Dieu n’était pas venu Se faire crucifier sur terre sans aucune raison, quand même. Tous les pécheurs du village des pécheurs savaient bien sûr que le Christ S’était fait crucifier spécialement pour les sauver de leurs péchés.

Mais visiblement ce sacrifice n’était pas suffisant, sinon on n’aurait pas institué en plus le sacrement de la pénitence. La confession était dans l’esprit du petit catholique une manière de se purifier régulièrement dans le placard à péchés, en liaison directe avec Dieu : le curé du village connaissait l’évêque (des photos accrochées dans le couloir du presbytère en attestaient), l’évêque avait été reçu en personne par le pape (il y avait eu des photos dans la presse locale), et le pape à Rome était en liaison permanente avec Dieu le Père, qui dans Sa grande bonté en avait fait Son porte-parole sur terre, le successeur de saint Pierre, trop occupé au Ciel avec des questions de clés pour pouvoir gérer en plus tous les catholiques encore vivants ; car bien entendu, depuis le règne de l’Église, il y avait beaucoup plus de catholiques au Ciel que sur terre, malgré le pourcentage probablement non négligeable (les chiffres ne sont pas connus) de ceux qui croupissent à tout jamais en enfer.

L’envolée de ce notable de village contre le sacrement de la pénitence était d’autant plus scandaleuse aux oreilles du petit catholique que non seulement cet adulte-là l’avait jugé inutile, mais de surcroît qualifié de krampf, terme peu élogieux en dialecte, fort heureusement intraduisible en langue d’État ou d’Église.

Le petit catholique avait espéré en secret que, là-haut, ils ne comprendraient peut-être pas le sens exact du mot krampf. Il y avait dans ces villages catholiques une réelle solidarité des âmes. Le petit catholique espérait du fond de la sienne que tous les gens du village qui mourraient (ce qui en soi ne le dérangeait pas car, en tant que servant de messe de service aux enterrements, il était dispensé d’école) iraient droit au Ciel. Le village de son enfance était en effet un village où l’église était toujours bondée de pécheurs. Il était donc normal que tous ces paroissiens, certes pécheurs, mais pécheurs véniels tout au plus, aillent droit au Ciel, et décrochent immédiatement le pompon sans avoir à affronter les formalités ennuyeuses du purgatoire.

Mais, malheureusement, la suite des propos du notable n’avaient pas pu échapper à la vigilance divine. Non content de déclarer inutile un saint sacrement, non content de le qualifier du terme déjà cité, il alla jusqu’à dire que «chez les protestants, c’était bien mieux» ! Le petit catholique en fut tétanisé. On ne l’avait pas préparé à être ainsi directement témoin d’un péché assurément mortel. C’est tout juste s’il put percevoir dans un brouillard les explications du blasphémateur (probablement aviné, car comment aurait-il pu, dans un état normal, tenir de tels propos ?). Selon celui qui venait de commettre un péché ô combien capital, les protestants pratiquaient des sortes de confessions collectives : les fidèles sont rassemblés dans le temple, chacun pense très fort à tous ses péchés, se les reproche amèrement, le pasteur les bénit et les absout, et voilà: la poire est pelée, comme disait une expression très courante au village des pécheurs. Le petit catholique, après cette incroyable révélation, se demandait sincèrement comment l’on pouvait être protestant.

Extrait du livre de Pierre Kretz « Quand j’étais petit j’étais catholique » La Nuée bleue 2005

Pierre Kretz, né en 1950 à Sélestat, a exercé pendant 25 ans la profession d’avocat à Strasbourg. Parallèlement, il a initié de nombreuses aventures théâtrales, principalement en dialecte alsacien, en tant que comédien, auteur et metteur en scène.

Se mettre en « appétit » de l’autre

N’est-il pas nécessaire pour l’Église d’établir avec le monde un contact d’une autre nature ? Ne pourrions-nous pas fonder ce lien sur autre chose qu’un rapport d’autorité, qu’une attitude de jugement voire d’exclusion ? Et pourquoi ne pas faire de l’« appétit de l’autre » la base de cette nouvelle relation ? Je fais référence, ici, au beau récit évangélique qui met en scène la rencontre entre Jésus et la Samaritaine. Il fait chaud. Nous sommes dans le désert, dans bien des nuits du monde actuellement. Les équipiers de Jésus partent faire des courses pour le déjeuner. Jésus reste seul au bord d’un puits. Il a soif. Une femme, la Samaritaine, est là, prête à puiser de l’eau, car c’est sa corvée journalière. Jésus s’adresse à elle : « Donne-moi à boire. » Être en appétit, ce n’est certainement pas vouloir « bouffer » l’autre. Le sens que je donne à ce « donne-moi à boire », c’est dire à l’autre que je ne peux vivre sans lui, que sa parole est importante pour moi, que notre dialogue pour­rait nous mener plus loin que nous ne l’imaginions.

