Le pape François est-il un théologien de la libération?

On parle à nouveau de la théologie de la libération parce François vient d’Amérique latine, essaie de donner une image de l’Eglise qui accueille les pauvres et pourtant ce n’est pas un partisan de la théologie de la libération.

Une première approche de ce problème est donnée par un article de la Vie  Le pape François est-il un théologien de la libération ?

Bergoglio est jésuite, mais d’une école conservatrice et traditionnelle dont la vision sociale est très assistancialiste. Sa position est celle, traditionnelle, de l’Eglise : les pauvres sont considérés comme un objet d’attention, de compassion et de charité mais pas comme des acteurs

Maintenant une série d’articles qui, pour s’exprimer avec des termes à la mode, « La théologie de la Libération pour les nuls », qui sont des fiches de la revue Croire

Qu’est-ce que la théologie de la libération ?

Que signifie l’expression « Option préférentielle pour les pauvres » ?

Gustavo Gutierrez, père de la théologie de la libération

Gustavo Gutierrez : La pauvreté départ d’une nouvelle théologie

Dom Helder Camara, avocat des pauvres

Pour aller plus loin

Elle était déjà présente à Vatican II

Le pacte des catacombes Ceci est complètement occulté dans le discours officiel de l’Eglise

Dom Helder Camara et la théologie de la libération

Les sources bibliques de la théologie de la libération

Du déclin du catholicisme en Amérique latine

Une théologie de la libération pour l’Europe ?

Tout un dossier sur le site canadien Culture et Foi

La position officielle de l’Eglise catholique

Une interview de Gerhard Ludwig Müller, actuel préfet pour la Congrégation de la doctrine de la foi, confirme mes propos

 Conclusion : La citation de Dom Helder Camara résume tout l’enjeu de la théologie de la libération

« Quand je donne à manger aux pauvres, on m’appelle un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on m’appelle communiste »

Avoir le souci des pauvres ne signifie pas jouer à la dame patronnesse pour se donner bonne conscience mais œuvrer à éradiquer les causes de la pauvreté.

Cela ne signifie surtout pas collaborer avec les régimes dictatoriaux en place sous prétexte de lutter contre le communisme et de s’opposer à la théologie de la libération parce qu’elle préconise la lutte des classes. Mais la théologie de la libération, s’appuyant sur les communautés de base, est fondamentalement incompatible avec le fonctionnement pyramidal de l’Eglise. On comprend donc que l’Eglise hiérarchique ne se laisse pas remettre en cause, bien que sa position ne soit pas du tout basée sur l’Evangile. Attendons pour voir ce qu’il y a derrière les gestes médiatiques du pape François. Sa confirmation de la condamnation des sœurs américaines et son soutien au mouvement « pro life » appellent à la prudence.

Martine Sevegrand La sexualité, une affaire d’Église? De la contraception à l’homosexualité

L’auteur avait proposé en 2008 une première étude sur l’affaire de l’encyclique Humanae Vitae, qui en 1968, avait condamné la contraception. Des questions déjà anciennes ne pouvaient plus être éludées : l’Église catholique a-t-elle peur de la sexualité ? Celle-ci est-elle de son ressort ? Une nouvelle édition, complétée et enrichie, s’imposait au moment où on assistait à la mobilisation du Vatican et de l’épiscopat français contre le mariage homosexuel. On sait que Humanae Vitae a provoqué la désertion des églises par nombre de catholiques, en particulier de femmes et parfois même aussi de prêtres. On sait moins qu’elle a été suivie par des déclarations des épiscopats du monde entier, certains, comme en France, l’interprétant pour tenter d’en atténuer la portée.

Mais, paradoxalement, le magistère romain en a fait le point de départ d’une reconquête de son autorité sur l’Église toute entière. En imposant Numance Vitae Paul VI, puis Jean-Paul II et Benoît XVI ont entrepris de mettre au pas les épiscopats comme les théologiens. Ils n’ont fait qu’accentuer le fossé qui sépare l’Église de la société moderne.

Au moment où une rupture de pontificat révèle les incertitudes qui parcourent l’Église catholique, il faut bien constater que le sexe ne cesse de constituer un terrain majeur de l’affirmation catholique traditionnelle et d’interpeller la prétention de celle-ci à incarner une « loi naturelle ». C’est tout l’enjeu de ce livre stimulant qui poursuit le débat sur des positions trop souvent superficielles.

Martine Sevegrand, historienne, est spécialiste du catholicisme français contemporain et membre associée au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS). Elle a déjà publié: Les enfants du bon Dieu. Les catholiques français et la procréation au XX’ siècle, Albin Michel; L’amour en toutes lettres. Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924­1942), Albin Michel; Vers une église sans prêtres. La crise du clergé séculier en France (1945­1978), Presses universitaires de Rennes; Vatican Il (1959-1965). Feuilleton d’un concile en 34 épisodes, Ed. Golias.

Collection Disputatio dirigée par Jean-Pierre Chrétien Editions Karthala, 2013 IBSN : 978-2-8111-0892-2

Le Carême : un temps privilégié pour la charité

Dès le mercredi des cendres, jour d’entrée en Carême,  nous entendons : « convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ». Toute  la question est  de savoir ce que signifie « se convertir » et « croire en la Bonne Nouvelle ».Nous savons que les trois piliers du carême sont le jeûne, la prière et le partage. Benoît XVI insiste, dans son message pour le Carême, sur le caractère premier de la rencontre avec le Christ : «La foi constitue l’adhésion personnelle, qui inclut toutes nos facultés, à la révélation de l’amour gratuit et passionné que Dieu a pour nous et qui se manifeste pleinement en Jésus Christ ; la rencontre avec Dieu Amour qui interpelle non seulement le cœur, mais également l’esprit». Et la charité découle de la foi.

Le livret Carême à domicile de cette année a pour titre « Aimer et servir ». Et la quatrième rencontre s’intitule : «Nous entendons l’appel à servir nos frères et nos sœurs, proches et lointains, à commencer par les plus pauvres, pour manifester l’unité de la famille humaine». Il s’agit de redécouvrir la sacramentalité du frère, le lien entre prière et diaconie, comme aboutissement de la prière. La célébration eucharistique ne peut pas être détachée du service. L’évangéliste Saint Jean remplace le récit de l’institution de l’Eucharistie par celui du lavement des pieds. Le sacrement de l’autel est en lien avec le sacrement du frère. On peut même dire que ce dernier précède et suit le sacrement de l’Eucharistie. Cela nous est aussi rappelé par l’épisode des pèlerins d’Emmaüs où ce sont l’accueil et le vécu ensemble qui débouchent sur la fraction du pain. Il s’agit de faire retentir l’Evangile à hauteur d’humanité. Là où il y va de la gloire de Dieu, il y va aussi de la dignité de l’homme. Et il s’agit de la dignité de tout être humain, quelle que soit sa religion, sa race ou ses opinions politiques.

