Prier pour les vocations ?

Prier pour les vocations, nous dit-on, réciter des prières pour les vocations, textes écrits laborieusement par des évêques eux-mêmes, Mais depuis le temps que l’Eglise y est engagée, le plus officiellement, on constate que cela ne marche pas. Rien d’étonnant en soi. La prière n’est pas faite pour fléchir le Seigneur, « comme les païens » qui rabâchent !

Dans l’imaginaire. Dieu aurait un plan pour chacun, décidant de la vie des uns et des autres, religieux ou religieuse, prêtre et pourquoi pas évêque ou pape. Et ce serait rater sa vie que de refuser l’appel. Dieu ne veut qu’une chose pour nous, la joie : « Je veux que tu vives ».

Certains détenus pensent que Dieu qui sait tout les conduit en prison, qu’il leur faut prendre la punition pour repartir plus forts sur le bon chemin ou l’épreuve comme un test de fidélité. Ce discours donne du sens à l’incarcération. Mais à quel prix ! Celui de l’illusion. Sans rien dire du démenti qu’apporte statistiquement la récidive. Dieu n’est pas un magicien ou le grand ordonnateur du monde et de nos vies.

Il faudrait se demander pourquoi, si l’on veut maintenir l’image d’un Dieu qui dirigerait le monde et l’Eglise depuis les cieux, il se fait sourd aux prières de son Eglise. Ce pourrait-il que Dieu ne veuille pas qu’il y ait des prêtres, encore moins sur le modèle qu’on lui réclame ? Et si la réduction drastique du nombre de vocations spécifiques dans l’Eglise était la volonté de Dieu. Il est plus urgent de déchiffrer les signes des temps que de se réfugier dans la prière. Sous prétexte de dévotions, la nuque raide, nous refusons de nous convertir.

Le peuple de Dieu en nombre de ses membres trouve non pertinentes les vocations telles qu’on les réclame. On ne pourra dire que le saint peuple de Dieu a déserté la vraie foi sous peine de nier le sens de la foi des fidèles ; il réclame une conversion, une correction de la doctrine. Des disciples de divers ordres, hiérarchisés, différents non de degré mais d’essence, ce n’est pas ainsi que l’on peut faire Eglise. « Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. »

Le pouvoir est dans l’Eglise masculin et une affaire de dernier mot. La synodalité en est le renversement. Il faut certes pour le service de la communauté que quelques-uns assurent la coordination et les sales besognes. Est-ce cela un évêque ? Mais ce n’est pas parce que vous être prêtre ou évêque, que vous êtes compétents pour prêcher, prier, être attentif aux plus faibles, décider, dire le droit et le bien de la communauté, et j’en passe. Plus encore, le ministère ne peut pas être concentration des pouvoirs, en une personne, organisation, enseignement, sanctification. Cela va à l’encontre de la pluralité des charismes et contredit l’égalité foncière de tous, quoi qu’il en soit des déclarations sur le pouvoir comme service.

Le pouvoir ecclésiastique est un autocratisme que les sociétés modernes ne peuvent supporter et qui apparaît aujourd’hui contraire à l’évangile. Le contester est autant question de principe que constat d’un dysfonctionnement. Et dire cela ne remet pas en cause ipso facto l’importance et le sens des ministères.

Assez du célibat obligatoire, assez du refus d’ordonner des femmes alors que, dans les faits, plusieurs assument le ministère (empêchées seulement de présider les sacrements, révélateur de la sacralisation du pouvoir), assez du discours sur la sainteté des consacrés et ministres. Ajouter que ces mâles sont choisis par Dieu interdit de comprendre les criminels parmi eux autrement que des exceptions, et non le fait d’un système. Qui peut sainement croire voire dire qu’il a tout quitté pour Dieu par la « grâce » (sic !) de l’imposition des mains ? Il n’y a qu’une manière d’être disciple, non pas donner sa vie, mais recevoir la vie que, seul, il donne. Entre la rhétorique du don de leur vie et la dénonciation de l’environnement systémique favorable aux pervers, il faut choisir, parce que la mise en évidence de la systémicité constitue une démythologisation du pouvoir.

La crise des crimes sexuels oblige non seulement une réponse juste aux victimes mais une conversion de la théologie des ministères. Cette crise est l’indice, en plus du vide des séminaires et noviciats, que cela ne va pas, que cela ne peut pas continuer. La théologie de l’appel par Dieu au ministère est récente ; traditionnellement, c’est l’Eglise qui appelle.

Etre disciple, c’est toujours répondre, parce que Dieu, le premier, nous a aimés. On est disciple non parce qu’on ratifierait un système du monde, mais parce que l’on se reconnaît aimé avant même de pouvoir, de savoir aimer. Etre disciple, c’est effectivement être appelé, Que l’on n’imagine ni coup de fil, ni coup de tonnerre, ni conversion devant la Vierge du pilier à Notre Dame. Nous ne pouvons pas nous faire les ventriloques de Dieu. Or l’Eglise fait parler Dieu comme cela arrange la caste masculine qui la gouverne. Résultat, elle se prive des ministres dont elle a besoin. Prier pour les vocations c’est souvent rejeter ce que Dieu donne.

Patrick Royannais 10 05 2025

Un soutien personnel, et non institutionnel, au pape François, par José Arregi

’ai accepté d’exprimer mon soutien au pape François, non sans réticence. « Il s’agira d’un soutien personnel, pas d’un soutien institutionnel », ai-je prévenu. Je m’explique : ma réticence n’a rien à voir avec sa personne en tant que telle, mais avec la figure institutionnelle – la papauté absolue – qu’il continue à représenter, avec le modèle clérical et masculin de l’Église médiévale qu’il continue à défendre, et avec le magistère théologique prémoderne qu’il continue d’exercer.

J’avoue qu’il a eu à gérer une période très complexe et difficile. Au rêve printanier  concret mais inachevé de Vatican II succédèrent, sans solution de continuité les hésitations et contradictions de Paul VI depuis le dit Concile jusqu’à sa mort en 1978, puis – après seulement un mois de pontificat de Jean-Paul Ier, dont nous ne savons pas vraiment s’il est mort ou a été tué – a suivi le long pontificat de restauration de Jean-Paul II (1978-2005)  prolongé par Benoît XVI qui, pour s’affranchir des cloaques et des lobbies du Vatican, n’a rien trouvé de mieux que de fuir en démissionnant (2013), et en léguant au pape suivant  un panorama sombre et enchevêtré. Le conclave des cardinaux, à la recherche d’équilibres impossibles, élut un jésuite en provenance de la pampa argentine. Il se fit appeler François et sortit au balcon pour demander notre bénédiction. Il était déjà trop tard pour une réforme profonde et durable. Mais, pour vraiment essayer, dès la bénédiction reçue, sans même prendre le temps de s’asseoir sur le trône de Pierre, pêcheur de Galilée sans diplomatie ni ruse, il aurait dû proclamer urbi et orbi : « s’en est fini du vieux. Que le neuf commence enfin ». 11 ans sont passés.

Pendant ce temps, le monde vit, nous vivons, une époque de métamorphose civilisationnelle planétaire comme notre espèce n’en a jamais connu depuis son apparition il y a 300 000 ans. Tout ce que l’on crut sûr jusqu’à hier est profondément ébranlé dans tous les domaines. Les religions traditionnelles, le christianisme inclus, avec leurs croyances, leurs rituels et leurs codes, sont en train de s’effondrer. L’incertitude et la peur, et leur symptôme : les fondamentalismes de toutes sortes, se répandent. Tout cela a mis à dure épreuve la sagesse jésuite et la paix franciscaine du pape François. Et, les années passant, surgit et se diffuse le sentiment que le radicalement nouveau, si nécessaire dans cette Église échouée dans les sables du passé, n’a toujours pas vraiment commencé, sans qu’aucun signe ne se donne à voir.