Accepter de dire au monde « donne-moi à boire », c’est prendre le risque, comme le Christ l’a pris avec la Samaritaine, d’être embarqué dans des histoires de vie d’hommes et de femmes d’aujourd’hui, histoires qui bousculeront nos discours officiels, convenus. Prendre ce risque signifie accepter d’entendre les paroles de ces hommes et de ces femmes, dans leur existence, avec leurs attentes. Je suis persuadé que si nous n’avons pas d’« appétit », si nous n’avons pas soif du monde, le dialogue en humanité ne pourra pas se faire.

Il est clair que cette mise en appétit n’est pas évidente. Jésus, dans le contexte de la société juive de l’époque, prend un risque en parlant avec une femme qui n’est pas de sa maison. C’est une étrangère, une païenne, une hérétique. Jésus va se laisser entraîner sur un terrain explosif et bien peu « catholique » : la femme va l’interroger sur la technique permettant de puiser l’eau; elle aborde aussi la question de son mari, de ses maris, et de son concubinage, bien peu réglementaire ! Elle parle également du problème du culte, des rites, de ce qu’il faut dire à Dieu, et comment le dire. J’imagine aisément notre Église bousculée par toutes ces questions. Et pourtant, si elle ne sait pas les entendre, si elle n’est pas à l’écoute des « Samaritaines d’aujourd’hui », elle sera incapable de se mettre en appétit; elle ne pourra donc pas véritablement dialoguer avec l’autre. Il ne s’agira que de bavardages ou de rappels à l’ordre !

Dans la rencontre improbable entre Jésus et la Samaritaine, en partant d’une simple soif; le dialogue aboutit aux grandes interrogations existentielles, celles de la vie, de la vie pleine, de la vie éternelle. Je ne doute pas que ce soit l’appétit de rencontre qui ait permis l’écoute. Mieux : cet appétit et cette écoute ont certainement fait de la Samaritaine une disciple encore plus efficace que les douze apôtres… !

Nous sommes parfois appelés à nous approcher, comme Jésus vis-à-vis de la Samaritaine, d’hommes et de femmes dont tout nous sépare. L’autre est parfois bien étrange, dérangeant, voire menaçant. Je l’affuble assez facilement d’étiquettes qui le déshumanisent. Quand le dialogue est absent, que reste-t-il de la dignité de l’autre ? Avec la Samaritaine, nous rencontrons le monde des autres et surtout des « sans- »… Les sans-toit, les sans-papiers, les sans-domicile, les sans-profession. La Samaritaine était bien une femme « sans foi ni loi ». Pourtant, seule la reconnaissance de la dignité manifestée à l’autre par le « Donne-moi à boire » peut éviter la déshumanisation, qui est la première étape vers toutes les violences, comme la torture ! On ne peut pas violenter ou torturer un être humain, mais seulement un être déshumanisé, étiqueté. Je me souviens des propos de l’un des anciens généraux dictateurs en Argentine. Interpellé par un journaliste : « Mon général, vous avez tué 2 500 personnes », ce dernier répondit : « Je n’ai jamais tué 2 500 personnes, ils étaient tous des communistes. » L’étiquetage de l’autre le déshumanise et autorise n’importe quelle conduite à son encontre. Au contraire, en touchant l’autre au coeur de sa personnalité, sans se limiter aux apparences, une relation vraiment humaine peut s’établir. Alors, la torture devient impossible. Dans ses Mémoires, le responsable de la prison où séjourna Nelson Mandela raconte comment il fut accueilli dans le pénitencier par ce célèbre prisonnier. Sachant que le nouveau directeur avait passé son enfance en pays zoulou et donc qu’il y était affectivement très attaché, Nelson Mandela le salua dans la langue de ce peuple. Le directeur, un afrikaner, envoyé dans la prison pour « casser du Noir », du Mandela, ne put s’empêcher, en entendant le leader de l’ANC, de répondre en zoulou ! Il avait été touché au cœur de son être, de sa dignité, par la parole de bienvenue du prisonnier. Mandela avait dépassé les apparences des fonctions et, dès ce jour, avait gagné la bataille de la relation humaine. C’est un défi pour tous les parents, les éducateurs, les catéchistes : retrouver le « zoulou » de notre interlocuteur. Cela, Jésus sait le faire parfaitement !