Le Christ a nourri du monde, a réconcilié des gens, a guéri des malades, a ouvert des yeux et des oreilles, a lavé des pieds, a relevé des écrasés, sans se demander s’ils étaient juifs, pratiquants, purs, fidèles, propres, mariés selon la loi, sans leur demander leurs papiers. Il est allé toujours au-delà de l’écran que sont les vêtements, les apparences, le passé, les conventions, les catégories sociales, les religions. Par sa parole et son ouverture à l’Esprit, il a apporté un baume, une fraîcheur, un pansement d’espérance à tous les blessés de la vie.

Guy Aurenche, président du CCFD, lors de sa rencontre au Vatican avec le cardinal Sarah a rappelé que l’esprit même de la charité s’inscrivait dans un dialogue avec des hommes, des femmes, des groupes qui ne partagent pas les convictions catholiques. En effet, à l’occasion d’un dialogue sincère, et d’une action commune, l’annonce de l’Evangile peut être réalisée et les principes de la pensée chrétienne dans le domaine social peuvent-être rappelés. Et le temps de carême est un temps privilégié pour relier jeûne, prière et partage.

Foi et morale

Pour introduire ma réflexion, je me baserai sur un extrait d’une lettre pastorale de Gérard Daucourt, évêque de Nanterre. Il dit « Comme évêque, je me demande parfois si certains catholiques ne sont pas des « athées pieux », c’est-à-dire qu’ils défendent des « valeurs ». Ils s’engagent généreusement dans des combats pour lesquels ils font référence à la morale chrétienne. Ils participent à des rites chrétiens. Mais la question demeure : croient-ils que le Christ est vivant, qu’il nous aime, qu’il nous sauve, qu’il nous attend pour une vie éternelle ? Entretiennent-ils une relation avec le Christ ? C’est en tout cela que consiste la spécificité de la foi chrétienne et non pas dans la défense de « valeurs » ou dans la générosité ou dans une morale, toutes réalités que vivent aussi des non chrétiens. » Et il ajoute sur un ton provocateur : «  On m’a parlé d’une baptisée qui se prostitue. Elle commet des péchés. Mais elle prie en disant : « Jésus, prends pitié de moi » Elle croit et espère en Jésus. Elle reconnaît qu’elle a besoin de Lui et veut changer de vie. Elle donne au christianisme son vrai visage : Dieu se révèle à tous ceux qui se tournent vers Lui et Il aime tout être humain. » Voilà la démarche d’une croyante qui a la foi. Il faut en convenir : la foi en Dieu n’est pas en soi nécessaire pour marcher honnêtement au milieu du monde, le but de la foi n’est donc pas de faire la morale à notre vie mais de pousser l’amour à rejoindre les sommets ou à descendre en des abîmes insoupçonnés à l’exemple du Christ qui, à force de trop aimer, se laissera suspendre sur une croix.

Cela signifierait-il qu’il suffit de croire et qu’on peut se comporter n’importe comment ? Ma manière de me comporter est un révélateur de ma façon de croire. On a souvent abusé de la sentence de St Augustin « Aime et fais ce que tu veux ! » pour justifier tous les laxismes. En fait il voulait dire « Aie au fond du cœur la racine de l’amour : de cette racine il ne peut rien sortir que de bon. » La foi est première, la morale est seconde, mais pas secondaire. Cependant la morale évangélique n’est ni celle de la norme, ni celle de la règle. Elle est celle du toujours plus. L’Évangile est moral au sens où Jésus entraîne ceux qui le suivent et qui l’écoutent à chercher ce qui est bien. Le récit le plus exemplaire est sans doute celui du bon Samaritain que Jésus raconte en réponse à la question « qui est mon prochain ». Pour répondre, nulle règle écrite, mais une situation, devant laquelle il faut prendre une décision. Chaque homme, chaque femme est mis devant ses responsabilités. Point de réponse préfabriquée, pas de fiche pré-écrite. Le bien se cherche et appelle à d’autres biens. Il n’est qu’à lire le Discours sur la montagne. Mais ce ne sont pas nos œuvres qui nous sauvent. Abandonnons cette vision infantile d’un Dieu gendarme qui tient une balance et regarde si c’est le fléau de nos bonnes actions ou celui de nos mauvaises actions qui va l’emporter. Ne nous laissons pas gagner par un comportement piétiste qui parfois nous enferme dans une culpabilité morbide au lieu de nous sentir libéré et grandi par celui qui nous aime d’un amour inconditionnel.

L’Eglise catholique et la sexualité

Une conséquence indirecte de la prière du 15 août qui faisait allusion au mariage homosexuel est le fait de revenir à la façon dont l’Eglise catholique perçoit le problème de la sexualité. Et les échanges sur blogs, facebook et Twitter vont bon train. René Poujol, ancien rédacteur en chef du Pèlerin écrivit un premier article « La sexualité Et Dieu vit que cela était bon »  pour dire que le langage actuel de l’Eglise n’était plus écouté par grand monde, avec la phrase choc « Avoir conduit des générations à se détourner de Dieu pour des questions de braguette… là est le véritable scandale. ». Beaucoup de réactions. En particulier celle de Nathalia Trouiller, « Sexe, et si l’Eglise avait tout compris », qui est un merveilleux témoignage montrant le bien fondé de la position de l’Eglise (catholique) sur la sexualité qu’elle vit d’une façon tout à fait épanouie. Il n’en fallait pas plus pour que sur la page Facebook de René Poujol la discussion s’enflamme, souvent avec des positions très tranchées, en faveur ou contre l’un des deux points de vue. En analysant avec du recul certaines réactions on constate qu’il y en a encore qui sont loin de réaliser que ce type de problème peut être discuté entre chrétiens à l’intérieur de l’Eglise. Combien de fois ne lit-on pas, même si cela est exprimé autrement, qu’il n’y a pas de discussion possible. L’Eglise a donné officiellement son point de vue et en bon chrétien, ce point de vue n’est pas à remettre en cause. Certains, d’une façon un peu simpliste vont jusqu’à affirmer que si on n’adopte pas ce point de vue, on n’est pas catholique. Et d’autres, d’une façon un peu plus agressive vous disent carrément que si cela ne vous plait pas, vous n’avez qu’à quitter l’Eglise. Et cela conduit à un dialogue de sourds. Il n’y a pas très longtemps, sur un autre sujet, je me suis fait traiter d’illuminé qui sait mieux les choses que l’Eglise. Mais on ne se rend pas compte que l’on se transforme en secte de purs et de durs et que l’on se coupe de la majorité des personnes qui ne se laissent plus diriger par des oukases. Où est la liberté de conscience et le message libérateur de l’Evangile ?