Je reconnais, oui, un ton nouveau, un langage frais, plein d’encouragement, en particulier dans les documents pontificaux tels que l’encyclique Laudato si et l’exhortation apostolique Evangelii gaudium. Dans ces documents et dans d’innombrables interventions, François diffuse un message social, économique et politique clair, courageux et subversif en faveur de tous les laissés pour compte de la Terre, au point de devenir peut-être la voix la plus libre et la plus libératrice, et la plus dérangeante pour les puissances financières acharnées à tuer la vie des humains et de la communauté vivante de la Terre. C’est sans doute l’essentiel de la Bonne Nouvelle que le prophète Jésus proclama et pratiqua, au-delà du temple, du credo et du droit canonique. Et que puis-je demander de plus au pape François à 86 ans et en mauvaise santé ? Non, je ne peux pas demander plus à cet homme plein de bonne volonté et de flots de charisme. À cet homme humain, avec son tempérament et sa tendresse, avec ses erreurs et ses contradictions, avec sa foi profonde et son vieux catéchisme, avec son utopie évangélique et sa théologie conservatrice, à cet homme de chair et de sang, j’adresse de tout cœur mon admiration, mon estime, mon soutien personnel.

Mais cet homme de chair et de sang, comme moi, est le pape de l’Église catholique, investi de la pleine puissance « divine », et c’est lui qui enseigne la vérité, dicte les lois et gouverne avec des pouvoirs absolus, élit les évêques et nomme les cardinaux, cardinaux qui éliront son successeur et les évêques qui n’ordonneront que des hommes au sacerdoce, et proposeront d’instituer un diaconat féminin dépourvu de degré sacramentel et donc subordonné au clergé. Cet homme représente et préside, avec un pouvoir absolu et exclusif, une Église qui se réclame de Jésus, mais qui est en contradiction flagrante avec ce que ce pape enseigne au monde entier. Une Église qui prétend avoir le monopole de la vérité et du bien, qui continue à s’accrocher à une vision du monde et à une anthropologie de millénaires lointains, qui continue d’enseigner des doctrines irrationnelles dans un langage inintelligible, qui, au nom de Dieu et de Jésus, continue à subordonner les femmes et à humilier les personnes LGTBI+, condamnant comme « objectivement pécheresses » les expressions de leur amour sacré… Le dernier exemple est l’approbation de la bénédiction des couples homosexuels, mais non pas comme la bénédiction des couples hétérosexuels, mais comme une bénédiction sans célébration liturgique, presque secrètement et à la hâte ; 10 secondes suffisent, a déclaré le cardinal Victor Manuel Fernández, préfet de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la foi ; Le pape François vient de préciser, au cas où cela serait nécessaire : « Les bénédictions pour les couples homosexuels s’adressent ‘aux personnes’ et ne changent pas la doctrine. » Eh bien, Frère François, tant que la doctrine ne changera pas pour sauver l’institution, les gens continueront à souffrir et l’institution elle-même s’effondrera.

Cette Église institutionnelle ne respire plus. Elle n’inspire pas non plus le souffle vital. Et si elle n’inspire pas, elle ne sert à rien. Et si elle ne sert à rien, même si c’est dur à entendre, il faut le dire : rien d’essentiel ne sera perdu si elle continue à s’effondrer. Et elle ne pourra inspirer que si elle apprend à parler de la vie et de tout ce qui est réel – de la création de l’univers, de l’amour, du genre, de la sexualité, de la liberté, du « péché » et du « pardon », « de la vie après la mort, de Jésus, de « Dieu » in fine – d’une manière compréhensible, inspiratrice, consolante, transformatrice pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Et elle ne pourra respirer et inspirer que si elle se réinvente complètement selon l’esprit qui animait Jésus et tous les prophètes et prophétesses de tous les temps, à l’intérieur ou à l’extérieur de toute religion. Elle ne pourra consoler et transformer que si elle réinvente en profondeur tout son langage théologique et tout son édifice ministériel, dont la papauté elle-même reste le fondement et le sommet.

Seul un renversement du modèle de l’Église cléricale et du paradigme théologique intégral peut, s’il n’est pas trop tard, redonner esprit et vie à cette Église, même si elle en vient à se réduire à une petite communauté dispersée mais itinérante et libre. Cela me semble être une tâche institutionnelle indispensable et urgente pour un pape à notre époque. Et il ne suffira pas de réformer l’ensemble de l’appareil Vatican, ni d’éradiquer sa corruption économique endémique, ni de lutter contre sa pédophilie systémique. Quoi de moins que tout cela ! Mais cela ne suffira pas. L’heure n’est pas aux arrangements et aux compromis.

’ai accepté d’exprimer mon soutien au pape François, non sans réticence. « Il s’agira d’un soutien personnel, pas d’un soutien institutionnel », ai-je prévenu. Je m’explique : ma réticence n’a rien à voir avec sa personne en tant que telle, mais avec la figure institutionnelle – la papauté absolue – qu’il continue à représenter, avec le modèle clérical et masculin de l’Église médiévale qu’il continue à défendre, et avec le magistère théologique prémoderne qu’il continue d’exercer.

J’avoue qu’il a eu à gérer une période très complexe et difficile. Au rêve printanier  concret mais inachevé de Vatican II succédèrent, sans solution de continuité les hésitations et contradictions de Paul VI depuis le dit Concile jusqu’à sa mort en 1978, puis – après seulement un mois de pontificat de Jean-Paul Ier, dont nous ne savons pas vraiment s’il est mort ou a été tué – a suivi le long pontificat de restauration de Jean-Paul II (1978-2005)  prolongé par Benoît XVI qui, pour s’affranchir des cloaques et des lobbies du Vatican, n’a rien trouvé de mieux que de fuir en démissionnant (2013), et en léguant au pape suivant  un panorama sombre et enchevêtré. Le conclave des cardinaux, à la recherche d’équilibres impossibles, élut un jésuite en provenance de la pampa argentine. Il se fit appeler François et sortit au balcon pour demander notre bénédiction. Il était déjà trop tard pour une réforme profonde et durable. Mais, pour vraiment essayer, dès la bénédiction reçue, sans même prendre le temps de s’asseoir sur le trône de Pierre, pêcheur de Galilée sans diplomatie ni ruse, il aurait dû proclamer urbi et orbi : « s’en est fini du vieux. Que le neuf commence enfin ». 11 ans sont passés.

Pendant ce temps, le monde vit, nous vivons, une époque de métamorphose civilisationnelle planétaire comme notre espèce n’en a jamais connu depuis son apparition il y a 300 000 ans. Tout ce que l’on crut sûr jusqu’à hier est profondément ébranlé dans tous les domaines. Les religions traditionnelles, le christianisme inclus, avec leurs croyances, leurs rituels et leurs codes, sont en train de s’effondrer. L’incertitude et la peur, et leur symptôme : les fondamentalismes de toutes sortes, se répandent. Tout cela a mis à dure épreuve la sagesse jésuite et la paix franciscaine du pape François. Et, les années passant, surgit et se diffuse le sentiment que le radicalement nouveau, si nécessaire dans cette Église échouée dans les sables du passé, n’a toujours pas vraiment commencé, sans qu’aucun signe ne se donne à voir.