En nous approchant d’un autre, « avec appétit », nous reconnaissons sa dignité, et lui permettons ainsi d’exister. Au sein de la bibliothèque de Blandine, mon épouse, des cours individuels de rattrapage scolaire étaient organisés pour des étrangers qui vivaient dans des squats insalubres. Un jour, elle demanda à l’un d’entre eux, qui s’appelait Mamadou : « Alors, tu es content de ton cours de maths ? » Et Mamadou de répondre : « Oh, c’est super, c’est la première fois qu’on s’occupe de moi ! » Reconnu dans sa dignité et reconnu pour lui-même, il existait.

Extrait du livre de Guy Aurenche « Le souffle d’une vie » Albin Michel, février 2011.

Guy Aurenche était longtemps président de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture). Il est aujourd’hui à la tête du CCFD-Terre solidaire (Comité Contre la Faim et pour le Développement)

Le plus important est-ce interdire la pillule et le préservatif?

Bons et mauvais maris

Imaginons un homme qui, à peine rentré de son travail, ressort pour aller faire du vélo, jouer au foot, assister à un match, participer à une réunion politique ou aller boire un verre et jouer aux cartes au café avec ses copains. Lorsqu’il rentre tard, ayant bu, il s’affale dans le lit conjugal sans réveiller sa femme, qui s’est endormie seule, après avoir fait faire leurs devoirs aux enfants, préparé leur dîner, expédié la vaisselle et la lessive…

Imaginons un autre père de famille qui rentre en demandant : « Qu’est-ce qu’on a pour dîner ? » et s’installe avec une bière devant le téléviseur…

Imaginons enfin un mari qui accable sa femme de réflexions méprisantes à propos de sa cuisine, de sa conversation, de ce qu’elle aurait dû faire de plus dans la maison ou pour les enfants, sans même remarquer qu’elle a changé de coiffure ou acheté une robe pour lui plaire…

Ceux-là, pour l’Église, seraient de bons maris : ils s’abstiennent de manifester leur désir et leur tendresse à leur femme.

Imaginons maintenant un mari aimant, qui rentre avec un bouquet de fleurs ou simplement un sourire et un compliment. Il a des égards envers son épouse ; il transmet ainsi, par l’exemple, à ses fils, le respect de la femme. Il lui arrive de coucher les petits, de superviser les devoirs des aînés et de les emmener marcher ou faire du sport afin de leur enseigner l’effort et la maîtrise de soi. Il a à coeur de leur transmettre son expérience et sa culture. Plutôt que de rejoindre ses amis à un meeting auquel son épouse ne pourra pas se rendre, il choisit de passer un moment en tête à tête avec elle. Il s’intéresse à ce qu’elle pense, s’enquiert de ses activités, de ses projets et de ses rêves… avant de la prendre dans ses bras. Celui-là risque d’être trop démonstratif : c’est un mauvais époux… sauf s’il fait un enfant à sa femme tous les neuf mois, en lui interdisant de prendre la pilule !

Femmes battues, filles violées

On aimerait que le pape pique un jour une « sainte colère » contre ces « bons maris » là, comme Jésus s’emporta contre les pharisiens. On aimerait aussi l’entendre fulminer, non contre les femmes coupables de prendre la pilule et les hommes coupables d’employer le préservatif, mais contre les sauvages qui battent leur femme, parfois à mort, et contre ceux qui .violent des fillettes à peine pubères et en font leur objet ! On aimerait enfin l’entendre lancer un appel pour les femmes condamnées à la lapidation et s’interroger à voix haute sur la burqa, qui emmure des femmes vivantes, au lieu de plaider, comme le fait Benoît XVI dans Lumière du monde, pour une tolérance peureuse.

Cela n’est pas possible ? Un représentant de la chrétienté ne peut pas prendre le risque de déclencher la colère d’intégristes musulmans, qui trouveraient là un prétexte de plus pour massacrer des chrétiens et battre leur propre femme ?