René Poujol a écrit un second article pour répondre à celui de Nathalia Trouiller : « Lettre ouverte à une « fidèle » de la morale sexuelle catholique », qui poursuit la réflexion. Puis vient la réponse à la réponse de Nathalia Trouiller : http://www.nystagmus.me/article-eloge-de-la-non-communion-une-seconde-reponse-a-rene-poujol-109461722.html  Souhaitons que ces échanges fassent évoluer les mentalités et prendre conscience qu’il est possible d’affirmer son identité sans nier celle de l’autre

La prière du 15 août fait polémique

Il est toujours délicat de réagir à chaud sur un sujet qui soulève les passions et où il est difficile d’avoir une position objective. Chacun a son analyse propre mais ceci n’empêche qu’il est possible de consulter des documents divers même si on n’est pas d’accord avec tout ce qui y est dit pour essayer de comprendre le pourquoi de ces différentes réactions.

Commençons par le texte lui-même. Quoi que l’on s’en défende, cette initiative est essentiellement motivée par le fait qu’on va statuer sur le mariage homosexuel où la hiérarchie de l’Eglise catholique est contre. Elle a déjà une vision qui est au minimum très négative sur l’homosexualité, alors que ce problème existe en son sein mais qu’elle préfère l’occulter et qu’elle a décrété en 2005 qu’un homosexuel ne peut pas être ordonné prêtre. Alors comment voulez vous qu’elle puisse avoir une approche plus positive sur le mariage homosexuel. On peut lire sous les plumes de Jean Rigal ou de Patrick Royannais des analyses qui marquent un effort évident d’ouverture. Il ne s’agit pas de les écarter d’un revers de main. Elles méritent notre réflexion. N’ayons pas le complexe d’être traités de conservateurs parce qu’on n’accueille pas à bras ouverts, sans réserve, toutes les nouveautés qui sont proposées.

Tout est orchestré à partir du sommet avec les fameux « principes non négociables » de Benoît XVI de 2006 où on faisait allusion aux élections en Italie. Mais ceci a été repris en France pour les élections présidentielles et législatives. D’ailleurs un certains nombre d’évêques, en termes à peine voilés, encourageaient leurs fidèles à voter pour la droite et une étude statistique montre que 80% des catholiques pratiquants auraient voté pour Sarkozy au 2e tour des élections présidentielles  Mais le hic pour l’Eglise catholique, c’est que Sarkozy n’a pas gagné. Un récent sondage montre que 65% des français et 45 % des catholiques pratiquants sont favorables au mariage homosexuel et que la droite elle-même est divisée sur le sujet. De toute façon la loi sera votée, comme l’a été celle sur la pilule ou celle sur l’avortement. Lisons à ce sujet l’analyse de Jean Louis Schlegel

Mais revenons à la prière du 15 août et analysons le pourquoi de tant de critiques négatives. D’abord, il ne s’agit pas de botter en touche comme le fait le cardinal Barbarin ou d’autres occultant la véritable raison de cette initiative. Cela montre aussi que l’Eglise catholique ne fonctionne pas d’une façon satisfaisante. Le cardinal Vingt Trois ne peut pas imposer aux croyants ce qu’ils doivent prier, surtout que beaucoup ne sont pas d’accord avec l’objectif visé. D’ailleurs toutes les paroisses n’ont pas suivi ces consignes. Lisons l’analyse d’Anne Soupa. Mais lisons aussi la réaction de Marie-Anne Jehl, au nom de Jonas Alsace et des Réseaux du Parvis. Pour terminer (provisoirement) cette analyse, donnons la parole à Jacques Fraissignes, prêtre-ouvrier, membre de David et Jonathan.

Je complète mon texte par un nouvel article de réflexion paru sur le site de Garrigues et Sentiers La prière du 15 août, prière de combat ?

Questions de mœurs : quelle attitude politique de la part des catholiques ?

Face aux projets du gouvernement sur le mariage homosexuel, sur l’adoption par les couples homosexuels et sur l’euthanasie en fin de vie, nous sommes tentés de réagir, comme catholiques (ou comme « chrétiens », mais je ne veux pas parler pour les protestants), avant tout en affirmant des convictions morales et religieuses (voire évangéliques), ou encore anthropologiques, mais nous peinons à définir une attitude politique. Il faudrait pourtant essayer d’aborder sans détours la question : que ferons-nous, catholiques, et que devrait faire l’Eglise, le jour, proche, où ces questions passeront au Parlement ? Un texte de Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions.

A priori, ces projets seront votés par la gauche archi-majoritaire et unanimement d’accord, semble-t-il, pour ce « progrès », cette « avancée » – puisque c’est présenté ainsi (et qu’on va finir par le croire, comme le croit, semble-t-il, la majorité de l’opinion publique). Une partie des députés de droite (R. Bachelot, par exemple) ou du Centre radical risquent d’ailleurs de rejoindre la gauche. On peut penser aussi que pour la discussion de ces projets, le gouvernement choisira le moment politique le plus opportun pour lui.

Comme tout le monde, je constate cependant que sur la fin de vie, le président de la République n’aime pas le mot « euthanasie » ; même s’il pense qu’il faut améliorer encore la loi Léonetti, j’ai l’impression que pour sa part, il s’en serait volontiers tenu à cette loi. J’ai tendance à lui faire crédit d’une réserve ou d’une prudence sincères, mais c’était une promesse de campagne, et il a les mains liées.

Il souhaite donc au moins un débat sur ce point. J’ignore ses convictions sur les deux autres projets. Mais en tout état de cause, c’est politiquement « cuit ». Il faudrait donc plutôt se placer dans cette perspective. Que dire, que faire concrètement le jour où ces projets seront discutés ?

La situation risque d’être comparable à celle de 1974 pour l’IVG et de 1998 pour le PACS…

Pour nous, catholiques, peu importent ce que chacun pense en conscience de chacun des trois projets, et les belles tribunes que nous ne manquerons pas de lire et auxquelles chacun de nous pourra tenter de participer… Non pas que cela soit inutile : j’ai personnellement beaucoup appris, et j’apprends toujours, des réflexions et des controverses créées par les un(e)s et les autres.