Je reconnais, oui, un ton nouveau, un langage frais, plein d’encouragement, en particulier dans les documents pontificaux tels que l’encyclique Laudato si et l’exhortation apostolique Evangelii gaudium. Dans ces documents et dans d’innombrables interventions, François diffuse un message social, économique et politique clair, courageux et subversif en faveur de tous les laissés pour compte de la Terre, au point de devenir peut-être la voix la plus libre et la plus libératrice, et la plus dérangeante pour les puissances financières acharnées à tuer la vie des humains et de la communauté vivante de la Terre. C’est sans doute l’essentiel de la Bonne Nouvelle que le prophète Jésus proclama et pratiqua, au-delà du temple, du credo et du droit canonique. Et que puis-je demander de plus au pape François à 86 ans et en mauvaise santé ? Non, je ne peux pas demander plus à cet homme plein de bonne volonté et de flots de charisme. À cet homme humain, avec son tempérament et sa tendresse, avec ses erreurs et ses contradictions, avec sa foi profonde et son vieux catéchisme, avec son utopie évangélique et sa théologie conservatrice, à cet homme de chair et de sang, j’adresse de tout cœur mon admiration, mon estime, mon soutien personnel.

Mais cet homme de chair et de sang, comme moi, est le pape de l’Église catholique, investi de la pleine puissance « divine », et c’est lui qui enseigne la vérité, dicte les lois et gouverne avec des pouvoirs absolus, élit les évêques et nomme les cardinaux, cardinaux qui éliront son successeur et les évêques qui n’ordonneront que des hommes au sacerdoce, et proposeront d’instituer un diaconat féminin dépourvu de degré sacramentel et donc subordonné au clergé. Cet homme représente et préside, avec un pouvoir absolu et exclusif, une Église qui se réclame de Jésus, mais qui est en contradiction flagrante avec ce que ce pape enseigne au monde entier. Une Église qui prétend avoir le monopole de la vérité et du bien, qui continue à s’accrocher à une vision du monde et à une anthropologie de millénaires lointains, qui continue d’enseigner des doctrines irrationnelles dans un langage inintelligible, qui, au nom de Dieu et de Jésus, continue à subordonner les femmes et à humilier les personnes LGTBI+, condamnant comme « objectivement pécheresses » les expressions de leur amour sacré… Le dernier exemple est l’approbation de la bénédiction des couples homosexuels, mais non pas comme la bénédiction des couples hétérosexuels, mais comme une bénédiction sans célébration liturgique, presque secrètement et à la hâte ; 10 secondes suffisent, a déclaré le cardinal Victor Manuel Fernández, préfet de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la foi ; Le pape François vient de préciser, au cas où cela serait nécessaire : « Les bénédictions pour les couples homosexuels s’adressent ‘aux personnes’ et ne changent pas la doctrine. » Eh bien, Frère François, tant que la doctrine ne changera pas pour sauver l’institution, les gens continueront à souffrir et l’institution elle-même s’effondrera.

Cette Église institutionnelle ne respire plus. Elle n’inspire pas non plus le souffle vital. Et si elle n’inspire pas, elle ne sert à rien. Et si elle ne sert à rien, même si c’est dur à entendre, il faut le dire : rien d’essentiel ne sera perdu si elle continue à s’effondrer. Et elle ne pourra inspirer que si elle apprend à parler de la vie et de tout ce qui est réel – de la création de l’univers, de l’amour, du genre, de la sexualité, de la liberté, du « péché » et du « pardon », « de la vie après la mort, de Jésus, de « Dieu » in fine – d’une manière compréhensible, inspiratrice, consolante, transformatrice pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Et elle ne pourra respirer et inspirer que si elle se réinvente complètement selon l’esprit qui animait Jésus et tous les prophètes et prophétesses de tous les temps, à l’intérieur ou à l’extérieur de toute religion. Elle ne pourra consoler et transformer que si elle réinvente en profondeur tout son langage théologique et tout son édifice ministériel, dont la papauté elle-même reste le fondement et le sommet.

Seul un renversement du modèle de l’Église cléricale et du paradigme théologique intégral peut, s’il n’est pas trop tard, redonner esprit et vie à cette Église, même si elle en vient à se réduire à une petite communauté dispersée mais itinérante et libre. Cela me semble être une tâche institutionnelle indispensable et urgente pour un pape à notre époque. Et il ne suffira pas de réformer l’ensemble de l’appareil Vatican, ni d’éradiquer sa corruption économique endémique, ni de lutter contre sa pédophilie systémique. Quoi de moins que tout cela ! Mais cela ne suffira pas. L’heure n’est pas aux arrangements et aux compromis.

J’entends et je lis sans cesse que François fait ce qu’il peut, non seulement parce que ses forces sont limitées, mais surtout pour éviter un schisme dans l’Église catholique. Je ne sais si je peux le comprendre. Il me vient seulement des questions : qu’est-ce que Paul VI a accompli avec ses scrupules et ses équilibres, sinon être un obstacle décisif à la réalisation des meilleurs rêves conciliaires et une impulsion décisive pour consacrer de manière presque irréversible la rupture entre l’Église et la culture moderne ? Qu’est-ce que François a obtenu au cours de ces 11 années ? Et, pour donner un exemple, entre humilier les couples homosexuels (chrétiens ou pas, peu importe) et « scandaliser » les cardinaux et les clercs homophobes, que choisit-il ? Entre Jésus et le Droit Canonique, à l’heure de vérité que choisit-il en fin de compte ? Et en tout état de cause, au rythme où nous allons et dans la direction ambiguë dans laquelle nous « avançons », de prudence en prudence et de synode en synode, l’Église catholique – et les Églises chrétiennes en général –n’avancent-elles pas sur le chemin de leur totale implosion, ou vers leur réduction à un ghetto culturel et social prémoderne, tout d’abord en Europe et ensuite ailleurs ? Tant d’effort pour éviter un schisme institutionnel – ou bien était-ce l’excuse ?  – n’est-ce pas, de fait, en train de favoriser un schisme général de l’immense majorité sociale qui, indifférente ou déçue, déserte silencieusement une institution qui ne lui procure plus ni inspiration ni répit ?

J’entends et je lis sans cesse que François fait ce qu’il peut, non seulement parce que ses forces sont limitées, mais surtout pour éviter un schisme dans l’Église catholique. Je ne sais si je peux le comprendre. Il me vient seulement des questions : qu’est-ce que Paul VI a accompli avec ses scrupules et ses équilibres, sinon être un obstacle décisif à la réalisation des meilleurs rêves conciliaires et une impulsion décisive pour consacrer de manière presque irréversible la rupture entre l’Église et la culture moderne ? Qu’est-ce que François a obtenu au cours de ces 11 années ? Et, pour donner un exemple, entre humilier les couples homosexuels (chrétiens ou pas, peu importe) et « scandaliser » les cardinaux et les clercs homophobes, que choisit-il ? Entre Jésus et le Droit Canonique, à l’heure de vérité que choisit-il en fin de compte ? Et en tout état de cause, au rythme où nous allons et dans la direction ambiguë dans laquelle nous « avançons », de prudence en prudence et de synode en synode, l’Église catholique – et les Églises chrétiennes en général –n’avancent-elles pas sur le chemin de leur totale implosion, ou vers leur réduction à un ghetto culturel et social prémoderne, tout d’abord en Europe et ensuite ailleurs ? Tant d’effort pour éviter un schisme institutionnel – ou bien était-ce l’excuse ?  – n’est-ce pas, de fait, en train de favoriser un schisme général de l’immense majorité sociale qui, indifférente ou déçue, déserte silencieusement une institution qui ne lui procure plus ni inspiration ni répit ?

José Arregi (Azpeitia, Pays basque espagnol, 1952) a fait sa maîtrise et son doctorat en théologie à l’Institut catholique de Paris (1982-1986). En 2010, sa licence pour l’enseignement de la théologie lui a été retirée, et il s’est vu obligé de quitter l’Ordre franciscain et le sacerdoce ministériel. Il a publié plusieurs livres en basque, en espagnol et en français.