Soit. Limitons-nous donc à des pays encore réputés « chrétiens ». De la région lyonnaise à la Corée du Sud (où l’admirable film Poetry met en scène des familles chrétiennes de la région de Séoul), des milliers d’adolescents se livrent à des viols collectifs, des « tournantes » sur des adolescentes. Qu’est-ce qui empêche le chef de la chrétienté de les condamner urbi et orbi? Et qu’est-ce qui l’a empêché de lancer une croisade contre les violences conjugales dans nos pays d’Europe aux « racines chrétiennes » ?

En France, ces violences tuent une femme tous les deux jours. En Espagne, c’est pire : on recense chaque année plus de deux millions de femmes battues par leur compagnon, ce qui a obligé le gouvernement de José Luis Zapatero à faire voter une loi instaurant de sévères peines de prison et un « suivi » des brutes récidivistes : treize mille Espagnoles ont déjà dû être placées sous la protection d’un « bracelet électronique » qui alerte la police dès que l’homme violent approche du périmètre interdit.

Avoir des relations sexuelles avec sa propre épouse sans procréer, ce serait péché.

Mais violer une jeune fille en groupe pendant des mois, frapper une femme à mort, imposer des attouchements et des pratiques dignes du « divin » marquis de Sade à un enfant, ce ne serait qu’une erreur de comportement pardonnable, somme toute sans importance. Cela ne justifierait pas, apparemment, le centième, le millième des efforts, des discours et de la diplomatie déployés durant des mois contre la contraception, avant, pendant et après la conférence du Caire. Tous ces crimes ne mériteraient, de la part de nos grands prêtres, qu’un silence honteux. Comme celui qui a couvert les affaires de pédophilie.

Extrait du livre de Christine Clerc « Le pape, la femme et l’éléphant », Flammarion mars 2011. Christine Clerc est grand reporter et éditorialiste

Un évêque australien démis de sa charge

Benoît XVI a relevé de sa charge pastorale, lundi 2 mai, Mgr William Morris, évêque de Toowoomba (Australie). Mgr Brian Finnigan, évêque auxiliaire de Brisbane, a été nommé administrateur apostolique.

Dans une lettre lue dimanche 1er mai dans toutes les églises de ce diocèse du Queensland (est), Mgr Morris, 67 ans, avait par avance annoncé son départ, écrivant que le pape a « considéré que le diocèse serait mieux administré sous l’égide d’un nouvel évêque ». Selon Mgr Morris, cette procédure exceptionnelle de révocation fait suite à une enquête ordonnée après des plaintes concernant une lettre pastorale publiée à l’Avent 2006 dans laquelle il estimait que, compte tenu de la baisse du nombre de prêtres, l’Église devait ordonner des hommes et des femmes mariés, discuter de la réintégration des prêtres ayant quitté le sacerdoce, ou encore admettre les ordinations conférées par les anglicans et les protestants.

Ses propos, « délibérément mal interprétés », estime l’ancien évêque, ont poussé le Saint-Siège à envoyer l’archevêque de Denver (États-Unis), Mgr Charles Chaput, mener une visite apostolique dans le diocèse et à ouvrir un dialogue avec les Congrégations pour les évêques, pour le culte divin, pour la doctrine de la foi, ainsi qu’avec le pape.

Une procédure rare

Dans sa lettre, Mgr Morris reproche à Rome son manque de transparence et un déni de justice : « Je n’ai jamais vu le rapport du visiteur apostolique ». Il estime qu’« aucune possibilité d’une défense appropriée » ne lui a été laissée. La procédure de révocation par laquelle le pape peut retirer sa charge à un évêque est rare, la plupart des cas se résolvant par une démission « pour toute autre cause grave » au sens du canon 401 § 2. Cette procédure inhabituelle avait été utilisée en janvier 1995 lorsque Jean-Paul II a retiré sa charge d’évêque d’Évreux à Mgr Jacques Gaillot. Le 31 mars dernier, pour la première fois depuis de nombreuses années, un autre prélat s’était vu retirer sa charge pour de « graves problèmes de gestion » au sein de son diocèse : Mgr Jean-Claude Makaya Loemba, évêque Pointe-Noire (Congo Brazzaville)

.Journal La Croix 2 mai 2011  

J’ai honte de mon Eglise

Non seulement l’Eglise s’obstine dans son aveuglement idéologique à refuser toute réflexion sur les ministères, en particulier sur le ministère des prêtres, mais elle condamne ceux qui ont le courage de le faire. Tel est le dernier acte de Saint Benoît XVI. Mais non je m’égare, il ne s’agit que du Saint Père. Rappelons néanmoins que le 9 février 1970, un certain Joseph Ratzinger a cosigné un manifeste de théologiens allemands demandant que l’on reconsidère l’obligation du célibat des prêtres, pour exactement les mêmes motifs

Voici l’intégralité du mémorandum en allemand

Georges Heichelbech

Béatifier sans évaluer : pourquoi cette urgence autour de Jean-Paul II?