Mais elles m’éclairent d’autant moins sur une attitude pratique à tenir que beaucoup se disent finalement incertain(e)s sur le fond et sur la position à adopter – d’ailleurs différentes selon les trois questions discutées. Or nous allons nous trouver dans une situation absolument semblable à celle qui a prévalu en 1974 pour l’IVG et en 1998 avec le PACS : une ou des lois seront votées qui vont de toute façon s’imposer et entrer tranquillement dans les institutions et les mœurs, comme « une liberté des modernes », liberté dont le propre est, avec l’appui de la science comme toujours, d’aller jusqu’au bout du bout de sa logique (la science résiste toujours à ne pas faire tout ce qu’elle est capable de faire : je suis presque certain que le clonage arrivera sur le tapis un jour, ainsi que le choix possible du sexe de l’enfant, etc.). Restera le souvenir d’une Eglise toujours opposante, qui s’en trouvera encore un peu plus déconsidérée et marginalisée.

Peut-être tout cela est-il un énorme mensonge…

Certes, sur le fond, tout cela – toutes ces « avancées du progrès » – est peut être un gros, un énorme mensonge malgré tout, par rapport à tout ce qui reste de nature en nous, gens de culture de plus en plus artificialisés, et aussi par rapport à tout ce qui nous a été révélé dans la sagesse simple et dynamique des Ecritures sur le sexe, la souffrance et la mort.

Peut-être qu’il y des catastrophes qui se préparent (« la liberté absolue ou la Terreur », disait le vieux Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit) ; peut-être en particulier que tous ces enfants qui vont naître d’un parole mutuelle (on l’espère) et peut-être d’« une seule chair », mais quand même en passant par l’écran de la science et de la technologie et d’une manipulation externe, et qui seront confrontés à une « parentalité » aux figures multiples et incertaines, auront-ils un problème colossal avec leur origine (c’est surtout ce dernier point qui me gêne : je croyais que Sigmund, Lacan et Dolto avaient tout dit là-dessus, et que ce qu’on m’avait enseigné sur l’envahissement mortel, instrumental, des techno-sciences dans notre univers naturel était un grand malheur pour notre monde vécu…, mais j’apprends que je me trompais grossièrement et je n’étais qu’un « phobe »).

… ou peut-être cela sera-t-il sans grande conséquence

Mais peut-être n’y aura-t-il rien du tout, pas ou peu de conséquences tangibles, c’est-à-dire : ce ne sera pas pire qu’aujourd’hui, où nous sommes déjà envahis par tant de techniques qui ont transformé notre vie, et peut-être que la société démocratique et l’Etat providence seront (apparemment) toujours assez forts pour surmonter ou absorber tout ça, ces petits malaises et ces dépressions dans nos civilisations qui résultent de nos inventions.

Personnellement, je suis tenté de penser que le « modernisme » agressif de certains socialistes en matière morale et en permissions données aux individus contribue à démoraliser la société, à lui faire perdre toute orientation aussi en d’autres domaines que les trois sujets concernés – mais en réalité, il faut bien reconnaître que l’éclatement de la « famille » par exemple (alors que « la » famille est en théorie valorisée plus que tout, selon les sondages sur ce qui a valeur !) a déjà atteint de telles dimensions, avec le taux des divorces et le nombre de familles monoparentales, qu’on se demande bien ce qui pourrait encore déstabiliser davantage une situation familiale détériorée (et le statut du mariage en même temps, en tant qu’union d’un homme et d’une femme).

La dégradation de la structure familiale appartient déjà au passé

C’est même la situation catastrophique de la famille nucléaire traditionnelle (un père, une mère, un ou deux enfants) qui permet aux gays de se présenter comme une alternative plus favorable aux enfants que la situation présente… En tout cas, un ami philosophe que j’estime est plus horrifié par la violence faite aux enfants par les divorces démultipliés que par les nouvelles lois en préparation, qui ne l’inquiètent pas du tout. On le voit bien : le point de départ de sa réflexion est la dégradation déjà réalisée du « bloc de l’intime », du début à la fin de la vie. A partir de là, on cherche pragmatiquement des solutions, sans se donner une définition préalable, anthropologique, de l’homme et des rôles différents tenus en principe par les sexes – rôles qui sont déjà très ébranlés.

L’Eglise : instance légitime ou réactionnaire ?

L’Eglise voit et prêche plutôt la catastrophe annoncée (la « civilisation de mort » de notre cher Jean-Paul II), mais il faut bien le dire : ces prophéties de malheur sont assez éloignées de la réalité vécue. Sont-elles bibliques ou évangéliques ? C’est à voir. La catastrophe pour les gens est plutôt dans l’économie, dans le fait d’être inquiet pour leur avenir matériel et leur vie quotidienne. Et chacun veut avoir sa part de bonheur privé, éviter les souffrances – dont les pires sont celles que la « nature », encore elle, leur aurait assignées au point de départ. Out la fatalité et la résignation ! On n’en veut plus, et tous les moyens sont bons pour en sortir (cf. les mères porteuses : on en parle quand déjà ?).

De toute façon, vie privée ou vie publique, l’Eglise est dans l’opposition impuissante, faute d’avoir encore le moindre levier pour influencer les décisions et imposer ses normes. Je crois aussi que depuis 1969 au moins, sinon avant, son opposition à tout, en ces domaines de la vie humaine du début à sa fin, l’a déconsidérée : elle apparaît moins comme une instance légitime avec qui il est intéressant de discuter qu’une institution réactionnaire qu’il faut combattre. Mais quand on dit « l’Eglise » ici, de qui parle-t-on ? Des derniers papes qui ont pris cette orientation rigoriste (et qui sont moins compréhensifs pour les « avancées scientifiques » que Pie XII !) ?

Pas sûr que les cathos soient si ulcérés que ça par le mariage homosexuel…

Dans le bocal catho, seuls s’agitent les « tradis » et les intégristes sur le créneau de la morale privée et contre des lois qui permettent des « avancées ». Que représentent-ils réellement, si on fait abstraction de leur activisme traditionnel, si l’on peut dire, et de l’héritage maurrassien qui semble reprendre chez certains, les plus activistes, un peu de poil de la bête et l’habitude du coup de poing ? Rappelons ce que le très sérieux Jérôme Fourquet, de l’IFOP, dit de la masse des catholiques pratiquants (14% en rassemblant large) : ils privilégient les politiques gouvernementales en matière d’école libre (« privée », pour ceux qui préfèrent) et les politiques de soutien à la famille. Seuls les militants (tradis) s’occupent activement des questions qui font mal, les uns par conviction profonde et sincère fidélité aux enseignements des papes et à l’Eglise, les autres par pure opposition politique, et pour tirer les marrons du feu d’une situation qu’ils croient favorable pour eux.

