Une mutation cultuelle inexpliquée : le passage de l’Eucharistie communautaire à la messe privée

L’apparition des messes dites « privées » (au VI` s.), est toujours en usage malgré les suggestions contraires du concile Vatican II. Historiquement remarquons un changement dans le vocabulaire qui traduit une mutation cultuelle

Que désigne-t-on par messe ?

Durant la période paléochrétienne, et avant la césure du IIIe siècle, la célébration eucharistique est dite « repas du Seigneur (1. Cor. 11,20) ». La notion de sacrifice n’était pas présente. Ce n’est qu’à partir du VI’ siècle qu’apparaît le terme missa – messe, dans le sens d’Eucharistie majeure, et tout d’abord au pluriel. A partir du début du VIe siècle, missa devient le terme classique pour désigner l’Eucharistie. Mais par là rien n’est dit sur ce qu’est la missa « privata ».

Définition de la messe privée.

L’Eucharistie majeure devient « messe privée » quand elle est célébrée par le liturge seul, sans que les fidèles y participent ; ceux-ci peuvent, ou non, à titre individuel ou en groupe, être présents, mais leur présence n’est ni requise ni indispensable à la célébration. Si l’on préfère, est « missa privata » une Eucharistie mutilée, à qui fait défaut la dimension communautaire. La missa privata est dans ce sens une missa solitaria.

La messe privée ainsi définie apparaît à la fin du VIe ou au début du VIIe siècle et, dès le VIIIe siècle, elle prend place parmi les exercices de piété.

Le pourquoi des messes privées

Deux facteurs, entre autres, ont puissamment contribué à l’apparition (et à la multiplication) des messes privées :

1. – Le besoin ressenti, vers la fin de la période antique, par les fidèles et les liturges, de dire des messes votives, pour eux-mêmes, pour les vivants, pour les défunts, pour l’obtention de « grâces » (pluriel !) et de faveurs les plus diverses et de se constituer, à cet effet, en confréries.

2. – Les commutations pénitentielles sous forme de messes. La messe privée entraîne comme conséquence un bouleversement dans l’économie des ministères. La nouvelle praxis eucharistique requiert une augmentation massive du nombre des liturges, c’est-à-dire d’hommes ordonnés exclusivement pour « dire » des messes. Ces hommes, de préférence et en tout premier lieu, sont pris parmi les moines lesquels, avant l’apparition de la messe privée, n’étaient pas prêtres. La naissance du moine-prêtre est une des conséquences de la messe privée.

Les motivations.

1. – L’abandon de l’élément communautaire est certain. La vision antique de la nécessaire présence de l’assemblée des fidèles et de la concélébration de tous est évacuée, de même que l’est celle de l’unité dans la célébration

La célébration eucharistique comme acte communautaire est renforcée par le fait de considérer l’Eucharistie comme un « mystère » au sens antique du terme. Or, la notion du mystérion est propre aux communautés chrétiennes nées dans le pourtour du bassin méditerranéen. On imagine assez bien qu’à partir du VIIe siècle, les nouveaux venus à la foi, insulaires ou continentaux, éprouvaient quelque difficulté à concevoir de la sorte le processus eucharistique. L’on a dit aussi et avec raison que dans la mentalité celte et germanique, l’accent ne pouvait que se reporter davantage sur l’individu, au détriment de la communauté, et ceci clans tous les domaines de l’activité humaine. Il se manifeste une sorte de dégénérescence du « mystère » : la société cultuelle tend à considérer l’activité liturgique comme un ensemble de pratiques destinées au salut individuel. On a pu dire avec raison que le « mysterrum tend à devenir officium quotidianum » ou, si l’on préfère, que la divinisation progressive du chrétien par et dans l’Eucharistie est éliminée au profit d’une activité cultuelle qui n’est plus qu’instrumentation du salut.

C’est ainsi que la messe, peu à peu, prend place parmi les exercices ascétiques, dont l’accumulation et la réitération sont considérées comme des gages du salut personnel. La messe, en d’autres termes, devient un opus bonum, une œuvre par laquelle le chrétien se sanctifie, soit qu’elle est dite personnellement par le prêtre, soit que les laïcs demandent qu’elle soit célébrée à leurs intentions.

Par là était trouvée l’assise théologique justifiant la multiplication des messes. Dès le IVe siècle, apparaissaient dans la même logique, des affirmations sur la valeur salvifique du précieux Sang eucharistié. La messe, devenue objet de dévotion privée, se détache de la communauté, pour n’être plus que l’œuvre du seul liturge. Aliénation parallèle à celle par où le chrétien abandonne la communauté ecclésiale pour rejoindre les groupements par confréries.

2. – L’angoisse du chrétien devant l’Au-delà. L’appréhension devant le salut ne semble pas, durant les longs siècles de la période paléochrétienne, avoir tourmenté particulièrement les fidèles. C’est dans les monastères du Sud de la Gaule que les maîtres en spiritualité mirent explicitement en avant la doctrine selon laquelle l’homme était libre de choisir entre bien et mal et, par ses propres moyens, entendons par ses exercices ascétiques, était capable de faire son salut. La doctrine augustinienne sur la grâce, qui aurait pu procurer les apaisements nécessaires, n’a trouvé aucun écho dans les milieux monastiques. Le chrétien se met donc à la recherche d’un moyen assuré, si possible à effets quasi automatiques et indépendants du vouloir chancelant du pécheur. Et c’est la messe qui fut considérée comme un de ces moyens, le plus sûr de tous.

La hiérarchie, à plusieurs reprises, s’appliqua à rappeler la doctrine de l’Eglise. Elle ajouta, ce faisant, au désarroi spirituel du chrétien, écartelé entre la recommandation donnée par les maîtres spirituels de gagner le ciel par les bonnes œuvres, et l’affirmation relative à l’impuissance radicale de la volonté humaine. Cette doctrine officielle de l’Eglise, si elle avait trouvé le moindre écho, aurait fait obstacle à l’apparition de la messe privée.

Conclusion

Rien dans le processus du repas sacré majeur des chrétiens et rien dans la signification originelle qui y est attachée ne permet de prévoir ce « passage à la messe privée ». Tout, au contraire, nous invite à croire qu’il n’y a pas eu d’évolution interne à l’institution. La naissance de la messe privée serait donc due à des causes extrinsèques et étrangères. L’Eucharistie semble effectivement avoir été réinterprétée en fonction d’un système pénitentiel, lui aussi en rupture avec la pénitence antique et, plus concrètement, en fonction des commutations propres à la paenitentia tarifée. L’Eucharistie a été réinterprétée aussi, et peut-être surtout, par les fidèles angoissés dans leur quête du salut, insensibles à toute notion de « mystère », préoccupés de trouver un moyen sûr, sinon infaillible, qui leur garantirait dans la vie d’outre-tombe une salvatio individuelle, et ceci autrement que par le truchement de la communauté ecclésiale.