Vendredi le 14 janvier, la nouvelle est reprise par tous les bulletins d’information : le Vatican annonce que Jean-Paul II, le prédécesseur du pape actuel, sera béatifié à Rome le premier mai prochain, six ans à peine après son décès. La nouvelle demeure à l’état de fait brut : une couverture médiatique sans analyse. Tout au plus fait-on écho à la joie des catholiques et à l’immense fête populaire anticipée à Rome sur la Place Saint-Pierre en ce jour de la fête des Travailleurs. Jean-Paul II est une vedette mondiale, mais ce n’est pas notre saint Frère André ni notre Céline! Pourquoi en savoir plus?

Au risque de surprendre, je pense que l’événement symbolique de la béatification d’un pape contemporain ne peut être réduit aux limites d’une fête de famille, ni à celles du culte d’une vedette médiatique. Compte tenu de la place du catholicisme romain dans le monde, au plan religieux d’abord, certes, mais aussi aux plans social, politique et culturel, des analyses s’imposent. Pourquoi le Vatican transgresse-t-il ses propres règles bureaucratiques en ne soumettant pas la « cause » du pape précédant à l’examen critique de sa vie prévu par le code canonique? Serait-ce parce que la vie d’un chef absolu d’un milliard de chrétiens est susceptible de questions beaucoup plus complexes que celle d’un simple portier thaumaturge et que le Vatican a tout intérêt à sacraliser son chef avant que le regard des historiens n’ait eu le temps de se déployer?

Plusieurs estiment déjà que cette béatification annoncée est une décision inopportune, prématurée et imprudente et relève peut-être d’une certaine panique au sein d’un appareil de pouvoir atteint en son centre par de multiples crises délégitimant son autorité morale et spirituelle. Observateur attentif de l’évolution du catholicisme depuis un demi-siècle, sans toutefois être un spécialiste des affaires vaticanes, historien du christianisme et tout particulièrement de son aventure québécoise, je me permets d’en appeler à un bilan nécessaire et d’espérer que d’autres plus compétents que moi participent à élaboration publique du portrait de l’activité gouvernante de celui que Rome s’apprête à présenter comme un modèle de perfection chrétienne. Voici donc, sous la forme d’une liste rapide et incomplète de bons coups et de mauvais coup, quelques thèmes qui devraient faire partie d’un bilan historique sérieux.

Peu de temps après son élection (1978), le pape polonais a commencé une série d’interventions à forte portée politique sur la scène de son pays natal. Dès la naissance du syndicat Solidarność (1980) qui bénéficie de la force de résistance traditionnelle à Moscou que représente l’Église polonaise, Jean-Paul II apporte tout le poids du prestige de sa fonction au programme d’émancipation de l’organisation ouvrière. Il impose ses visites au parti communiste gouvernant et les immenses liturgies populaires auxquelles celles-ci donnent lieu jouent un rôle clef dans la montée en puissance de ce mouvement de libération qui suscite bientôt l’émulation de l’opposition dans les autres pays du Pacte de Varsovie. Diversement évalué, son rôle dans les mouvements sociaux qui conduisent à la fin du Rideau de fer autour de 1989 demeure incontestable.

Sur la scène médiatique, Jean-Paul II a donné de la Papauté une image charismatique qui est sans précédent au cours de la période contemporaine. Cela vaut autant à l’intérieur des communautés catholiques dont il a renouvelé un moment le patrimoine affectif pontifical séculaire, qu’à l’extérieur auprès des croyants de toutes appartenances. Il reste à évaluer quels auront été les messages perçus au fil des tournées mondiales répétées de ce personnage religieux jouant des atours paradoxaux d’une royauté romaine et des gestes dramatiques de l’humble pèlerin de la paix.