Est-ce que les catholiques ordinaires seront ulcérés si les homos fondent eux aussi des « familles », avec des avantages similaires ? J’en doute. Est-ce qu’une loi sur la fin de vie et l’euthanasie les inquiètera ? Non, ils pensent qu’ils ne seront pas concernés, eux, le moment venu, parce qu’ils ont une autre conception de la fin de vie et de l’accompagnement des mourants. Est-ce que le mariage homosexuel les gênera ? Probablement pas : il suffit d’aimer, n’est-ce pas (c’est comme au début de la cohabitation juvénile dans les années 70 : « s’ils s’aiment, qu’est-ce qu’on peut leur reprocher ? », disaient les grands-mères). Si on avait encore des doutes, d’innombrables télés, films, livres, etc. se chargent de nous montrer la franche (et même parfois franchouillarde) et saine normalité homosexuelle…

Tout ça fait-il partie de l’avachissement général, de la société molle, dénuée de valeurs et de repères, qui crée ses replis et ses niches identitaires par ailleurs ? Peut-être, mais ce genre de procès n’aboutit pas à grand-chose tant qu’on n’arrive pas à formuler mieux ce qui ne va pas et ce qu’il faudrait changer ou empêcher. Plus juste me semble être la multiplication des « droits-créance », soulignée par Jean-Pierre Rosa, c’est-à-dire des droits qui en fin de compte ne peuvent être honorés, ou qui ne peuvent remplir leurs promesses.

La souffrance a-t-rlle le moindre sens en dehors de la foi ?

En fait, à mon avis, ceux qui promeuvent ces nouvelles lois « qui permettent » veulent surtout qu’elles existent, au nom de l’égalité pour les unes, et pour d’autres au nom de la suppression de la souffrance – un des « programmes » qui meut en permanence la science moderne et les espoirs qu’on place en elle. Mais, de fait, la souffrance a-t-elle encore le moindre sens en dehors de la foi – et en particulier de la croix du Christ ? Mais même là : en quoi les théologiens nous aident-ils à comprendre aujourd’hui (et pour aujourd’hui, je veux dire : pour en parler intelligemment) le sens de la croix ? Il se peut qu’il y ait des choses (pardon pour mon ignorance !), mais je n’ai pas lu ni vu grand-chose récemment sur le thème de la « rédemption ».

Au final, ces lois, à mon sens, concerneront peu de monde – sauf peut-être celle de l’adoption généralisée à tous les couples en tous genres. Même si des homosexuels désirent donner sens à leur amour et leur fidélité en se mariant à la mairie – par un acte public donc –, j’ai tendance à penser que la majorité – et en tout cas l’aile la plus bruyante en faveur d’une loi – n’a aucune envie de se marier. De même, je ne suis pas tellement inquiet sur le nombre de demandes de « suicides assistés ». On veut que la possibilité existe, pour se rassurer peut-être. C’est tout, même si ce n’est pas peu.

L’Eglise devrait dire intelligemment ce qu’elle a à dire

Je sais : la quantité n’est pas tout, ce n’est pas l’argument solide qu’on peut avancer contre les principes. De même pour d’autres arguments d’opportunité. Néanmoins, à l’inverse, s’en tenir aux principes revient toujours au même axiome, qu’avait déjà énoncé Charles Péguy : on a les mains pures, mais il n’y a plus de mains… Personnellement, j’ai tendance à penser que lors des débats à venir, l’Eglise devrait surtout dire intelligemment ce qu’elle a envie de dire – plus intelligemment qu’elle ne le fait, avec plus d’intelligence des situations –, mais sans en faire un cas de guerre et quitte à être (encore une fois) déconsidérée par les uns et par les autres et à mener un combat d’arrière-garde de plus.

Elle devrait laisser à d’autres les arguments apocalyptiques. Elle devrait laisser les gouvernements prendre leurs responsabilités et éviter de vouloir faire de la prophylaxie sociale – une société « propre » selon ses vœux – y compris en matière symbolique : ce temps est fini.

Si elle arrivait à poser question à quelques-uns, des questions qui seraient reçues comme légitimes et non tournées en dérision, ce serait déjà très bien. Mais ça supposerait aussi des réformes intérieures qu’elle ne semble pas prête à faire, déjà sur le rôle des hommes et des femmes dans l’Eglise et l’exercice des pouvoirs « sacrés ». Cela supposerait aussi qu’elle fasse plus d’efforts concrets pour parler déjà aux siens et les convaincre de la justesse de ses positions, et que nous soyons tout compte fait heureux voire fiers d’être catholiques. Qu’elle indique des voies pour faire le Bien dans la Cité politique plutôt que de constamment condamner le Mal qui s’y passe.

De toute façon, l’Eglise catholique fait trop de papiers sur tout : un peu de jeûne là-dessus, et un peu plus d’exercices pratiques positifs, ferait du bien. Mais un vrai « grand papier » de réflexion, qui inclurait l’essentiel des questions posées et des positions exprimées par tous les catholiques, aurait peut-être, en l’occurrence, du sens et serait éclairant.

Une attitude unilatérale d’opposition n’a aucun sens

Ce que nous (nous l’Eglise) n’arrivons pas à concevoir, c’est que ce monde et sa politique se fasse sans nous, comme si nous étions encore et toujours un tiers parti qui pourrait influer, en soi et de soi (simplement du fait que nous sommes la religion du pays, par une légitimité purement historique et indiscutée), sur les décisions, sur la culture, sur le droit, sur la loi, etc., alors que ce temps est déjà derrière nous. Il n’est plus possible d’imposer sa parole qu’en passant par les canaux de légitimation modernes : l’élection, les décisions justes, l’action reconnue légitime dans une place qu’il faut créer, trouver, imposer d’une certaine manière…

La « déférence » qui continue certes en faveur de l’Eglise dans certains milieux n’a souvent pas grand chose à voir avec la légitimité : c’est ou de l’héritage historique ou de la bienséance, ou, comme on le voit de-ci de-là, à droite, un « maurrassisme » culturel qui garde l’Eglise comme pilier moral et surtout esthétique dans une société laide moralement et branchée sur l’art comme elle ne l’a jamais été, comme un mort-de-soif… La seule façon juste de se poser serait d’avoir des élus politiques chrétiens, mais pour les problèmes en discussion, ce ne serait pas une garantie, parce qu’ils sont des élus du peuple et non des délégués de l’Eglise, et qu’ils ont aussi une conscience morale pour décider de ce qu’ils ont à faire et de ce qui est juste ou non.

Mais de toute façon on ne peut pas attendre qu’il y en ait beaucoup dans l’avenir proche… J’en déduis que c’est plutôt la position de l’Eglise, qui voudrait encore influer sur les décisions, qui devrait se repenser sur ces questions et sur d’autres. Elle n’a pas à faire profil bas pour autant, mais la position unilatérale d’opposition (attendue) n’a aucun sens.