Pour plus d’information, un article plus détaillé https://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1980_num_54_3_2889 Il est possible de le télécharger. IL suffit de cliquer sur l’icone de la colonne de gauche PDF

Une fête célébrée en commun est plus importante qu’une précision astronomique

Des spécialistes de la liturgie disent : Pâques devrait être reportée

Rome a décidé : Pâques est célébrée le 12 avril malgré le Coronavirus, mais sans célébrations comportant du public. Cependant, le liturgiste de Münster, Clemens Leonhard pense qu’une célébration commune est plus importante que l’exactitude astronomique.

Le liturgiste de Münster Clemens Leonhard plaide pour un report de la date de Pâques en raison de la pandémie du coronavirus. Dans une publication sur le portail Internet « Feinschwarz.net » (lundi dernier), il suggère de choisir un week-end dans le cycle liturgique annuel après la fin de la crise, pendant lequel prêtres et laïcs célèbreront Pâques ensemble. L’année prochaine, la date du calendrier prévue pour Pâques pourra être réutilisée.

Dans son article, le spécialiste de la liturgie critique les directives de la congrégation pour le culte du Vatican. Celle-ci avait exclu, le 20 mars dernier, un report de la date de Pâques, car Pâques en tant que cœur de l’année liturgique ne pouvait pas être reportée. Selon la volonté de Rome, les clercs devraient célébrer la liturgie de Pâques sans la participation directe du peuple de Dieu à la date régulière, tandis que les laïcs pourraient rattraper cela par des expressions de piété telles que les chemins de croix et les processions, à une date ultérieure. Selon Leonhard, le Vatican considérerait ainsi la décision correcte des autorités compétentes comme essentielle et la célébration des fidèles par contre comme superflue. Un ajournement complet de la fête et la fusion des actes des ministres du culte et de l’assemblée des fidèles représenteraient, en revanche, la liturgie comme lieu de communauté de l’Église.

Exemples de flexibilité dans le passé et le présent de l’Église

Le liturgiste décrit le calcul de la date de Pâques sur la base de considérations astronomiques comme une belle illusion. La décision prise à Rome préfère la précision astronomique à la célébration vivante avec participation des fidèles. Leonhard donne trois exemples de la possibilité d’un report : le traitement de la date de la Pâque dans l’Ancien Testament, le conflit, au IIe siècle, à propos de Pâques et les différentes dates actuelles de Pâques dans l’œcuménisme.

Déjà à l’époque biblique, il était possible de reporter la fête de la Pâque en raison de circonstances extérieures. Cela pourrait également être utilisé comme analogie pour aujourd’hui. Toujours lors du conflit de Pâques du deuxième siècle, les différentes dates, où Pâques a été célébrée dans diverses parties du christianisme, en raison des différentes conceptions de la fête d’une part et du dimanche chrétien d’autre part, n’ont pourtant pas divisé l’Eglise. Enfin, même aujourd’hui, aucune date commune de Pâques n’a été trouvée pour toute l’Eglise.

Différentes dates de Pâques ne séparent pas les églises, l’unité n’est pas en vue.

Leonhard déduit de ces exemples que les différentes dates de Pâques ne doivent pas nécessairement diviser l’Eglise. Il a également précisé que la date de Pâques n’est pas astronomiquement évidente, mais est fixée de manière synodale. Il ne s’agit donc plus désormais de parvenir à une nouvelle formule uniforme de calcul de la date, mais de faire une exception ponctuelle en raison de circonstances extérieures.

A l’encontre de katholisch.de, le canoniste Ulrich Rhode avait défini un report de la date de Pâques comme ni réaliste ni sensé. Rhode y voyait un poids supplémentaire pour l’œcuménisme. De plus, il n’est pas prévisible quand la crise du coronavirus sera terminée.

Les Eglises occidentales, et parmi elles l’Eglise catholique romaine, célèbrent le dimanche de Pâques cette année le 12 avril, la plupart des Eglises orientales le 19 avril. Diverses initiatives visant à normaliser la date de Pâques ont échoué au cours des dernières décennies, même après que le pape François ait proposé des concessions aux Églises orientales. Le premier dimanche après la première pleine lune du printemps a été fixé comme date de Pâques au Concile de Nicée en 325. Cependant depuis la réforme du calendrier du pape Grégoire XIII, en 1582, les Eglises occidentales, y compris l’Eglise catholique romaine, utilisent le calendrier grégorien pour déterminer cette date, tandis que les églises orthodoxes et orientales suivent l’ancien calendrier Julien.

Source :https://www.katholisch.de/artikel/25008-liturgiewissenschaftler-ostern-sollte-doch-noch-verschoben-werden

Traduction en français : Georges Heichelbech

BONHOEFFER, TOUJOURS

Oui, vraiment, la relecture de Bonhoeffer est nécessaire ! Pour lui, le chrétien ne doit pas rester la conscience endormie, anesthésiée (par les médias devenus très puissants par le confinement ?). Il est poussé à chercher, à œuvrer, à travailler sous l’action de l’Esprit Saint. La grâce doit lui coûter : « La grâce à bon marché est l’ennemie mortelle de l’Église ! » dira Bonhoeffer. On ne peut justifier tout ce qui arrive. Hier, des protestants croyaient qu’Hitler était un homme providentiel envoyé par Dieu. Mais que croyons-nous aujourd’hui ?

Nul homme n’est providentiel. Nous devons nous libérer de tout providentialisme. Surtout en temps de crise. Nous ne sommes pas dispensés d’une participation à l’humanisation du monde. 

Dietrich Bonhoeffer

Avec Bonhoeffer, soyons précis : les communautés psychiques, fondées sur les émotions (c’est-à-dire les enthousiasmes, les découragements…) doivent aussi devenir des communautés fraternelles, centrées sur les personnes. Sinon nous risquons une situation de surchauffe, ballotés entre des passions, des désirs, sans bien nous centrer sur les constructions humaines nécessaires.