Depuis la fin de l’Ancien Régime, le rôle de la papauté se veut essentiellement doctrinal. À cet égard, il faut souligner la contribution fort positive de Jean-Paul VI à une théologie du travail. Il s’est situé ainsi dans la continuité de la pensée sociale plus progressiste inaugurée par Jean XXIII et développée par Paul VI. Mais la théologie sociale et politique des prêtres et laïcs militants était déjà rendue beaucoup plus loin, comme nous le verrons, et sa contribution théorique ne semble pas avoir eu une réception importante dans les faits.

Les coups plus discutables

Tout bilan comporte inévitablement des forces et des faiblesses. Parmi ces dernières, il faudra approfondir les aspects suivants.

Jean-Paul II a piloté d’une main ferme la réaction du gouvernement central catholique à la montée en responsabilité des évêques responsables ensemble des Églises nationales, mouvement souhaité par l’Église universelle lors du deuxième concile du Vatican (1963-1965). Ce travail s’est principalement effectué par la restriction graduelle des nouveaux pouvoirs des assemblées épiscopales et par une génération de nominations d’évêques au profil obédientiel assuré. C’est à la continuation de ce programme de contrôle des nominations qu’est maintenant mandaté l’ancien archevêque de Québec, le Cardinal Ouellette. Cette reprise de contrôle a permis de fermer substantiellement toute évolution concernant les règles d’accès au ministère sacerdotal, notamment le refus de l’ordination des femmes, qui a conduit le clergé catholique occidental dans une impasse démographique totale aujourd’hui et dont les simples fidèles sont les victimes impuissantes. Ce blocage continue d’avoir les effets les plus regrettables sur le dossier des relations œcuméniques avec l’Église anglicane, entre autre.

En tant qu’évêque de Cracovie, Karol Józef Wojtyła était un des responsables du comité qui a recommandé à Paul VI de ne pas modifier la position de l’Église catholique concernant le contrôle des naissances et la morale sexuelle. En août 1968, le pape optait pour cette position et refusait la recommandation de l’autre comité proposant une évolution de la doctrine, à l’heure de l’accessibilité de la contraception chimique. Cette date est devenue un repère majeur dans l’histoire du catholicisme romain des deux derniers siècles. La fonction centrale d’autorité dogmatique conquise par la papauté du XIXe siècle (infaillibilité), avec le pouvoir conséquent sur les consciences, va s’effriter partout en Occident à une vitesse inouïe. La raison est fort simple : les femmes catholiques sont éduquées. Elles entendent bien évaluer elles-mêmes la moralité des moyens contraceptifs qu’elles découvrent. Ils leur semblent d’emblée positifs. Les prêtres et les épiscopats nationaux ont pesé longtemps pour que Rome réforme sa position à ce sujet. En imposant d’autorité son refus lors de son accession à la fonction papale, Jean-Paul II a fortement contribué à la perte d’autorité morale de l’évêque de Rome. Plus grave encore sans doute, son refus d’examiner la moralité de l’utilisation des condoms pour diminuer la diffusion du sida a eu pour conséquence un nombre intolérable de morts. Certains, dont je suis, associent ce refus à un crime contre l’humanité.

En nommant Mgr Joseph Ratzinger préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1981, Jean-Paul II lançait une action qui aurait pour effet d’identifier, d’accuser et de condamner les principaux théologiens, qui, en Amérique latine tout particulièrement mais non uniquement, étaient en train d’élaborer une théologie mettant la libération des pauvres au cœur du message et de l’action de l’Église. Ce ne furent pas les seules cibles de l’inquisition romaine, mais il est possible de s’interroger sur les effets pervers de ces poursuites dans les pays les plus pauvres qui allaient bientôt devenir objet de conquête par le pentecôtisme d’origine américaine. À côté des impacts d’ordre social et missionnaire, il faudrait également ouvrir le dossier de la liberté de pensée théologique de plus en plus laminée par la censure et l’autocensure.

Que dire finalement du dossier de la pédophilie et du rôle de l’autorité romaine, sous sa gouverne, dans le maintien d’une culture du secret et de la dissimulation au profit de l’image publique de l’institution et au détriment des victimes? Si Benoît XVI a fini par admettre la responsabilité des responsables de l’Église, cela devrait bien toucher à la conduite de son prédécesseur. Sans compter la complaisance évidente de ce dernier à l’endroit du Frère Marcial Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ et coupable avéré d’actes pédophiles à l’endroit de plusieurs de ses recrues.