Ma position est que les chrétiens peuvent être éclairés par leurs Eglises, mais qu’ils et elles ne peuvent plus imposer la loi politique et compter sur elles pour soutenir leurs positions éthiques (et s’ils sont d’accord avec les lois « qui permettent », tant mieux ou tant pis pour eux !). C’est une conséquence de la sécularisation radicale que nous avons vécue ces trente dernières années : plus de « théologico-politique » possible, sauf pour les intégristes et les fondamentalistes, qui en donnent l’image la pire !

Tout faire pour éviter une sorte de marginalisation

Je ne dis pas que c’est bien, j’aurais plutôt tendance à penser le contraire. Mais c’est un fait que nous en sommes là. Certains, que je connais et qui ne sont pas des intégristes du tout ni des tradis, ont voté contre Hollande à cause de ses trois projets. Ils ont à la fois raison et tort : raison, parce qu’en démocratie on a le droit de s’opposer en globalisant une question particulière, et qu’ils ont pris leurs responsabilités pour empêcher quelque chose dont ils ne voulaient pas. Tort, parce qu’ils en sont restés à une position purement éthique finalement, qui n’empêchera rien. Mais peut-être est-ce la seule forme de protestation encore possible. Sauf qu’il faut tout faire pour éviter une sorte de marginalisation, ou de vie en marge, ou de célébration de l’étrangeté catholique dans ce monde (à cet égard, je crains qu’on ne nous lise un peu trop souvent, par les temps qui courent, la « lettre à Diognète », en la tirant dans le sens d’un séparatisme un peu sectaire).

En 1974, après les débats sur la loi Veil (loi sur l’IVG), Témoignage chrétien avait résumé la position des cathos de gauche de l’époque : « Oui à la loi sur l’IVG, non à l’avortement ». C’était plausible comme position, même si les extrémistes de l’avortement ont cherché depuis ce moment à banaliser totalement cet acte et à le rendre « sans importance » (on l’a encore vu récemment dans une tribune publiée par des « féministes » dans Libération). Avec les trois lois qui nous attendent, je ne suis pas sûr que la position simple de TC soit encore possible. Il y a entre elles des points communs et de fortes différences éthiques, philosophiques, religieuses, avec aussi des conséquences différentes, dans une société profondément changée en matière légale, morale et religieuse.

Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions.

Cet article a été publié sur le blog  http://chretiensdegauche.eu/

Le Mariage homosexuel

Jean Rigal m’a envoyé une réflexion que je publie sur mon blog. C’est une piste qui permet de réfléchir au mariage homosexuel

Le projet d’une loi sur le mariage homosexuel et l’adoption m’interroge, en tant que citoyen et en tant que « croyant ».

Loin de toute polémique politicienne, trois questions me viennent à l’esprit. Elles représentent, à mes yeux, autant d’enjeux par rapport à cet important débat, aux dimensions diverses.

L’argument généralement avancé en faveur du « mariage gay » tient, pour l’essentiel, dans la proclamation en forme de slogan : « le mariage pour tous ». Autrement dit, le mariage homosexuel est revendiqué au nom de l’égalité entre les français. L’interdire constituerait une intolérable « discrimination ». Je pense que beaucoup de couples homosexuels expriment, ainsi, une souffrance et traduisent non seulement le besoin légitime de ne pas être méprisés dans la société mais d’être reconnus à part entière. A cet égard, il reste beaucoup à faire, et peut-être à revoir, dans ce sens, les dispositions du « Pacs ».

Mon interrogation est la suivante : la notion d’égalité inscrite dans la Constitution française et rappelée sur la façade de nos édifices publics est-elle compatible avec des différences ? Oui, certainement. Pour moi, le respect de l’égalité non seulement admet mais exige un autre respect : le respect des différences, qu’il s’agisse de l’âge, de l’origine, de la culture, du statut conjugal. C’est ainsi que se côtoient des personnes célibataires, mariées, pacsées, divorcées ou vivant d’autres situations de vie de couple plus ou moins reconnues…

Je constate que certains courants « féministes » ne manquent pas de revendiquer, avec raison, la place des femmes dans la société et parfois dans l’Eglise, notamment en matière de « ministères ». Il ne s’agit pas alors de « se calquer » sur le ministère exercé par les hommes mais de le vivre d’une manière « autre », selon la condition féminine, en l’occurrence. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres.

Peut-on  parler de  « mariage »  ( union d’un homme et d’une femme selon le Dictionnaire et le langage courant) pour  un couple homosexuel ?  Y a-t-il équivalence ? – Egalité, oui.  Même identité, sûrement pas. « La différence sexuelle » demeure radicale, avec les conséquences qu’elle entraîne pour assurer et structurer la vie des humains et l’avenir de l’humanité.

Les chrétiens se réfèrent aussi, en ce domaine comme en bien d’autres, au message biblique. Dans le deuxième chapitre de la Genèse, le langage symbolique prend une singulière importance. Il ouvre de larges horizons. Que lit-on ? « L’homme s’écrie : voici cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair ; car celle-ci on l’appellera femme, car c’est de l’homme qu’elle a été prise. » (Gn. 2,2). Que dit ce texte ? – D’une part, Adam reconnaît la femme égale à l’homme, comme membre à part entière de la communauté humaine. D’autre part, la femme reste formellement différente, c’est-à-dire une autre personne et un vis-à-vis irréductible. Elle s’appellera « ishâh » (femme) féminin de « ish » (homme).

Dans le premier chapitre de la Genèse, on lit encore : «  Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance…homme et femme il les créa…Soyez féconds… remplissez la terre et dominez-là. » (Gn. 1, 26-30).

Ces textes fondateurs sont riches d’enseignement, au moins sur deux points concernant ce que nous appelons le mariage : celui-ci concerne l’union d’un homme et d’une femme et il est ouvert à la naissance de nouveaux êtres.  Employer le même mot « mariage » pour désigner deux réalités foncièrement différentes  me paraît ne pas respecter ces réalités et introduire, de surcroît, la confusion.

Ma deuxième question concerne « les droits de l’enfant ».  On ne cesse de parler « des droits des individus » (en fait, des adultes). Et si l’on se demandait « Qu’en est-il des droits de l’enfant » ? Il est généralement reconnu que pour structurer sa personnalité, une personne a besoin qu’interviennent « image paternelle et image maternelle ». Certes, l’homoparentalité est largement répandue. Est-elle forcément bénéfique pour qu’un enfant se construise ? Faut-il en élargir l’application et l’ériger en principe ? On peut, au moins, se poser la question. D’autre part, dans « quel gouffre d’inconnu » engage une naissance extérieure au couple et produite « dans des conditions très artificielles » (C. Delorme) ?