Pour un chrétien, la prière, le silence, la lecture de la Bible, le pardon mutuel au nom du Christ sont des garde-fous en situation de dérive fusionnelle, autant dans des groupes religieux que dans des organisations politiques en situation de crise. Aux communions idéales (imaginaires), il faut préférer les communions humaines (réelles)

Ainsi, l’engagement, aussi nécessaire en ce moment, n’a de sens que s’il n’est équilibré par un dégagement, c’est-à-dire un retrait pour reprendre souffle, notamment devant Dieu. Chacun a donc à apprivoiser cette solitude là, d’autant plus nécessaire, qu’elle permet de repartir vers les autres. Dans ce cas, elle n’a rien de morbide. Elle est assumée, apprivoisée.

Bien plus : elle va donner du tonus au courage civique. Elle va aider à tenir bon. Pour Bonhoeffer, jamais il ne faut se mentir sur la gravité des situations. Le mal peut prendre le déguisement de l’indifférence, de la naïveté, de la bonne intention, de la compromission ou de la soumission à l’ordre des choses. En somme, garder les yeux ouverts et ne pas fermer sa bouche.

Le pasteur visait autant les carences collectives que les lâchetés personnelles. Les impasses viennent aussi de ce que l’on a mal nommé les choses, ce qui aurait dit Camus, en rajoute « au malheur du monde ». Bonhoeffer ira loin : « il faut prendre le risque non seulement de la désobéissance aux hommes mais du péché envers Dieu ».

Pour les chrétiens, Dieu ne doit donc pas être un bouche-trou, auquel on n’a recours que lorsque l’on traverse de grandes épreuves. Il ne doit pas être une béquille. Surtout, il doit être traduit en un langage audible par nos contemporains. Le monde n’a pas besoin d’un discours religieux péremptoire ou insignifiant. Dieu doit plutôt être vu dans la participation à la sauvegarde de la vie. En 1943, alors qu’il est en prison, Bonhoeffer écrit à Maria von Wedemeyer : « Dieu est dans la pauvreté, la lumière dans la nuit… mais il règne sur le monde et sur notre vie ! ». 

Source : http://saintmerry.org/bonhoeffer-toujours/

Les peurs dans l’Eglise

C’est probablement la peur ce qui paralyse le plus les chrétiens dans leur fidélité à la suite de Jésus-Christ. Dans l’Église d’aujourd’hui, il y a le péché et la faiblesse, mais surtout la peur de prendre des risques. Nous avons commencé le troisième millénaire sans oser renouveler de manière créative notre façon de vivre la foi chrétienne. Il n’est pas difficile de faire ressortir certaines de ces peurs.

Nous avons peur de ce qui est nouveau, comme si « conserver le passé » garantissait automatiquement la fidélité à l’Évangile. Il est vrai que le Concile Vatican II a affirmé avec insistance qu’il doit y avoir dans l’Église « une réforme constante », car « en tant qu’institution humaine, elle en a besoin en permanence ». Cependant, il n’en est pas moins vrai que ce qui anime l’Église en ce moment, ce n’est pas tant un esprit de renouveau qu’un instinct de conservation.

Nous avons peur d’assumer les tensions et les conflits qui surgissent lorsque nous recherchons la fidélité à l’évangile. Quand nous devons parler, nous restons silencieux. Quand nous devons intervenir, nous sommes paralysés. Le débat sur des questions importantes est défendu afin d’éviter des positions conflictuelles. Nous préférons une adhésion de routine qui ne pose pas de problèmes et qui ne mécontente pas la hiérarchie.

Nous avons peur d’une recherche théologique créative. Peur de réviser les rites et les expressions liturgiques qui ne favorisent plus une célébration vivante de la foi aujourd’hui. Peur de parler des « droits de l’homme » au sein de l’Église. Peur de reconnaître aux femmes, de façon pratique, une place plus conforme à l’esprit de Jésus.

Nous avons peur de mettre la miséricorde au-dessus tout, oubliant que l’Église n’a pas reçu le « ministère du jugement et de la condamnation », mais le « ministère de la réconciliation ». Il y a une peur d’accueillir les pécheurs comme Jésus l’a fait. Il est difficile de dire aujourd’hui de l’Église qu’elle est l’« amie des pécheurs », comme on l’a dit de son Maître.

Selon l’Évangile, les disciples tombent à terre  « pleins de peur »  quand ils entendent une voix leur dire  : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé… écoutez-le ». Oui, cela fait peur de n’écouter que Jésus. C’est Jésus lui-même qui s’approche d’eux, les touche et leur dit  : « Levez-vous, n’ayez pas peur ». Seul le contact vivant avec le Christ peut nous libérer de tant de peur.

Source  : https://nsae.fr/2020/03/11/les-peurs-dans-leglise/

Jean Vanier, le poison de la mystique sexuelle

« Mystique sexuelle » : le diagnostic de l’Arche sur les abus sexuels de son fondateur Jean Vanier est sans appel. En cause, cette manière de justifier des agressions sexuelles sur des femmes par une sorte de salmigondis religieux et spirituel mêlant Jésus, Marie, la foi, dans un délire mystique et pervers. Sans entrer dans un jugement sur la personnalité sans doute totalement clivée de Jean Vanier, on est en droit d’éprouver sinon de la colère, au moins une grande consternation : comment, au XXIe siècle, peut-on encore relayer dans certaines sphères de l’Église catholique une telle vision perverse de la sexualité ? Comment des hommes et des femmes de notre époque ont-ils pu s’y fourvoyer ? De quoi donner raison à ceux qui, dans notre pays, ne voient dans le catholicisme qu’une sorte de secte obscurantiste et archaïque, obsédée par le sexe, avec des relations hommes-femmes datant du Moyen Âge.