D’autres thèmes devraient évidemment être convoqués pour dresser un bilan responsable de l’action d’un pape candidat à la sainteté. La sincérité personnelle ne peut constituer l’unique critère d’évaluation des actes, si l’on prend pour repère les critères objectifs de la morale catholique classique. Que le pape Jean-Paul II ait été un saint homme, plein de vertus et de bons vouloirs me semble insuffisant pour le constituer en modèle. Il est manifestement trop tôt pour évaluer correctement ses options de gouvernement dans leurs effets à long terme sur la vie de son Église. Le simple fait qu’une autre personne puisse me contredire point par point sur les quelques arguments que j’avance ici suffit à démontrer le caractère inopportun, prématuré et imprudent de la décision prise en urgence. Très peu de papes ont été canonisés dans l’histoire. Il y a sans doute des raisons qui expliquent cette réserve. Subitement, Rome veut canoniser Pie XII et Jean-Paul II. La sainteté serait-elle en train de remplacer l’infaillibilité au sein d’une Église qui semble accessible au repli sectaire?

Louis Rousseau est professeur associé au Département de sciences des religions de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) 

Face à la mort de Jésus, sommes nous Judas, Pierre ou Jean ?

 Voici le texte de la méditation proposée au moment de prière à l’ACAT le vendredi saint 2011 à Sarreguemines. Elle est basée sur Jean 13 : 21 – 33 , 36 – 38

Le texte qui vient d’être lu relate le repas pascal juif que Jésus prit avec ses apôtres. Car n’oublions pas, Jésus et ses apôtres n’étaient ni catholiques, ni protestants, ils étaient juifs. Mais ce repas pascal juif, ce Seder où on mangeait l’agneau immolé, prend une nouvelle signification. Cet agneau pascal sera par anticipation des événements qui vont se dérouler, dans la symbolique de l’évangéliste Jean, Jésus lui-même qui se donne en nourriture. La tradition catholique voudrait même y voir l’institution des prêtres, ce que ce texte ne dit absolument pas. Certes Jésus s’adresse d’abord aux disciples qui étaient présents, mais son message est destiné à tous les disciples et donc à nous tous aussi, et pas simplement à quelques uns. Le texte de méditation d’aujourd’hui est précédé par celui du lavement des pieds, que nous devons encore garder en tête pour bien comprendre ce qui se passe. Lui, le Seigneur et maître, lave les pieds à ses disciples pour bien montrer que son commandement suprême, son testament est bien « Aimez vous les uns les autres, comme je vous ai aimé ». Si moi je vous ai lavé les pieds, vous aussi devez vous laver les pieds les uns les autres. Et cet amour suprême va jusqu’au don de sa vie.

Mais prenons comme grille de lecture les attitudes de trois des disciples de Jésus : Judas, Pierre et Jean et posons nous la question « Et nous qui sommes nous ? Judas ? Pierre ou Jean ou parfois un peu les trois ?En effet, amitié et trahison voilà les deux mots qui résument la dernière soirée de Jésus avec les siens, deux mots qui traduisent la réalité de notre vie avec lui. Notre amitié, vraie, pour Jésus, ne nous met pas à l’abri des retombées, des chutes, des lâchages.Ce soir-là, où Jésus n’avait au cœur que le projet de racheter le monde et le souci de sa communauté dans l’avenir, Judas pensait à l’argent, à son intérêt, à son confort individuel. Même la dernière initiative de Jésus, son dernier geste d’amitié, la bouchée qu’il lui réservait, même cette délicatesse n’a pas retourné le cœur du traître. Pour lui, Jésus était devenu celui qui faisait fausse route, celui qui s’en allait à l’échec. Suivre Jésus acclamé sur la route, suivre un Messie capable de nourrir une foule, cela, Judas l’avait accepté; et il s’était senti à l’aise dans le projet de Jésus tel qu’il l’imaginait. Mais entrer dans le pardon, dans la non violence, dans le silence au moment des affronts, c’était trop demander. Vivre en exode, assumer une existence sans cesse désinstallée, sans cesse livrée, c’était trop d’aléas, trop d’insécurité, trop d’aventures pour le cœur.