Ma troisième question concerne la vie sociale. Je pense que ce débat a quelque chose à voir avec « le lien social » auquel beaucoup de français de tous bords sont attachés. A-t-on réfléchi « aux conséquences sociales »  (J.L. Schlegel) de l’ouverture  envisagée ? N’est-on pas enclin à trop considérer les choses dans la perspective très « libérale »  des libertés individuelles où chacun réclame « son dû », et devient « son maître à penser » et « son centre de décision » ? Prend-on suffisamment en compte les incidences institutionnelles, éducatives, sociologiques, morales que paraissent entraîner ces profondes modifications ?

Je sais que ces réflexions sont loin de faire l’unanimité. Je n’ignore pas que des groupes de pression existent et que les sondages d’opinion se montrent favorables au projet de loi. Mais, après tout, il n’est pas humiliant d’être minoritaire quand on croit que des valeurs importantes sont en cause.

Je recevrai, avec reconnaissance, vos remarques critiques à ces interrogations, en espérant que vos propres réflexions m’aideront à y voir plus clair dans ce complexe débat.

Jean Rigal.

Adresse mail :    jeanrigal.theo@orange.fr

Adresse  Postale : Jean Rigal, 3 rue Maurice Bompard ,  12000   Rodez .

Nuit des Veilleurs : Une voix dans le silence

Voici le texte de la méditation sur 1 Rois 19, 11 – 14, que j’ai proposée lors de la Nuit des Veilleurs à Sarreguemines

Ce passage biblique de la rencontre d’Elie avec Dieu au mont Horeb m’a toujours fasciné. C’est la raison pour laquelle je l’ai choisi comme thème de la Nuit des Veilleurs 2012. Dieu n’est pas dans le vent violent, il n’est pas dans le tremblement de terre, il n’est pas dans le feu mais dans le bruissement d’un souffle ténu, que certains auteurs traduisent par « Il était dans le bruissement du silence »

Ce texte en dit long sur la manière dont Dieu se révèle et nous aide à entrevoir une facette de Dieu parmi de nombreuses autres, mais en même temps en exclut d’autres. Certaines de nos représentations humaines de Dieu ne collent pas. Dans des textes apocalyptiques, il apparait dans toute sa gloire dans les nuées du ciel. Cela donne l’image d’un super Louis XIV avec toute sa cour, son faste et son blingbling. Mais déjà, si nous réfléchissons à son incarnation, elle ne se fait pas dans la cour des grands, ni même dans le milieu sacerdotal, mais au milieu des bergers, qui, il faut le rappeler, faisaient partie des rejetés de la société de l’époque. Ce Dieu est venu non pas pour être servi, mais pour servir. C’est lui qui a lavé les pieds de ses disciples. Il est venu dans la discrétion.

Le problème est encore le même pour nous aujourd’hui. Il est vrai que certaines sensibilités ont l’impression de le voir à tous les coins de rue. Et de dire par exemple que c’est une évidence que Dieu est présent dans les merveilles de la création. On dit aussi facilement qu’il est présent dans chaque homme. Mais au-delà de ce discours convenu, sommes nous toujours convaincus de ces affirmations ?

Certains disent aussi que si tout leur réussit, ils vivent dans la bénédiction de Dieu. Et on pense bien sûr que, si nous sommes dans notre bon droit, Dieu est avec nous. Tout le monde connaît le « Gott mit uns » de l’armée allemande. Mais Busch n’a pas fait mieux lors de l’invasion de l’Irak. Le hic, c’est que Sadam en face, essayait aussi de mettre Allah dans le coup. De la même manière, à l’inverse, si cela va mal, c’est une punition de Dieu « Qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? ». Mais cette façon de voir a entièrement éclatée par exemple après ce qui s’est passé dans les camps de concentration. La réflexion théologique sur Dieu ne peut plus suivre les chemins classiques après ce qui s’est par exemple passé à Auschwitz. Où était Dieu à ce moment là ? Se désintéressait-il de l’humanité ou alors, comme certains le disent, n’est-ce pas une preuve qu’il n’existe pas. Et il est vrai que le mal, la souffrance, sont des pierres d’achoppement aussi bien pour les croyants que pour les incroyants.

Mais revenons à la méditation de notre texte. Dieu se manifeste toujours dans la discrétion, dans le murmure d’une brise légère. Il faut donc toute notre attention pour percevoir sa présence. Là, dans la solitude d’une caverne, dans le silence de la brise légère Elie a vécu l’expérience d’une communion profonde avec son Seigneur, expérience de communion qui lui a redonné courage pour reprendre la route. Elie guette la venue de Dieu. C’est d’abord un effrayant ouragan. « Mais Dieu n’était pas dans l’ouragan ». Dieu ne veut pas nous faire peur. Nous aurions bien tort d’attribuer n’importe quel cataclysme à une intention de Dieu de nous faire peur. Au contraire, Dieu vient apaiser nos craintes. Et puis voilà un tremblement de terre. « Mais Dieu n’était pas dans le tremblement de terre ». Dieu ne cherche pas à détruire. « Pour ceux qui l’aiment, Dieu tire du bien de tout »  dira Paul écrivant aux Romains. Et puis voilà un feu. « Mais Dieu n’était pas dans le feu ». Même pour purifier la foi et la fidélité d’Elie, quelle que soit ses fautes, ses infidélités, Dieu, qui en Jésus se soumettra à l’épreuve de la Croix, ne soumettra pas Elie à l’épreuve du feu. Et voilà, enfin, « le murmure d’une brise légère ». Un vent léger qui est un grand soulagement. Dieu vient pour soulager, pour consoler, encourager, rendre des forces.

Quand Elie entend ce vent léger, il sait que Dieu est là. « Il sort, il se tient à l’entrée de la grotte, et se voile le visage avec son manteau ». Quelque proche que Dieu veuille être de nous, quelqu’amitié qu’il nous témoigne, nous ne pouvons jamais oublier que c’est l’infiniment grand qui se penche vers nous. Notre attitude devant lui doit être celle d’Elie : la disponibilité. Dieu est dans le murmure de la brise légère ou plutôt, et le texte veut dire cela, Dieu est dans le murmure au plus profond du coeur. Le Seigneur est dans la douceur. Elie a découvert « Je suis ». Comme Moïse, Elie a découvert le Seigneur. « Je suis » est dans ce coeur qui s’ouvre au mystère de Dieu qui se dévoile à lui.  L’expérience du prophète Élie nous montre clairement la manière dont Dieu passe et dit sa présence dans nos vies. Mais Dieu est tellement discret et silencieux, qu’il peut sembler absent de nos vies, de l’histoire de l’humanité.