Dieu à hauteur du prochain Mt 22, 34-40

Il faut mettre Jésus à l’épreuve. Et lui, loin de répondre en Normand, expose de façon la plus provocante, sa pensée, sa pratique, sa vie. Il y a assurément deux commandements, dont, à eux deux, dépendent toute la loi et les prophètes, l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Nous sommes habitués à cette réponse au point que nous n’en voyons plus la force explosive. Or notre évangile (Mt 22, 34-40), c’est de la dynamite. Premièrement, peut-on exiger de quelqu’un qu’il aime ? N’est-ce pas le violeur qui force l’autre à l’aimer ? Comment pourrait-il y avoir un commandement de l’amour de Dieu ou de l’amour du prochain ? Deuxièmement, n’est-ce pas sacrilège de mettre sur le même plan, à égalité, l’amour de Dieu et celui du prochain ? Pour les gens de religion, Dieu ne vaut-il pas infiniment mieux et plus que tout le reste ? « Dieu seul suffit » écrit par exemple Thérèse de Jésus.

Nulle part ne se trouve dans la littérature que Jésus aurait pu connaître, ce rapprochement des deux commandements. C’est une nouveauté, cela ne peut apparaître que comme une nouveauté. Vous voyez les hommes de religion, ceux qui respectent la religion des pères, les hommes de tradition, de « on a toujours fait comme ça ». Ils viennent mettre Jésus à l’épreuve et au lieu de la jouer cool, Jésus persiste, enfonce le clou, provoque, persifle.

Pire encore, il ne cite pas les dix paroles, le décalogue, mais va piocher ailleurs. Il assemble d’une part la seconde phrase du Chema Israel et un commandement qui ne semble pas jouer un rôle très remarqué, dans le Lévitique. C’est incontestablement la Loi, avec certes un texte important qui devient comme une profession de foi dans le Dieu un, mais aussi un verset finalement secondaire qui devient le second commandement, égal au premier. L’évangile de Jésus n’est pas la religion de toujours, il fait rupture, introduit une nouvelle, bonne. Il ne sort pas de nulle part et se vit en puissant dans la sagesse ancestrale, mais en la disposant de telle que sorte que cette sagesse est transfigurée en nouveauté de vie, en vie nouvelle.

Il faut se rendre compte de la bombe que constitue la réponse, la pensée de Jésus, et finalement toute sa vie. Aimer Dieu, le vénérer, n’est pas affaire de religion, de culte, de chose à faire, cinq ou x prières par jour, 2 ou x commandements, règles religieuses, rites à respecter, et après l’on est quitte. « Je suis un bon chrétien », je prie tous les soirs. Tu te moques, n’est-ce pas ? On n’est pas bon chrétien à prier, à faire son signe de croix, mais à vivre en paix, en grâce avec les frères, à vivre avec les frères comme avec des proches.

On pourrait dire que Jésus rabaisse la religion à l’horizon de la terre. Il désacralise le ciel, le dés-absolutise. Ou bien, si vous préférez, il exige que la terre soit ciel. C’est ici, dans cette vie, qu’il faut faire vivre avec Dieu comme en paradis. Qui d’entre nous est prêt à faire en sorte que ce soit vrai ? On est a priori tous pour, mais quand il faut s’y mettre… Le commandement envers Dieu est attaché, lié par Jésus au commandement envers l’autre : il n’y a plus de lointain, mais seulement des prochains. Et cela est un véritable sacrilège, cela rabaisse Dieu à hauteur du prochain.

En Jésus, Dieu est à hauteur du prochain. La grandeur de Dieu est sa capacité à se faire prochain pour que tout homme, toute femme, soit élevé à la hauteur de sa sainteté.

Le prêtre, le chargé du sacré, le sacerdote, n’est plus celui qui officie dans le temple et qui offre le sacrifice, mais celui qui se fait prochain, s’approche, ne détourne pas le regard ni ses pas. Il n’y a plus de lieu sacré si ce n’est le visage de l’autre. Il n’y a comme prêtre que les baptisés, configurés à Jésus. Il n’y a plus d’autre offrande à Dieu que l’amour du frère, y compris l’ennemi. Tout offrande à Dieu alors que le frère est méprisé est une insulte, bien sûr au frère, mais aussi à Dieu. Une insulte à Dieu, c’est un sacrilège.

Voyez le retournement. Est-ce de ravaler le commandement de l’amour de Dieu à l’horizon terrestre de l’amour des autres qui est sacrilège, ou de prier Dieu en ignorant le frère ? A vous de choisir. Etes-vous des hommes et des femmes de la religion, qui posent Dieu plus haut que tout, ou des disciples de Jésus avec lequel le seul chemin vers et avec Dieu, le seul culte, le seul service est celui des frères. Il faut choisir entre la religion et l’évangile, entre l’hypocrisie et la violence religieuse et Jésus. Je vous l’avais dit, cet évangile si connu, c’est de la dynamite.

Source  https://royannais.blogspot.com/2023/10/dieu-hauteur-du-prochain-mt-22-34-40.html?

Article anonyme paru dans La Croix du 15 mai 2048

Nous sommes en 2048… Voilà bien longtemps que je me suis écarté de l’Église. 25 ans plus tôt, elle avait été gravement secouée par une série de scandales et de révélations d’abus. Les efforts du pape François pour la réformer n’avaient pas abouti, et le synode qu’il avait organisé s’était terminé sur un échec. La mouvance conservatrice, encouragée par le « nouveau » missel de 2022, avait repris le dessus, la soutane était systématique, les messes dos au peuple s’étaient multipliées. Je ne me retrouvais plus dans cette Église tournant le dos au concile. La liturgie était datée, son vocabulaire abscons, ses formulations d’un autre âge. Les notions de sacrifice, de damnation éternelle, d’oblation sainte, de festin des noces de l’agneau ne me parlaient plus. Je décrochais.

Aujourd’hui, en ce printemps 2048, l’Église en France s’est littéralement effondrée. Les diocèses ont été réduits à six, et il ne reste plus que quelques prêtres dans les grandes villes. Face à cette situation, on assiste cependant à un retour inattendu de la pratique religieuse, non pas au sens de l’assistance à la messe où on l’entendait autrefois, mais sous la forme spontanée d’assemblées de prières.

Apprenant qu’il se tient une assemblée de ce type dans l’église de ma ville ce dimanche à 10 h, et poussé par la curiosité, je décide de m’y rendre. En entrant, je constate de nombreux changements. D’emblée je suis saisi par l’immense toile évoquant le Bon Pasteur, qui remplace derrière l’autel l’ancienne croix qui s’y trouvait. Puis je traverse la nef, vide, parcourue par une longue table, et m’approche du transept où une centaine de personnes s’y installent, assises en disposition circulaire sur deux ou trois rangées.

La femme qui est vêtue d’une simple aube – j’apprendrai qu’elle a été élue par l’assemblée – va présider. En ouverture, ses mots d’accueil sont, non « Que le Seigneur soit avec vous », mais « Que la paix soit avec vous », en souvenir des mots que le Christ ressuscité a prononcés en retrouvant ses disciples au cénacle. Elle lit ensuite une belle prière pour la paix, en y incluant toutes les situations de conflits actuels à travers le monde, et toutes celles qui traversent nos vies, nos familles, nos entourages. Également en remerciant Dieu pour l’immense événement célébré aujourd’hui en Palestine. Puis c’est tout naturellement que les participants échangent alors un signe ou un geste de paix, chacun à sa façon, dans une grande liberté et une ambiance de sincère amitié.

La cérémonie se poursuit par le Notre Père. Suit l’appel au pardon de Dieu par l’invocation « Seigneur, relève-nous », qui remplace le « prends pitié de nous » (qu’on répétait huit fois dans l’ancienne liturgie), enrichie de plusieurs méditations sur la miséricorde infinie de Dieu. Et on chante le Gloire à Dieu, partiellement expurgé de ces mêmes formules. Chacune des trois lectures est précédée d’une courte introduction permettant d’en resituer le contexte ou d’en mieux comprendre la signification. Après quoi la célébrante livre le fruit de sa propre méditation, puis donne la parole aux participants qui désirent intervenir. Elle conclut le partage.