Pour l’attitude de Pierre, je cite Benoît XVI dans son homélie qu’il a faite hier soir. Il a dit : « Jésus prédit à Pierre sa chute et sa conversion. De quoi Pierre a-t-il dû se convertir ? Au début, lors de son appel, effrayé par le pouvoir divin du Seigneur et par sa propre misère, Pierre avait dit : ‘Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur ! À la lumière du Seigneur, il reconnaît son imperfection. C’est précisément ainsi, dans l’humilité de celui qui se sait pécheur, qu’il est appelé. Il doit toujours retrouver à nouveau cette humilité. Près de Césarée de Philippe, Pierre n’avait pas voulu accepter que Jésus ait à souffrir et à être crucifié. Cela n’était pas conciliable avec l’image qu’il se faisait de Dieu et du Messie. Au Cénacle, il n’a pas voulu accepter que Jésus lui lave les pieds : cela n’allait pas avec son idée de la dignité du Maître. Au Jardin des Oliviers, il a frappé de son glaive. Il voulait démontrer son courage. Cependant, devant la servante, il a affirmé ne pas connaître Jésus. À ce moment-là, cela ne lui semblait qu’un petit mensonge, pour pouvoir rester près de Jésus. Son héroïsme s’est effondré à cause d’un jeu mesquin pour une place au centre des événements. » Fin de citation.

Et nous acceptons nous que notre Dieu soit humilié, torturé, et soit mort de la mort la plus abominable, la crucifixion ? Acceptons-nous même que ce Dieu, c’est lui qui lave les pieds à ses disciples, alors que nous sommes tentés de l’installer sur un trône majestueux au milieu de sa cour. Certaines de nos célébrations pompeuses permettent parfois d’en douter. Et comment interprétons-nous cette mort. Est-ce pour apaiser le courroux de son père, comme cela est dit dans un malheureux chant de Noël ? Jésus n’a jamais recherché la souffrance. La souffrance pour elle-même n’a pas de sens. Cela est aux antipodes des scènes de flagellation des Philippines, d’Amérique latine ou d’ailleurs.  L’attitude du chrétien consiste à s’unir au Christ sauveur dans son amour pour les hommes. Mais il ne s’agit pas de mérité. Sinon, on pourrait dire : plus on souffre, plus grand est le mérite. C’est affreux. Cette réflexion est importante, en particulier pour les membres de l’ACAT qui se veulent d’être à côté des victimes de la torture. Le Dieu de Jésus-Christ se manifeste, non comme celui qui explique le mal, ce qui reviendrait à le justifier, mais comme celui qui sauve le mal. Et c’est aussi cette attitude de Jésus qui permet de comprendre que non seulement nous prions pour les victimes mais aussi pour les bourreaux.

Et venons-en à Jean. Jean était jeune. Il avait un grand amour du Christ. Il pensait que celui du Christ était plus grand encore. Alors il s’appela: « le disciple que Jésus aimait. » Il fera partie du petit groupe des fidèles d’entre les fidèles. Il est sur le Mont Thabor lors de la Transfiguration, à la Cène, tout contre Jésus et au Calvaire, le seul parmi les apôtres, au pied de la croix. Tous les autres, pris de panique mais aussi peut être pour sauver, leur peau étaient partis. C’est là que Jésus lui confie Marie, sa mère et la tradition chrétienne veut qu’il demeura avec elle par la suite.

Ah, comme nous aimerions ressembler à Jean. Mais souvent nous sommes Pierre, avec nos faiblesses, nos hauts et nos bas. Mais malgré toutes nos lâchetés, nous souhaiterions chaque fois revenir vers le Seigneur qui lui nous accueillera toujours.  Quant à Judas, nous n’aimerions pas trop lui ressembler.  En fait, il ne s’agit pas de traiter du « problème Judas » en dehors du Christ. C’est la présence du Christ pour qui tout devient chemin vers le Père qui donne la mesure des réalités ambiantes. Si l’on s’interroge sur soi (« Ne suis-je pas un Judas, ne vais-je pas le devenir, tant soit peu ? »), qu’on en débatte avec le Christ. Il ne sert à rien de quêter des interprétations « cools » qui feraient finalement de Judas un brave type — et pourraient éventuellement s’appliquer aussi à nous. C’est dans la fréquentation du Christ, dans la lumière de l’Esprit que chacun apprend qui il est et pour quoi il agit. Tel est le peuple de Dieu : non un paquet de clones répondant aux mêmes slogans, mais une assemblée d’hommes et de femmes où chacun tire sa vérité originale de Dieu.