« Dieu pervers »

Il faut de toute urgence relire Le Dieu pervers, du théologien Maurice Bellet, mort en 2018 Dès 1978, il s’interrogeait pour savoir comment un Dieu qui est amour avait pu se transformer parfois en Dieu qui domine, écrase. Il faisait alors le lien entre « un système hanté par la nostalgie de la perfection », et la culpabilisation de la sexualité, avec toutes les dérives qui s’ensuivent. Tout y est…

Que l’Église ne soit pas au clair avec la sexualité, les récents scandales le montrent bien. Qu’elle n’ait jamais pris le temps de l’être est navrant, quand on sait le nombre de pages écrites par des responsables catholiques en matière de morale sexuelle. L’Église a pourtant su, grâce aux travaux d’exégètes, depuis le début du XXe siècle, réviser sa manière de lire les textes bibliques. Elle n’a pas fait le même effort pour la morale sexuelle, continuant trop souvent à raisonner en termes d’interdit et de permis. Une sorte de tabou a longtemps pesé sur le discours autour de la sexualité, comme si remettre en cause certains enseignements risquait de faire tomber tout l’édifice. On oscille entre une culpabilisation des relations sexuelles – la chasteté donnée en modèle – et une sacralisation souvent très naïve de la conjugalité, avec une idéalisation du couple, dans un modèle à vrai dire difficile à atteindre pour toute personne normalement constituée. Sans parler de l’égalité des sexes, et de toute une littérature sur Marie parfois assez mal ajustée…

soupe mystico-gazeuse

Il ne suffit pas de réviser les programmes des séminaires en ajoutant quelques heures de cours sur la sexualité pour les futurs prêtres. Il faut de toute urgence revoir cette vision de la sexualité que l’Église transmet au quotidien ! Ne pas avoir peur de s’y confronter, ne pas préférer se taire sur ce que l’on devine comme failles, troubles, ombres, que ce soit dans le célibat, la chasteté, le rapport homme-femme. Ou l’homosexualité, qui, on le sait, concerne une partie du clergé et dont le rejet officiel amène à des contorsions hypocrites. C’est même d’autant plus nécessaire dans une société hypersexualisée comme la nôtre. La Bible pourtant, et notamment l’Ancien Testament, regorge d’histoires particulièrement terribles d’adultères, d’incestes, de vengeances. Assez pour montrer que la sexualité peut être à la fois le pire et le meilleur. Que le problème n’est pas la sexualité elle-même, mais ce que nous en faisons. Que nous sommes tous traversés par nos désirs, y compris dans notre vie spirituelle. Il est temps d’avoir un discours adulte et non une soupe mystico-gazeuse qui conduit aux pires dérives. Faute de quoi nous risquons de continuer à être envahis par les « affaires sexuelles », ce qui finit par jeter le discrédit sur toute l’institution.

Isabelle de Gaulmyn

Source :

https://religion-gaulmyn.blogs.la-croix.com/jean-vanier-le-poison-de-la-mystique-sexuelle/2020/02/28

Tout – ou presque tout – fout le camp…

Il y a quelques jours [dimanche le 19 janvier 2020] une manifestation nationale s’est déroulée à Paris. Je l’ignorais jusqu’à ce que mon journal télévisé m’en informât. L’objectif des manifestants était de s’opposer à la PMA. Selon un comptage opéré par une société privée à la demande des médias, ceux-ci auraient été 26 000 à répondre à une trentaine d’associations organisatrices se réclamant d’un catholicisme traditionaliste et anticonciliaire. Il y a quelques années [en 2013] une manifestation de même type avait rassemblé un million de personnes, selon les organisateurs. Tout fout le camp, même le catholicisme de tradition…

Dans l’Eglise catholique on se plaint  de la diminution du nombre de prêtres, de celui des pratiquants dominicaux et des donateurs au denier de l’Eglise. Rien d’étonnant quand on voit l’acharnement avec lequel certains catholiques (évêques, prêtres, laïcs) dressent des liste d’indésirables : couples d’homosexuels, personnes ayant changé de sexe, divorcés remariés, femmes aux postes de responsabilité, femmes et hommes exclues du presbytérat, distribution de la communion réservée aux hommes, aumônières d’hôpitaux interdites de donner le sacrement des malades, jeunes filles auxquelles on refuse le service de l’autel… Même comme homme je suis concerné par la plupart de ces interdits. Combien de fois a-t-on dû m’excommunier in petto parce que je suis pour l’autorisation de l’avortement, pour le contrôle de naissances  pour le mariage pour tous, pour la PMA, pour la GPA. Je m’en moque évidemment. Tout fout le camp, même la peur de l’inquisition…

Dieu merci, il me reste l’essentiel. L’essentiel c’est lui, Jésus, témoin d’une Parole perpétuellement renouvelée dans notre monde par la présence de l’Esprit. Restons fidèles au premier Osterputz [nettoyage de Pâques], celui de sa résurrection. A notre tour laissons mourir ce qui mérite de disparaître et nous empêche de voir le Ressuscité face à face. Et si nécessaire donnons-lui un coup de main pour faire renaître l’espérance d’un monde meilleur, plus juste et plus joyeux.

Jean-Paul Blatz

Source : http://www.jonasalsace.org/2020/01/tout-ou-presque-tout-fout-le-camp.html?

Des pères synodaux renouvellent le «Pacte des Catacombes»

A l’image du serment fait en 1965 par une quarantaine de participants au Concile Vatican II de mettre les pauvres au cœur de leur action pastorale, des participants au synode pour l’Amazonie ont, ce dimanche, signé un texte similaire en quinze points afin de « protéger la Maison Commune ».

C’est un événement plein de symboles: ce dimanche matin, plusieurs père synodaux de l’assemblée spéciale sur l’Amazonie ont participé à une messe célébrée dans les Catacombes de Sainte Domitille situées non loin de la Via Appia à Rome. Une messe présidée par le cardinal brésilien Claudio Hummes, rapporteur général du synode. Ils ont fait mémoire du « Pacte des Catacombes » au cours duquel 42 pères du Concile Vatican II avaient demandé à Dieu la grâce d’«être fidèle à l’esprit de Jésus» dans le service des pauvres. Ce document intitulé «Pacte pour une Église Servante et Pauvre» avait alors pour ambition de mettre les pauvres au centre du ministère pastoral.

54 ans plus tard, dans la dynamique de ce synode amazonien, un nouveau Pacte des Catacombes a été signé dans le même esprit, afin de mettre parmi les priorités de la mission de l’Eglise la protection de la Maison Commune. En voici le texte:

Pacte des Catacombes pour la Maison Commune

Pour une Église au visage amazonien, pauvre et servante, prophétique et samaritaine

Nous, participants au Synode panamazonien, nous partageons la joie de vivre parmi de nombreux peuples indigènes, quilombolas, d’habitants des rives de fleuves, de migrants et de communautés des périphéries des villes de cet immense territoire de la planète. Avec eux, nous avons fait l’expérience de la puissance de l’Évangile qui agit dans les plus petits. La rencontre avec ces peuples nous interpelle et nous invite à une vie plus simple, de partage et de gratuité. Marqués par l’écoute de leurs cris et de leurs larmes, nous accueillons chaleureusement les paroles du Pape François :

“Beaucoup de frères et sœurs en Amazonie portent de lourdes croix et attendent la consolation libératrice de l’Évangile, la caresse de l’amour de l’Église. Pour eux, avec eux, nous marchons ensemble”.