Le Credo qui suit est bien éloigné de celui qui proclamait un Dieu Tout-Puissant. J’en retiens les premières lignes : « Je crois en Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, Trinité d’Amour. Je crois en Dieu : Il est mon Créateur. Il est mon Père. Je crois que le battement du Cœur de Dieu, c’est l’Amour c’est sa Miséricorde sans mesure, sans limite, sans réserve, sans condition. Je crois en Jésus, son Fils Unique, né de la Vierge Marie. Il est venu partager en toutes choses notre condition humaine. Il s’est fait pauvre, infiniment, pour nous enrichir de sa pauvreté. Il s’est fait le Tout-Compatissant auprès des plus petits, et des plus faibles. Je crois que le Chemin du Christ c’est l’homme, et qu’il n’est pas de chemin d’humanité qui ne soit parcouru par le Christ. » Une large place est laissée ensuite à la Prière Universelle. Les participants prennent librement la parole et partagent qui une intention individuelle, qui une préoccupation de nature plus générale.

C’est alors que tous les participants quittent leur place pour venir se placer dans la nef, de part et d’autre de cette longue table qui m’avait intrigué en entrant. Je vois que des corbeilles de pain y sont disposées. La célébrante commence la lecture de la prière dite eucharistique. Celle-ci, comme on me l’expliquera, a été préparée par une équipe liturgique, qui s’est efforcée d’en adapter le contenu en fonction des participants (quelques scouts étaient présents) et de l’actualité (c’est le 90e anniversaire de la Nakba en Palestine) Cette prière eucharistique commence par une longue louange à Dieu, un cri d’émerveillement devant tout ce qui est beau dans le monde. Puis par un rappel du message d’amour et de miséricorde de Jésus, pour qui l’homme est toujours plus grand que ses actes. Enfin par sa promesse que l’Esprit Saint reste présent auprès de nous chaque jour. Elle se continue par une prière à l’intention de notre Église catholique, de tous ceux qui s’efforcent de la faire vivre, laïcs ou ordonnés, de toutes les églises chrétiennes, de nos frères juifs et musulmans, et de tous ceux qui cherchent Dieu avec le secours d’une autre religion. Sont également cités tous nos proches, ainsi que ceux qui souffrent, les exclus, les migrants et tous ceux qui sont privé d’amour ou de liberté.

La célébrante achève la cérémonie en prononçant d’abord la bénédiction du pain, puis en accomplissant le geste de la fraction du pain, en mémoire des circonstances où Jésus fit lui-même le même geste. Ainsi rompu en morceaux, signe de fraternité et de partage, le pain est distribué aux participants qui le consomment en silence. Avant la bénédiction finale.

15 mai 2048, jour de la création de l’État de Palestine et de la signature du traité de paix avec Israël.

Jacques Prunier-Duparge, Aumônier de prison   Source

De la croyance à la foi

La croyance, forme infantile de la foi, se dépasse ou se crispe à l’âge adulte. Pour l’enfant, les événements adviennent par la magie de volontés supérieures, parents visibles, esprits invisibles et d’autant plus irrésistibles. Pour beaucoup d’adultes cela continue d’être de même.

Le concept de loi naturelle, qui remonte à trois ou quatre siècles, n’est pas perçu par tous les croyants. Pour beaucoup d’adultes, la figure du divin est celle d’un ordonnateur tout puissant, auquel la Nature se plie dans tous les sens, respect ou violation de ces lois. On peut l’influencer par la prière de demande, par des sacrifices, par des pèlerinages. Cet invisible se manifeste quelquefois par des apparitions, contestées d’abord par la hiérarchie puis approuvées, qui font ensuite la fortune de villages reculés.

La croyance se manifeste dans la foi sous la forme irrationnelle du Credo quia absurdum : puisque je ne comprends pas, c’est une manifestation de la transcendance, incompréhensible par définition. Le divin ne serait pas tout-puissant, s’il ne pouvait violer à titre d’exception perceptible les lois de la Nature puisqu’il les a lui-même promulguées. Dans la tradition historique, cette toute-puissance fut la représentation au surnaturel du pouvoir d’un monarque absolu. Au-dessus du roi, il n’y avait que Dieu. Même si le monarque est devenu constitutionnel, le Seigneur ne l’est point pour marquer sa distance avec l’humain.

Beaucoup d’homélies s’inscrivent dans cette vision en relatant un récit évangélique de miracle comme s’il s’agissait d’un reportage. Jésus marche sur un lac, multiplie les pains et transforme l’eau en vin. Beaucoup d’adultes croient que telle est la substance de la foi. Ils se cramponnent à des mythes faussés, comme l’enfant qui croit que le loup parle vraiment au Chaperon rouge. Une apparition de la Vierge, même contestable et démentie, constitue un fondement indispensable à la croyance qui se prend pour la foi. La transcendance est sommée de se manifester, c’est-à-dire de se désavouer, pour asseoir sa réalité.

Purifier le foi des croyances résiduelles revient à répudier les restes de ce paganisme, au milieu duquel le christianisme a pris naissance et dont il a forcément emprunté des mythes, des rites, des conventions. Exemple : à l’époque, la justice coutumière acceptait la culpabilité collective, la vendetta et le sacrifice compensatoire. Tout naturellement cela a engendré les mythes du péché originel, des limbes et du sacrifice de la Croix. Mais aujourd’hui la paléontologie enseigne que le monogénisme, la descendance de tous les hommes d’un seul couple, est contredit par les données de la géologie et que le mythe du péché originel n’a aucune relation avec la réalité. Les limbes des enfants non baptisés ne sont plus un article de foi. La messe perd son sens de répétition d’un sacrifice. Ainsi au fil des siècles la société civile a élu les avancées les plus fondamentales du christianisme et c’est elle paradoxalement qui en prescrit maintenant l’obligation aux Églises.

La foi se situe aux antipodes de la croyance, car elle n’exige pas des preuves sensibles. Elle est confiance

 sans retour et sans condition, même au milieu des doutes. Elle engage concrètement à l’action dans la vie de tous les jours. Elle contemple les rites comme des symboles. En même temps, elle supporte les errances de la croyance sous l’appellation de religion populaire.

Les réformes pendantes dans l’Église catholique ne concernent que des détails d’organisation : ordination d’hommes mariés et de femmes ; acceptation des divorcés remariés et des homosexuels ; érection de synodes. Il y a plus important : une interprétation de la foi libérée de la croyance, une foi crédible.

Jacques NEIRYNCK

Source https://baptises.fr/actualites/de-la-croyance-la-foi

Un printemps qui se fait attendre. Bilan des 10 ans du Pape François par José Arregi

En novembre 2013, 8 mois après son élection, le pape François publiait le premier de ses grands documents, je crois le meilleur de tous les textes écrits ou signés par lui : l’Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, qui me fit vibrer dans son ensemble. Tout cela sonnait comme le pur Évangile de l’encouragement et du renouveau, de la liberté et de la libération. Comme d’innombrables autres chrétiens, je l’ai lu comme un hymne beau et fort à un printemps ecclésial. Cependant, je n’y croyais pas tout à fait, pour deux raisons majeures. D’abord, parce que je ne voyais pas de signes clairs d’un nouveau langage théologique. Ensuite, parce qu’en 2013, je ne me faisais plus d’illusions sur le fait que ce pontificat allait rattraper le retard séculaire accumulé par l’institution ecclésiale au cours des 500 dernières années (beaucoup plus, en fait), ni inverser l’inertie traditionaliste des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI, ni combler le fossé croissant entre la culture moderne-postmoderne et le système ecclésiastique dans son ensemble. Il était trop tard pour que l’institution ecclésiale dans son ensemble se laisse transformer par l’esprit de Jésus, par le souffle de la vie.