Comme à Elie, c’est aussi parfois ce qui nous arrive personnellement et comme militant de l’ACAT, d’appréhender l’échec, de fuir la solitude, de ne pouvoir réaliser un travail qui nous avait été confié, de nous trouver à bout de persévérance, de patience et d’espoir ! Combien de fois avons-nous eu l’impression que nos efforts avaient été vains ? Que nous n’étions pas arrivés à changer les choses par exemple quand un condamné à mort est exécuté ? C’est bien par la prière, que nous reconnaissons la présence continue de Dieu et que nous puisons la force pour notre mission.

C’est aussi ce que vivent des victimes de la torture pendant leur détention. Elles se sentent souvent seules, épuisées, à bout de ressources et d’espoir. Mais aussi combien d’entre elles témoignent de ce que la prière et l’action des membres de l’ACAT les aident à vivre et leur redonnent de l’espoir. Il s’agit de toutes celles qui éprouvent le besoin d’entrer en relation avec Dieu dans le « murmure d’une brise légère » pour sublimer toute la violence qui leur est infligée. Ces dernières années un grand nombre d’otages ont fait cette expérience, ils se sont laissé transformer et ont trouvé le courage de tenir.

À travers la prière, au-delà des continents et avec les richesses des cultures, tous les veilleurs du réseau ACAT se sentent en communion, avec tous ceux qui appellent au secours, et croient en l’espérance. Elle leur demande simplement d’ouvrir les yeux et les oreilles car dans de tels cas, le secours, la solidarité et la prière sont « sans frontières ». À chacune de ces personnes pour lesquelles nous intervenons, depuis toutes ces années, nous voulons dire que nous les aimons et que nous les respectons. Solidarité matérielle, solidarité relationnelle et solidarité spirituelle. Prière pour les victimes mais aussi prière pour les bourreaux.

Dieu semble parfois sourd à nos appels. Mais cet apparent silence de Dieu, Jésus l’a aussi expérimenté durant sa passion et sa crucifixion. « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », tel était son cri de détresse. Tels peuvent aussi être les cris des torturés. Et nous savons que Dieu n’était pas absent. Le vendredi saint a débouché sur le matin de Pâques. Telle est notre espérance chrétienne qui porte et donne sens à notre prière.

La ténèbre n’est point ténèbre devant toi, la nuit comme le jour est lumière

Liberté de conscience et liberté de religion

La Conférence des évêques canadiens vient de publier une lettre pastorale sur la liberté de conscience et de religion. On peut télécharger ce document, via le journal La Croix en cliquant ici.

Analysons ce document de 12 pages pour en relever les aspects positifs mais aussi les manquements.

Il est indéniable qu’un des aspects du problème de la liberté de religion est le fait de pouvoir pratiquer librement sa religion et le document fait bien de souligner que cela est loin d’être garanti à travers le monde.

On rappelle la déclaration de Benoît XVI dans son message à l’occasion de la Journée mondiale de la Paix 2011 « Il est douloureux de constater que, dans certaines régions du monde, il n’est pas possible de professer et de manifester librement sa religion, sans mettre en danger sa vie et sa liberté personnelle. En d’autres points du monde, il existe des formes plus silencieuses et plus sophistiquées de préjugés et d’opposition à l’encontre des croyants et des symboles religieux ». Et on ne peut qu’y souscrire.

Et on rappelle la déclaration du Concile Vatican II qui enseigne qu’une personne « ne doit pas être contrainte d’agir contre sa conscience, pas plus qu’elle ne doit être empêchée d’agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse (Dignitatis Humanae, n° 3).

C’est violer la liberté de conscience que d’essayer d’imposer à autrui sa conception de la vérité. Il faut constamment défendre et revendiquer le droit de professer la vérité, mais jamais sans le moindre mépris pour ceux et celles qui pensent autrement. « Nier à une personne la pleine liberté de conscience, et notamment la liberté de chercher la vérité, ou tenter de lui imposer une façon particulière de comprendre la vérité, cela va contre son droit le plus intime» Ceci a été déclaré par Jean Paul II dans son message pour la Journée mondiale de la Paix de 1991. On ne peut s’empêcher de dire « Que c’est beau ». Mais il faut tout de suite ajouter « Que ce serait encore plus beau, si l’Eglise catholique commençait par appliquer cela pour elle-même » Car vous viennent à l’esprit l’impressionnante liste des théologiens condamnés par l’Eglise catholique et la liste des exclus qu’elle fabrique elle-même : les prêtres mariés, les divorcés remariés, les homosexuels.

Mais en poursuivant le document, ce que je viens d’évoquer semble être hors sujet. On peut y lire « Si nous pensons que la liberté de suivre sa conscience revient à suivre son sentiment subjectif, nous oublions que cette liberté a pour orientation essentielle d’agir conformément à la vérité objective. Le droit d’agir selon sa conscience doit donc s’accompagner de l’acceptation du devoir de la conformer à la vérité et à la loi que Dieu a inscrite dans nos cœurs » Et si nous n’agissons pas selon cette « vérité objective », il nous faut éduquer notre conscience.

Qu’est ce que cette vérité objective ? On se réfugie derrière Dieu en disant que c’est celle que ce dernier a révélée. Mais si on regarde de très près, une bonne partie de cette vérité a été fabriquée par l’Eglise, qui prétend que c’est Dieu qui en a voulu ainsi. Quelques exemples : Le discours officiel prétend que c’est Dieu qui a voulu que la femme ne devienne pas prêtre ou que le prêtre reste célibataire. Utiliser une méthode de contraception, c’est aller contre la volonté de Dieu. Et on pourrait multiplier les exemples. Et au Katholikentag, l’évêque de Ratisbonne, Mgr Gehrard Ludwig Müller, proche du pape a déclaré que ceux qui mettent cela en cause font partie des gens qui n’obtenant rien de l’existence, s’accrochent aux événements, pour promouvoir une forme d’existence parasitaire.

Il n’y a qu’une vérité objective, c’est celle professée par l’Eglise catholique et il est tout a fait impossible de mettre sur un même pied d’égalité la vérité et l’erreur. Il s’agit d’un discours totalitaire, mais pas d’une reconnaissance effective de la liberté religieuse et de la liberté de conscience. Ces dernières ne se résument pas à avoir la liberté d’exercer sa religion et d’entrer en résistance contre un état qui met en place des centres d’interruption de grossesse. La liberté de conscience et la liberté de religion signifient que chacun a le droit de choisir sa religion ou de choisir de ne pas en avoir. Cela peut aussi signifier entrer en résistance à l’intérieur de l’Eglise catholique, comme le font par exemple les prêtres autrichiens et bien d’autres personnes,  quand la dignité humaine y est bafouée. Pensons à l’apartheid qui y est pratiquée vis-à-vis des femmes ou vis-à-vis des laïcs.