Souvenons-nous avec gratitude de ces évêques qui, dans les catacombes de sainte Domitille, à la fin du Concile Vatican II, ont signé le Pacte pour une Église servante et pauvre. Nous nous souvenons avec vénération de tous les martyrs membres des communautés ecclésiales de base, des organismes pastoraux et des mouvements populaires, des leaders indigènes, des missionnaires hommes et femmes, des laïques et des laïcs, des prêtres et des évêques, qui ont versé leur sang en raison de cette option pour les pauvres, de la défense de la vie et de la lutte pour protéger notre Maison commune. À la gratitude pour leur héroïsme, nous joignons notre décision de poursuivre leur lutte avec fermeté et courage. C’est un sentiment d’urgence qui s’impose face aux agressions qui dévastent aujourd’hui le territoire amazonien, menacé par la violence d’un système économique prédateur et consumériste.

Devant la Très Sainte Trinité, devant nos Églises particulières, devant les Églises d’Amérique latine et des Caraïbes et devant celles qui sont solidaires avec nous en Afrique, en Asie, en Océanie, en Europe et dans le Nord du continent américain, aux pieds des Apôtres Pierre et Paul et de la multitude des martyrs de Rome, d’Amérique latine et surtout de notre Amazonie, en profonde communion avec le Successeur de Pierre, nous invoquons l’Esprit Saint et nous nous engageons personnellement et collectivement à :

1.   Assumer, face à l’extrême menace du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles, l’engagement à défendre la forêt amazonienne sur nos territoires et par nos attitudes. C’est d’elle que proviennent les dons de l’eau pour une grande partie de l’Amérique du Sud, la contribution au cycle du carbone et à la régulation du climat mondial, une biodiversité incalculable et une riche diversité sociale pour l’humanité et pour la Terre entière.

2. Reconnaître que nous ne sommes pas les propriétaires de notre mère la terre, mais ses fils et ses filles, formés par la poussière de la terre (Gn 2, 7-8), hôtes et pèlerins (1 Pt 1, 17b et 1 Pt 2, 11), appelés à être ses gardiens zélés (Gn 1, 26). À cette fin, nous nous engageons pour une écologie intégrale, dans laquelle tout est interconnecté, le genre humain et l’ensemble de la création, parce que tous les êtres sont filles et fils de la terre et sur elle plane l’Esprit de Dieu (Gn 1, 2).

3. Accueillir et renouveler chaque jour l’alliance de Dieu avec toute la création: «Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre, tout ce qui est sorti de l’arche.» (Gn 9, 9-10 et Gn 9, 12-17).

4. Renouveler dans nos Églises l’option préférentielle pour les pauvres, en particulier pour les peuples originaires, et garantir avec eux le droit d’être protagonistes dans la société et dans l’Église. Les aider à préserver leurs terres, leurs cultures, leurs langues, leurs histoires, leurs identités et leur spiritualité. Prendre conscience qu’elles doivent être respectées aux niveaux local et mondial et, par conséquent, encourager, avec tous les moyens à notre disposition, à les accueillir sur un pied d’égalité dans le concert mondial des peuples et des cultures. 

5. Par conséquent, dans nos paroisses, diocèses et groupes, tout type de mentalité et d’attitude coloniale, en accueillant et valorisant la diversité culturelle, ethnique et linguistique dans un dialogue respectueux avec toutes les traditions spirituelles.

6. Dénoncer toute forme de violence et d’agression contre l’autonomie et les droits des peuples originaires, leur identité, leurs territoires et leurs modes de vie.

7. Proclamer la nouveauté libératrice de l’Évangile de Jésus-Christ, en accueillant l’autre et le différent, comme ce fut le cas pour Pierre dans la maison de Corneille: «Vous savez qu’un Juif n’est pas autorisé à fréquenter un étranger ni à entrer en contact avec lui. Mais à moi, Dieu a montré qu’il ne fallait déclarer interdit ou impur aucun être humain.» (Ac 10, 28).

8. Marcher œcuméniquement avec les autres communautés chrétiennes dans l’annonce inculturée et libératrice de l’Evangile, et avec les autres religions et personnes de bonne volonté, en solidarité avec les peuples originaires avec les pauvres et les petits, dans la défense de leurs droits et dans la préservation de la maison commune.

9. Établir dans nos Églises particulières un style de vie synodal, dans lequel les représentants des peuples originaires, les missionnaires, les laïcs hommes et femmes, en vertu de leur baptême et en communion avec leurs pasteurs, ont une voix et un vote dans les assemblées diocésaines, dans les conseils pastoraux et paroissiaux, bref, en tout ce qui les concerne dans la gouvernance des communautés.

10. Nous engager à reconnaître d’urgence les ministères ecclésiaux déjà existants dans les communautés, exercés par des agents pastoraux, des catéchistes indigènes, des ministres – hommes et femmes – de la Parole, en valorisant en particulier leur attention aux plus vulnérables et exclus.

11. Rendre effectif dans les communautés qui nous sont confiées le passage d’une pastorale de la visite à une pastorale de la présence, en assurant que le droit à la Table de la Parole et à la Table de l’Eucharistie devienne effectif dans toutes les communautés.

12. Reconnaître les services et la véritable diaconie du grand nombre de femmes qui dirigent aujourd’hui des communautés en Amazonie, et essayer de les consolider avec un ministère adéquat de leaders féminins de communautés.

13. Chercher de nouveaux parcours d’action pastorale dans les villes où nous opérons, avec les laïcs et les jeunes comme protagonistes, en prêtant attention à leurs périphéries et aux migrants, aux travailleurs et aux chômeurs, aux étudiants, aux éducateurs, aux chercheurs et au monde de la culture et des communications.

14. Face à la vague de consumérisme, assumer un style de vie joyeusement sobre, simple et solidaire avec ceux qui ont peu ou rien ; réduire la production de déchets et l’utilisation du plastique ; encourager la production et la commercialisation de produits agro-écologiques ; utiliser les transports publics autant que possible.

15. Se placer aux côtés de ceux qui sont persécutés pour leur service prophétique de dénonciation et de réparation des injustices, de défense de la terre et des droits des plus petits, d’accueil et de soutien aux migrants et réfugiés. Cultiver de vraies amitiés avec les pauvres, visiter les personnes les plus simples et les malades, exercer un ministère d’écoute, de consolation et de soutien qui soulage et redonne espoir.