Mais, 10 ans plus tard, je ne vois toujours pas les signes du printemps ecclésial. Parce qu’il veut ou ne peut pas, parce qu’il peut ou ne veut pas, ou parce qu’il ne veut ni ne peut, le printemps n’est pas arrivé et je ne l’attends plus. Et pourquoi le dis-je ainsi, si catégoriquement ? Voici 6 des principales raisons :

Une théologie devenue incompréhensible.

Une vision insoutenable de l’homosexualité.

Une perspective de genre absolument déplacée.

Les femmes sublimées et marginalisées.

L’impasse des synodes.

Le cléricalisme est la racine de tous les maux.

Mais je ne suis pas déçu par le Pape François pour deux raisons, toutes deux décisives : premièrement, parce qu’il y a dix ans, je n’attendais pas la grande réforme ecclésiale et il n’y a pas de déception là où il n’y a pas d’attente ; ensuite, parce que, si cette institution, qui au Concile Vatican II et dans la période immédiatement postconciliaire a refusé de se réformer en profondeur pour faire avancer l’aspiration à un monde meilleur, si cette institution, dis-je, s’écroule, cela ne me semble plus ni un grand malheur ni une cause de désespoir.

L’espoir du monde ne repose plus sur le sort de ce système ecclésial. Avec mes doutes et mes contradictions, j’essaierai de vivre dans l’espérance : continuer à entretenir en moi et chez les autres la flamme vacillante qui brûle dans la communauté ecclésiale des disciples de Jésus, mais sans attendre la réforme de cette institution ecclésiastique désormais irréformable. L’espérance ne consiste pas à attendre que quelque chose –même le meilleur– se produise, mais à vivre avec esprit, en respirant, en se laissant inspirer par l’Esprit transformateur et en semant chaque jour une petite graine de vie pour la vie commune plus épanouie à laquelle nous aspirons.

Voir l’article complet

Quelle prière pour la paix par temps de guerre en Ukraine ?

J’imagine qu’actuellement, au cours des messes et des cultes dominicaux dans toutes les églises et les temples chrétiens du monde, sont formulées des prières d’intercession pour la paix en Ukraine. Et que celles-ci, du moins dans les églises catholiques, sont exprimées dans le style habituel, sous la forme de demandes à Dieu dans des termes plus ou semblables à ceux-ci : « Pour que cesse la guerre en Ukraine et que vienne une paix juste dans ce pays éprouvé, prions le Seigneur », « Pour que les auteurs de cette guerre injuste prennent conscience de leur injustice et cessent les combats, prions le Seigneur », « Pour que les victimes de cette guerre soient soutenues, aidées, réconfortées, prions le Seigneur », « Dieu, père de tous les hommes, nous te prions de changer le cœur de ceux qui oppriment le peuple Ukrainien », « Viens en aide aux victimes de ceux qui souffrent cruellement de cette guerre », ou encore « Stimule la générosité des pays en paix pour qu’ils viennent en aide au gouvernement et aux populations restées sur place ou qui ont fuient les combats »…

Pourquoi ces demandes sont-elles inacceptables pour un chrétien du XXI° siècle baignant dans la culture moderne ? En quoi peuvent-elles déconsidérer le christianisme aux yeux des agnostiques et des athées à cause des images de « Dieu» et de l’homme qu’elles véhiculent ? Une première raison est qu’elles donnent de « Dieu » une représentation de toute-puissance sans limite, arbitraire, qui aurait besoin pour intervenir qu’on se mette à deux genoux devant lui pour lui crier sa détresse ou lui clamer ses désirs les plus ardents. Qu’est-ce que cette divinité qui se nourrirait à longueur d’années et de siècles de prières incessantes pour daigner distribuer ses faveurs ? Piètre image du Dieu chrétien qui ressemble davantage aux divinités d’antan dont on imaginait que le pouvoir était efficace à la mesure de prières interminables et de rituels sophistiqués. Qu’est-ce que ce Dieu dont on proclame qu’il est amour et qui prendrait plaisir à se faire prier pour répandre ses bontés, comme s’il était sourd et distrait ? Il y a plus : c’est aussi la représentation de l’homme qui est en jeu dans cette attitude. Ce comportement de supplications manifeste une indéniable démission de responsabilités de la part de ceux qui les professent. L’objet de ces demandes désigne en réalité des tâches auxquelles chacun des croyants et des humains doit s’employer en raison même de sa qualité d’être humain. Qui, en effet, doit apporter du réconfort à ceux qui souffrent ? D’autres humains. Qui doit créer des conditions de paix entre les personnes et les peuples ? Chaque citoyen à sa mesure et ceux qui sont élus pour cette tâche. Qui doit faire en sorte que les gens mangent à leur faim dans certains pays où règnent la famine et la disette endémique ? Eux-mêmes, aidés par le soutien et la solidarité désintéressés des plus riches. Et ces responsabilités doivent susciter des initiatives concrètes, sinon on en reste à des vœux pieux qui laissent perdurer les pires injustices. Comment améliorer son tempérament porté à la colère ou à l’égocentrisme, comment développer son sens critique ? Soi-même par un lent travail sur soi. On pourrait multiplier les exemples de demandes à « Dieu », qui en réalité dépendent de la responsabilité humaine. Cette façon de procéder ne grandit ni Dieu ni l’homme.

J’entends l’objection : dans la Bible, dans les psaumes notamment, et dans les évangiles, ne recommande-t-on pas aux croyants d’appeler « Dieu » à l’aide ? « Demandez et vous recevrez » dit Jésus. Le Notre Père qu’il a enseigné est une instante prière de demande. Que répondre ? D’abord, il faut entendre la mise en garde solennelle de Jésus contre le rabâchage des formules qui par elles-mêmes seraient efficaces. Le même Jésus ne manque pas de rappeler que Dieu n’a pas besoin des prières pour être présent aux hommes et à leurs besoins (Mt 6,5-8). Et, insiste-t-il : « Ce ne sont pas ceux qui disent, Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux mais ceux qui font la volonté de mon Père. » (Mt 7, 21-23) Il faut de plus replacer ces propos dans leur contexte historique et culturel. Pour les auteurs des psaumes, comme pour Jésus, « Dieu » est une réalité transcendante, habitant le ciel et capable d’opérer des miracles là où l’homme constate son impuissance. C’est pourquoi, ils invitent à crier vers lui pour solliciter son intervention, même si l’on est assuré par ailleurs de sa présence fidèle.

Une source mystérieuse

Avec le progrès des sciences dites exactes et le décapage des sciences humaines faisant suite aux critiques des Lumières, le domaine sur lequel jusque-là Dieu régnait en maître s’est pratiquement rétréci et sécularisé. Nul besoin aujourd’hui de faire intervenir Dieu dans l’explication et la gestion de la nature, dans la compréhension de la psychologie de l’être humain, de ses comportements et de ses maladies, dans l’intelligence des lois dont toute société a besoin pour vivre dans un certain équilibre entre les forces centrifuges qui la composent… Les hommes ont acquis une autonomie dans la conduite de leur existence personnelle et sociale.