Conscients de nos fragilités, de notre pauvreté et de notre petitesse face à de si grands et si graves défis, nous nous confions à la prière de l’Église. Par-dessus tout, que nos communautés ecclésiales nous aident par leur intercession, leur affection dans le Seigneur et, quand cela est nécessaire, par la charité et la correction fraternelle.

Acceptons avec un cœur ouvert l’invitation du Cardinal Hummes à nous laisser guider par l’Esprit Saint en ces jours du Synode et en regagnant nos églises :

«Laissez-vous envelopper par le manteau de la Mère de Dieu, Reine de l’Amazonie. Ne nous laissons pas submerger par l’autoréférentialité, mais par la miséricorde devant le cri des pauvres et de la terre. Il faudra beaucoup prier, méditer et discerner une pratique concrète de communion ecclésiale et d’esprit synodal. Ce synode est comme une table que Dieu a dressée pour ses pauvres et Il nous demande de servir à cette table».

Célébrons cette Eucharistie du Pacte comme «un acte d’amour cosmique» «“Oui, cosmique! Car, même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde”. L’Eucharistie unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création. Le monde qui est issu des mains de Dieu, retourne à lui dans une joyeuse et pleine adoration : dans le Pain eucharistique, “la création est tendue vers la divinisation, vers les saintes noces, vers l’unification avec le Créateur lui-même”. C’est pourquoi, l’Eucharistie est aussi source de lumière et de motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement, et elle nous invite à être gardiens de toute la création.» (Laudato Si’, 236).

Catacombes de Sainte Domitille

Rome, 20 octobre 2019

Source https://www.vaticannews.va/fr/vatican/news/2019-10/pacte-des-catacombes.html

Voir aussi Le pacte des Catacombes de 1965

Cliquer pour accéder à parvis2015_3_concile50_pactecatacombes_97.pdf

Le « parcours synodal » de l’Allemagne va-t-il changer le monde catholique ?

Par Renardo Schlegelmilch

Tout peut être mis sur la table – les questions de sexualité et de la crise des abus sexuels, l’ordination des femmes et même le célibat. C’est la première fois que les évêques et les laïcs en Allemagne tiennent une conversation en face à face, et c’est une discussion qui pourrait changer l’Église telle qu’elle se présente aujourd’hui. Même le pape François a senti le besoin d’avoir son mot à dire dans la discussion, en publiant une lettre de recommandations qui semble suggérer des limites au dialogue à venir.

Mais soyons clairs, le chemin que les catholiques allemands vont entreprendre n’est pas un synode. Un synode doit être approuvé par le Vatican et suivre des règles strictes établies par la Curie.

Les catholiques allemands se lancent dans ce que l’on appelle un « parcours synodal », mais celui-ci s’annonce potentiellement chaotique et met l’accent sur les sujets que l’Église évite habituellement : pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas être ordonnées diacres ou prêtres ? Le célibat obligatoire est-il le meilleur moyen pour un prêtre de vivre au XXIe siècle ? Comment l’Église allemande devrait-elle réagir à la crise des abus ? Selon l’ordre du jour établi par la Conférence épiscopale allemande, tous ces sujets et d’autres feront partie du parcours.

Le style du parcours synodal – c’est-à-dire une conversation entre évêques allemands et laïcs, les mettant sur un pied d’égalité – est sans précédent, selon les dirigeants des laïcs allemands. Ils seront représentés par le Comité central des catholiques allemands (ZdK), la plus haute organisation de laïcs du pays [1]. Tout ce qui sera décidé le sera de manière démocratique et transparente, les deux côtés ayant leur mot à dire, selon Thomas Sternberg, président du ZdK et chef de la délégation des laïcs.

Prof. Dr. Thomas Sternberg 
(Martin Rulsch, Wikimedia Commons)

Comment l’Église allemande a-t-elle décidé de cette approche radicale ?

Les dernières nouvelles de la télévision allemande ne donnent pas aux téléspectateurs une impression particulièrement bonne de l’Église catholique. Les révélations de nouveaux scandales sont diffusées presque quotidiennement. L’automne dernier, une étude a révélé plus de 3 000 cas d’abus sexuels en Allemagne au cours des dernières décennies. Le mouvement « Maria 2.0 » a mobilisé des femmes catholiques dans toute l’Allemagne pour une « grève » de la messe, contre le sexisme dans l’Église et l’exclusion des femmes du sacerdoce.

Selon le rapport annuel de la conférence des évêques, le nombre de personnes qui quittent l’Église a augmenté de façon alarmante. En Allemagne, un « impôt ecclésial » des citoyens enregistrés comme catholiques est collecté par le gouvernement et utilisé pour soutenir l’Église et ses œuvres. De nombreux « sortants » disent que le fardeau fiscal fait partie de la raison pour laquelle ils se sont séparés de l’Église, processus administratif en Allemagne, tout comme le divorce ou l’enregistrement d’une nouvelle naissance. Encore plus disent simplement qu’ils ne font plus confiance à l’Église. En 2018, plus de 200 000 Allemands ont officiellement mis fin à leur affiliation à l’Église catholique, ce qui en fait le second record depuis la Seconde Guerre mondiale.

La répétition incessante de mauvaises nouvelles et la précipitation vers la sortie ont forcé les évêques allemands à s’attaquer aux problèmes de l’Église de manière transparente et démocratique.

« D’une certaine manière, la démocratie a toujours fait partie de l’Église. Les cardinaux élisent même le pape », a déclaré M. Sternberg. Il fait partie des représentants qui dialogueront avec les évêques. Ancien homme politique, il est habitué à prendre des décisions de manière démocratique, une pratique qu’il souhaite également pour l’Église. Il a bon espoir en ce prochain chemin synodal que les évêques vont entreprendre. « Nous pouvons nous parler, discuter », a-t-il déclaré. « Ne devrait compter que la force de l’argument. »

Le processus est censé commencer le premier dimanche de l’Avent. Mais plusieurs groupes de travail se sont déjà réunis au cours de l’été pour créer un cadre de travail des discussions. Ils devraient terminer leur travail en septembre.

Un groupe se concentre sur le pouvoir dans l’Église – comment on l’utilise ou on en abuse. Un autre groupe discutera du rôle du célibat dans la vie sacerdotale, en se demandant s’il est toujours approprié au XXIe siècle. Un autre groupe traitera de sexualité et de l’Église catholique. Des enquêtes montrent que les catholiques en Allemagne ne prêtent pas attention au point de vue de l’Église, par exemple en ce qui concerne les relations sexuelles avant le mariage ou l’homosexualité.

Un document publié par les évêques et le comité des laïcs demande ouvertement si l’Église devrait changer d’avis sur ces questions. « Nous avons perdu la capacité de parler aux gens à ce sujet. L’Église ne comprend pas ce que la sexualité signifie pour l’individu », a déclaré le cardinal Reinhard Marx, président de la Conférence épiscopale allemande en mars, lorsqu’il a annoncé le parcours synodal. « Nous n’avons pas reconnu ce que la théologie ou les sciences humaines ont à dire à ce sujet. »

L’une des préoccupations les plus importantes est la question des femmes dans l’Église. Les femmes catholiques de toute l’Allemagne se sont jointes à la grève Maria 2.0, refusant d’assister à la messe ou de faire du bénévolat dans leurs paroisses pendant une semaine en mai.

Les évêques ont tenté de répondre. La plupart d’entre eux disent qu’il ne sera pas question d’ordination de femmes diacres ou prêtres, mais font valoir que cette barrière ne signifie pas que les femmes ne devraient pas pouvoir occuper des postes de pouvoir dans l’Église. Plusieurs diocèses allemands créent de nouveaux postes de direction générale et financière explicitement ouverts aux femmes et aux laïcs. La conférence des évêques s’est engagée à fixer un quota d’embauche qui réservera 33 % des postes de direction aux femmes dans les années à venir.

L’ordination des femmes pourrait être l’un des principaux points de conflit dans le processus synodal à venir. Le comité de laïcs encourage ouvertement l’ordination des femmes. « Nous demandons depuis longtemps des femmes diacres », a déclaré M. Sternberg. L’ordination des femmes en tant que prêtres relève d’un concile romain officiel, a-t-il dit, mais ordonner des diacres de sexe féminin en Allemagne pourrait se faire aujourd’hui, sans aucune barrière dogmatique ou théologique.

Pour les Allemands, la demande de femmes diacres n’est pas nouvelle. En 1971, l’Allemagne a ouvert un véritable synode pour appliquer les idées de Vatican II. Même à l’époque, les évêques discutaient des femmes diacres et des « viri probati », hommes mariés, d’une foi et d’une vertu fortes qui pourraient être ordonnés prêtres. Les recommandations de ce synode ont été envoyées au Vatican, mais elles n’ont entraîné aucun changement, comme le rappelle M. Sternberg.
 
Le Vatican suit de près le synode informel de l’Allemagne. Fin juin, le pape François a envoyé une lettre à l’Église allemande. Ne s’adressant pas aux évêques, mais à « tout le peuple de Dieu en Allemagne », il a expliqué son point de vue sur le processus à venir.

M. Sternberg a qualifié l’intervention du pape de « sensationnelle ». Une lettre comme celle-ci n’a été envoyée par aucun Saint-Père depuis la Seconde Guerre mondiale, a-t-il déclaré. « Le pape François nous dit de continuer dans l’esprit de Vatican II », et c’est ce qu’il pense que les catholiques allemands sont sur le point de faire.

Le contenu de la lettre du pape doit cependant être interprété. Le pape François a encouragé le dialogue, mais il a également conseillé aux Allemands de suivre l’Évangile avant tout et de ne pas rompre avec le reste du monde catholique.

C’est précisément ce que craignent certains catholiques en Allemagne quand ils apprennent que le célibat ou l’ordination des femmes fera l’objet d’un débat. « L’Église devrait suivre Jésus, pas « l’air du temps », a averti le cardinal de Cologne, Rainer Maria Woelki, juste après la publication de la lettre du pape.

Le révérend Michael Fuchs, vicaire général du diocèse de Regensburg, demande une toute nouvelle approche pour le chemin synodal. La lettre du pape suggère que l’Église allemande ne continue pas à « poursuivre comme prévu » le parcours synodal, a-t-il déclaré. Il croit que l’Église allemande devrait trouver un processus différent, plus proche de l’Évangile.

Alors, que va-t-il en sortir ?

Tout ce que les évêques et les laïcs décident au cours de ce parcours synodal ne doit pas nécessairement être approuvé par Rome, mais il doit suivre les enseignements catholiques, a indiqué le pape dans sa lettre. Comme il l’a souligné, les résultats du parcours synodal ne seront pas juridiquement contraignants.

En ce qui concerne la mise en œuvre des résultats, ce sera à chaque diocèse et à chaque évêque de choisir, a déclaré M. Sternberg. Ce résultat fait suite au souhait du pape François d’avoir une « Église synodale » qui ne repose pas sur le Vatican pour chaque décision prise.

Mais quoi qu’il en soit, une chose est claire. Avec tout ce qui se passe en Allemagne ces derniers mois – femmes en grève, perte de confiance due au scandale des abus et même la lettre du pape – des catholiques partout en Allemagne suivront ce parcours avec vigilance. Pour certains catholiques, le parcours semble être la dernière chance de regagner la confiance perdue par l’Église ; pour d’autres, cela entraine la séparation possible de l’Église de celle que Jésus a établie et sa soumission aux temps modernes.

Note :
[1] https://www.zdk.de/ueber-uns/unsere-arbeit/synodaler-weg/

Source : https://www.americamagazine.org/faith/2019/08/07/will-germanys-synodal-journey-change-catholic-world

Traduction : Lucienne Gouguenheim

Source https://nsae.fr/2019/08/13/le-%e2%80%89parcours-synodal%e2%80%89-de-lallemagne-va-t-il-changer-le-monde-catholique%e2%80%89/

Une loi contre la haine

Une loi vient d’être votée pour interdire les expressions de haine dans les réseaux sociaux. Il faudrait définir ce qu’est la haine, car le mot est bien souvent employé à tort pour déconsidérer celui qui en est accusé. On a les mêmes glissements avec la notion de violence, combien de fois accuse-t-on de violence les opposants bien au-delà de leurs comportements ?