Une prière respectueuse de Dieu et de nous-mêmes

Que devient « Dieu » ? S’agit-il d’un épiphénomène qui n’a plus sa raison d’être après avoir été dépossédé de ses traditionnelles prérogatives ou ne peut-il pas désigner pour les croyants une réalité mystérieusement présente au plus intime de chaque humain, là où prend sa source le meilleur de lui-même : ce qui est de l’ordre du don, de l’art, de l’intériorité, de la connaissance de soi, du refus de l’inacceptable, du consentement et de l’appropriation à ce qui est. C’est ce qu’expriment les mystiques de tous les temps et de toutes les traditions spirituelles. Ces gens, qui vivent à un niveau d’extrême profondeur de leur être, expérimentent, touchent, disent-ils, une réalité qui sans être eux-mêmes leur est indissociablement liée. L’expérience de ces dépassements, commune à tous les humains qui essaient de ne pas tricher avec les exigences intérieures qui s’imposent à eux, ne postule pas pour autant qu’on y lise la trace de Dieu. S’il est légitime de nommer « Dieu », faute d’autre mot, ce qui est au cœur du mouvement intérieur qui appelle l’homme à s’humaniser sans cesse dans toutes ses dimensions, alors la manière de se positionner vis-à-vis de cette source mystérieuse ne peut plus s’exprimer de la même manière qu’autrefois lorsque Dieu était conçu comme extérieur à soi et tout-puissant en tous domaines.

Quelle prière possible de demande qui soit digne de « Dieu » et de l’homme ? Ce qui reste commun avec les expressions d’antan, c’est la nécessité du recueillement. C’est d’ailleurs une nécessité pour tout homme qui ne veut pas vivre son existence en somnambule ou en girouette. Se donner des temps de silence, quels que soient les lieux et la façon de s’y livrer, est une condition indispensable pour être présent à soi et à son mystère. Mais comment la prière chrétienne de demande, personnelle ou collective, peut-elle dès lors s’exprimer d’une manière authentique ? Si Dieu est présent au plus intime des êtres et fait en permanence, si l’on peut dire, son travail de Dieu, qui est d’inspirer au plus secret des consciences, sans les téléguider, le goût et le désir du vrai, alors la seule prière de demande qui vaille n’est plus de solliciter Dieu d’intervenir, mais de nous prier nous-mêmes personnellement et communautairement d’être disponibles aux motions, aux exigences, aux incitations (peu importent les mots) qui montent en nous du plus intime lorsque nous avons le souci de vivre sans frauder avec nous-mêmes et avec autrui, selon l’esprit qui animait Jésus. Comment est-ce possible ? En changeant la façon de nous exprimer. S’il est exact qu’on finit par penser comme on parle, alors parlons vrai pour que nos paroles soient stimulantes individuellement et collectivement et ne restent pas des facilités, simples incantations généreuses sans prise sur la réalité. Ainsi devant « Dieu » (reconnu comme Source, Souffle intérieur), les chrétiens se comporteront comme des êtres majeurs et non comme des êtres infantiles. Tentons, dans le contexte actuel, ce que pourrait être une prière actuelle respectueuse de Dieu et de nous-mêmes.

« Devant toi notre Dieu, nous formulons ce à quoi nous engagent le message et la pratique de Jésus, au moment où l’Ukraine est victime d’une guerre injuste et destructrice qui fait de nombreux morts, plonge ses habitants dans l’insécurité et les oblige à fuir leur pays en état précaire. Qu’à la mesure de ses moyens, chacune et chacun participe aux actions entreprises, pour venir en aide aux réfugiés et à ceux qui demeurent sur place ; pour manifester publiquement notre soutien aux Ukrainiens et notre condamnation de l’agression qu’ils subissent, pour accueillir et accompagner les réfugiés dans notre région. »

Jacques Musset

Croire c’est autre chose

Nous vivons une époque où, de plus en plus, la seule façon de croire vraiment sera pour beaucoup d’apprendre à croire différemment. Déjà le grand converti John Henry Newman annonçait cette situation lorsqu’il prévenait qu’une foi passive, héritée et non reconsidérée, finirait chez les gens instruits dans « l’indifférence », et chez les gens simples dans « la superstition ».

Voici donc la première question à se poser : est-ce que je crois en Dieu ou en ceux qui me parlent de lui.

La foi est toujours une expérience personnelle. Il ne suffit pas de croire ce que les autres nous prêchent sur Dieu. En définitive, chaque personne ne croit que ce qu’elle croit vraiment au plus profond de son cœur devant Dieu, et non ce qu’elle entend dire par les autres. Pour croire en Dieu, il est nécessaire de passer d’une foi passive, infantile, héritée, à une foi plus responsable et personnelle.

La deuxième question : est-ce que j’ai confiance en Dieu ou est-ce que je reste bloqué par des questions secondaires ?

Tout n’est pas pareil dans la foi. Il faut savoir faire la différence entre ce qui est essentiel et ce qui est accessoire. La foi de celui qui fait confiance à Dieu est au-delà des mots, des discussions théologiques et des normes ecclésiastiques. Ce qui définit un chrétien, ce n’est pas d’être vertueux ou « pratiquant », mais de vivre dans la confiance en un Dieu qui lui est proche et dont il se sent inconditionnellement aimé.

La troisième question : en quel Dieu est-ce que je crois ? En un Dieu qui répond à mes ambitions et à mes intérêts ou au Dieu vivant révélé en Jésus ?

Dans la foi, l’important n’est pas d’affirmer que l’on croit en Dieu, mais de savoir en quel Dieu on croit. Rien n’est plus déterminant que l’idée que chacun se fait de Dieu. Si je crois en un Dieu autoritaire et justicier, je vais finir par chercher à dominer et à juger tout le monde. Si je crois en un Dieu qui est amour et pardon, je vivrai en aimant et en pardonnant.

Source

Les religions malades du pouvoir

Le titre fait référence à la fable de La Fontaine. L’exercice du pouvoir s’apparente à une peste, lorsqu’il s’exerce dans des structures religieuses, qui non seulement n’en ont pas besoin, mais qui ont été érigées à distance du pouvoir politique et de tous les autres, comme un recours contre la puissance, comme la présence d’une dimension transcendante. Rien n’est pire qu’une religion d’État, sinon un État religieux. Ce sont deux contradictions dans les termes.

L’Église catholique est la plus gravement atteinte de toutes, parce qu’elle présente la singularité d’être aussi un État de plein droit, le Vatican. Pour exercer pleinement sa vocation religieuse, elle s’est obstinée à garder des pouvoirs régaliens. Or, ceux-ci ne se limitent pas à quelques hectares de l’Italie, mais ils s’étendent au monde entier. Dès lors cette Église, avec plusieurs millions de religieux et de religieuses, fonctionne comme toute multinationale, susceptible des déviations propres à ce genre d’entreprises humaines : centralisme, carriérisme, dogmatisme, conservatisme, corruption. Le contraire eût été étonnant.

Par médias interposés on a découvert tardivement un désastre spirituel : l’épidémie de pédophilie, les viols de religieuses sous couvert de direction spirituelle et les avortements conseillés, la réprobation publique de l’homosexualité par des adeptes secrets de celle-ci, l’abandon des enfants de prêtres, le dédain de la justice civile. Lorsque le nonce apostolique de Paris se livre à des harcèlements sexuels en pleine réception officielle à la Mairie, on dépasse l’odieux pour tomber dans le ridicule. Or, le personnage est toujours en place. Tout autre ambassadeur eût été aussitôt rappelé dans son pays.

Davantage que d’autres grandes entreprises, l’Église catholique souffre, jusqu’à la caricature, d’un pouvoir exercé sans limite, parce qu’il est non seulement absolu, mais bien plus, sacralisé comme étant d’origine divine. C’est bien une régression dans le paganisme antique, qui ne concevait le pouvoir politique que fondé sur le sacré.

À côté des abuseurs criminels continuent à œuvrer des millions de religieux et de laïcs qui s’efforcent, jour après jour, de remplir leurs missions pastorales dans la dignité, le désintéressement et la modestie. Eux n’exercent pas le pouvoir, mais ils sont déconsidérés par la carence ou la duplicité de ceux qui le détiennent.

Cette crise a suscité des propositions qui visent à corriger l’exercice d’un pouvoir absolu, réservé à un petit groupe d’hommes, majoritairement des célibataires âgés, à l’exclusion des femmes. Ces propositions ne portent pas sur le dogme ou sur la morale, mais uniquement sur l’organisation de cette Église romaine, en tant qu’institution humaine.

Que l’égalité parfaite soit réalisée entre hommes et femmes. Que les femmes accèdent aux ministères ordonnés, comme à toutes les fonctions de la société civile. Qu’elles participent pleinement aux décisions. Que l’obligation du célibat ecclésiastique soit abrogée, pour ouvrir la possibilité d’ordonner des hommes ou des femmes, marié(e)s ou non. Que tous les mandats soient attribués par une procédure démocratique. Qu’ils soient limités dans le temps et soumis à évaluation.

Ces réformes organisationnelles, qui attendront encore longtemps, voire à tout jamais, avant d’être réalisées dans l’Église catholique, le sont déjà dans les Églises réformées. Cependant, des désordres analogues dans les Églises réformées montrent que ces améliorations sont ou bien insuffisantes, ou bien mal appliquées. Dans l’exercice du pouvoir, même synodal, la structure nationale reproduit souvent en petit celui d’une Église multinationale. Les ministres du culte sont traités comme des employés qu’on licencie s’ils cessent d’être conformes au modèle imposé. Un directeur des ressources humaines se mue en autorité dogmatique et pastorale.

De même les patriarcats de l’Église orthodoxe s’abandonnent à des excommunications réciproques. Ou encore l’Islam, exemple de diversité et d’autonomie, est devenu violent lorsqu’un Califat a été rétabli. Ou enfin Israël, théocratie laïque, qui exerce une brutalité bien contraire au judaïsme.

La confession anglicane s’est divisée sur trois sujets : l’ordination de femmes ou d’hommes homosexuels et l’accession de femmes à l’épiscopat. On ne s’intéresse plus guère à la transsubstantiation, mais au partage du pouvoir.

C’est donc celui-ci, en tant que tel, qui est abusif dans toute religion parce qu’il aliène la transcendance en la détournant. Les confessions devraient se dispenser d’une administration centrale et d’une instance de régulation dogmatique. Il n’y a de place nulle part pour des fonctionnaires de Dieu, parce qu’ils en prennent la place..

Si des croyants se réunissent pour prier, pour célébrer, pour partager leurs intuitions, la norme idéale semble une communauté autonome, locale, spontanée, se recrutant par attirance mutuelle, élisant ses responsables, multipliant ceux-ci en fonction de leurs charismes. Aux uns la présidence des réunions, à d’autres la prédication ou les chants, à d’autres encore l’accueil et le soutien des indigents de toute sorte pauvres, malades, réfugiés.

On objectera que cette démocratie religieuse produira des déviations. Force est de constater que l’exercice du pouvoir en entraîne davantage. Une secte n’est responsable que d’elle-même, une confession endosse une responsabilité étendue.

Il appartient maintenant aux Églises de ne plus se prendre pour des entreprises de droit divin, mais au contraire pour des lieux de non pouvoir. Elles seront d’autant plus efficaces qu’elles seront moins organisées. C’est pour cela que fonctionnent si bien les sciences et les arts, car tout exercice du pouvoir y a toujours démontré sa nuisance.

Jacques Neirinck

L’Eglise et la liberté

Le rapport de l’Église à la liberté de l’homme est un sujet particulièrement délicat, parce que certaines pages de son histoire sont plutôt sombres en ce domaine. Au risque d’ailleurs de ne retenir injustement que les abus et scandales et d’oublier la part infiniment plus massive des contributions de l’Église au progrès de la civilisation occidentale et au service d’une humanisation croissante.

Pourquoi ce type de question ?

Il s’agit de situer la responsabilité propre de l’Église par rapport à la mission reçue du Christ d’une part et à l’égard de l’enjeu humain de la liberté d’autre part. Car abus et scandales demandent une réponse qui soit à la hauteur de l’enjeu du problème, en particulier en ce qui concerne l’esclavage et l’Inquisition, quoi qu’il en soit des faiblesses de l’histoire. Si la liberté est une révélation majeure de l’Évangile, il est parfaitement légitime d’interroger la responsabilité de l’Église en ce domaine.

Jésus, homme libre et libérateur

Il vient accomplir la libération définitive de l’humanité. Il est libre à l’égard des hommes. D’un côté, il n’éprouve pas le besoin de demander conseil à quiconque et a la réputation d’être inaccessible aux pressions. Il est également libre avec les événements qui surviennent, en particulier devant l’hostilité et les menaces de ses adversaires. Rien ne le déroutera de sa montée vers Jérusalem, alors qu’il sait parfaitement les risques qu’il va y courir. D’un côté il est totalement fidèle à la Loi qu’il ne veut pas détruire mais accomplir, de l’autre il prend à son égard des libertés considérables et se présente lui-même comme « le maître du sabbat »

L’Eglise et la liberté de conscience

Si l’on admet que la liberté est le droit que possède l’homme d’agir selon son gré et non sous la pression d’une contrainte extérieure et que la conscience se définit comme le sentiment que l’homme a de lui-même ou de son existence, la liberté de conscience pourrait alors se caractériser par la faculté laissée à chacun d’adopter librement les doctrines religieuses ou philosophiques qu’il juge bonnes, et d’agir en conséquence de ce choix. Il faut d’abord lever un premier malentendu. La liberté de conscience, en tant qu’expression personnelle et intime de la conscience morale et religieuse, n’a jamais été combattue en tant que telle à aucune époque de l’histoire. Ce qui a posé très souvent problème, en revanche, c’est la possibilité de l’expression publique de cette conscience dans une société religieuse ou politique donnée.

Le combat contre l’expression libre de la foi

Sous l’Antiquité, la liberté de religion n’a jamais été considérée comme un droit. La religion qui se confondait avec l’État s’imposait à tous les citoyens quelles que soient leurs convictions profondes. Dès que le christianisme est devenu la religion de l’État sous Théodose Ier (346-395), la liberté de religion a été vivement combattue à la fois par les empereurs et par l’Église elle-même. Toutes les propositions doctrinales ou ecclésiales hétérodoxes se sont vues accusées d’hérésie, qualifiées de schismatiques et ont été frappées d’anathème. Une institution spéciale, l’Inquisition, a notamment été créée en 1231 par le pape Grégoire IX dans le but de préserver par des moyens coercitifs le contenu de la « vraie foi ».

Que signifie la « vraie vérité » ?

Car il s’agit bien du problème de la Vérité du message divin proposé par l’Église, et c’est le salut de ses fidèles qui est en jeu. Pour les théologiens catholiques, et ce jusqu’au décret sur la liberté religieuse pris par le concile Vatican II en 1965, l’absolue indépendance de la conscience est chose à la fois absurde et impossible pour un être créé et racheté par Dieu. L’Église catholique s’est aussi longtemps présentée comme le garant absolu de l’authenticité de la foi et le moyen de passage obligé pour l’adhésion des fidèles à la Vérité révélée. Si elle n’a jamais considéré comme licite de forcer quelqu’un à croire, elle a toujours affirmé qu’une personne ayant reçu le baptême catholique ne peut s’autoriser en aucune façon, au risque d’être damnée et de compromettre le salut de ses proches, à le discuter, le contester, ou même le réfuter en sa conscience.

Être libre, c’est d’abord pouvoir choisir ce que je veux. Mais je n’exerce vraiment ma liberté que lorsque je choisis ce qui me fait vraiment exister, et qui me fait vivre selon ma vraie nature.

Georges Heichelbech