Qui essaye-t-on de protéger ? Les Juifs, les Musulmans, les Noirs… ? Les lois anti-racistes suffisent amplement ! Dans les débats autour de cette loi, est souvent citée la protection des personnes qui peuvent être harcelées de façon insupportable. Mais à bien écouter, cela semble un alibi, le cœur de la question semble être la protection des « dirigeants », dirigeants économiques, politiques surtout, qui constatent qu’au-delà de leur perte de crédibilité se développent des sentiments qui leur font peur ou tout au moins les dérangent, on le serait à moins. On ne peut que condamner les appels à la haine, quels qu’en soient les motifs. Mais une loi qui interdit de s’exprimer est toujours dangereuse, inquiétante. À quand une loi exigeant la louange des dirigeants ? Mais au fait cela existe encore et a existé en maints endroits ! Que n’avons-nous vitupéré les régimes communistes avec leur culte de la personnalité, culte obligatoire ? Combien de dictateurs exigent un respect absolu ?

Cette loi est dangereuse principalement parce qu’elle va impliquer une censure tous azimuts. Quelle est la frontière entre un texte critique (donc peu aimable pour celui qui en est la cible) et un texte haineux ? Les frontières sont floues, on passe du « je critique » au « je n’aime pas », puis « je déteste », etc. Alors ceux qui détiennent les réseaux sociaux seront amenés à ouvrir le parapluie tellement les conséquences seraient dangereuses pour eux, et donc à censurer un maximum. Rappelons l’exemple du New-York Times qui vient de décider de supprimer toute caricature de presse.

Si, avant d’édicter une telle loi, on s’était demandé d’où vient cette « haine » ? Ne serait-elle pas une réponse au mépris ? On entend dire souvent : « que de haine, comment est-ce possible ? ». On pourrait répondre : « que de mépris ! ». Est-ce celui qui éprouve de la haine qui a le plus grand tort, ou celui qui la provoque par son mépris ? Cela ne justifie pas la haine, de même que l’assassinat ne se justifie pas par des mauvais traitements préalables. Mais on aurait préféré avoir d’abord une loi contre le mépris plutôt que ce texte contre la haine, c’est-à-dire s’attaquant à une des sources de ce mal avant de s’en prendre aux conséquences. Une telle loi est-elle possible ? Probablement pas alors que contre l’expression de la haine, c’est plus facile. De toutes façons il faudrait éviter au maximum les lois de moralisation, elles sont perverses par essence (ce n’est pas l’appel à une attitude morale qui est pervers, c’est de l’imposer par une loi).

Revenons à la haine qui n’est ni la colère, ni l’inimitié, mais une détestation profonde accompagnée d’une volonté de détruire. Certains disent qu’elle est une volonté de mort, elle est plutôt désir de destruction totale, dans la souffrance. Par haine on peut garder en vie pour faire mourir le plus lentement possible. Mais il y a aussi la haine qui est de l’ordre du sentiment. Ce n’est pas la même notion, et à les mélanger, on ne gagne pas en clarté. Le sentiment de haine est humain, qui peut avoir de multiples causes, le mépris étant une des plus importantes. Daech n’aurait pas eu un tel succès s’il ne s’enracinait pas dans une profonde frustration due à des causes objectives et à des fantasmes aussi. Les animaux ont de l’inimitié, ils n’ont pas de haine, le sentiment de haine est le propre de l’homme. Et ce sentiment, en tant que sentiment, est moralement neutre. Il est vrai qu’une personne vivant dans l’amour, attentive aux autres jusqu’au fond de son être, en un mot qui est profondément humaine, sera moins sujette à ce sentiment. Ce n’est pas le sentiment qui a une valeur morale, c’est l’attitude globale de la personne. Il est vrai qu’on peut lutter contre ce sentiment, mais là encore ce n’est pas le sentiment qui est moral, c’est la volonté qu’on lui applique. Ce qui est le plus souvent exprimé est le sentiment de haine, non la haine elle-même. Il est inutile de s’en offusquer, mais bien plutôt d’agir pour faire cesser ce qui le provoque. Sinon on se fait plaisir en s’adjugeant une bonne conscience qui ne coûte pas grand-chose.

La haine, elle, la vraie, est l’effet d’une volonté, au-delà du simple sentiment. En ce sens elle a une valeur morale et doit être condamnable. Mais peut-on l’interdire ? Peut-on obliger les gens à telle ou telle attitude morale ? Alors on interdit de l’exprimer. Pourquoi m’interdire de dire que je hais tel ou tel ? Ce qu’on peut interdire, qu’on doit interdire, c’est l’appel à la haine. Je peux dire que mon plus grand bonheur serait de détruire tel ou tel… même si c’est moralement condamnable, mais je ne peux appeler à le faire. Ce n’est pas la même chose.

Enfin peut-on dépasser la haine ? La haine qui veut détruire l’autre le nie dans son humanité, par ricochet elle nie donc aussi l’humanité de celui qui l’éprouve, et surtout qui la pratique. De même que nous ne sommes pas habilités à juger notre prochain (ses actes oui, mais il ne se réduit pas à ses actes), répondre par la haine à la haine ou au mépris est une manière de nous déshumaniser en réduisant l’autre à ce que nous détestons en lui. Dans certains cas dépasser la haine est héroïque, de même que donner le pardon. On ne peut pas donner le pardon pour un autre, on ne peut pas exiger d’un autre de renoncer à son sentiment de haine, c’est à lui de le faire, et nous ne pouvons pas le juger. Nous sommes au centre du mystère d’amour qui est le cœur de la foi chrétienne. « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » est la phrase, l’attitude qui nous appelle à en faire autant… ou à s’en approcher. Nous sommes au-delà des lois, des interdits, des jugements.

Etty Hillesum, cette Juive d’Amsterdam qui s’est laissé volontairement enfermer dans le camp de transit de Westerbork pour soulager les douleurs des internés et a finalement été déportée à Auschwitz où elle n’a pas survécu, essayait de dominer la haine que tout un chacun pouvait éprouver vis-à-vis des Nazis qui les persécutaient (c’est peu de le dire!) : « Nous avons tant à changer en nous-mêmes que nous ne devrions même pas nous préoccuper de haïr ceux que nous appelons nos ennemis ». Et, un peu plus loin : « Que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres ». (1)

Marc Durand

  1. Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Paris, éd. du Seuil, 1995.

Source : http://www.garriguesetsentiers.org/2019/07/une-loi-contre-la-haine.html

Semaine mondiale de la mission

Nous sommes appelés, cette semaine, à réfléchir à la mission, pour la prendre au sérieux. Le christianisme est missionnaire ou il n’est pas, mais qu’est-ce à dire ? À qui s’adresse-t-on et que veut-on annoncer ? Les appels à la mission que l’Église proclame depuis quelques années nous semblent souvent vides de sens. Nous savons l’impossibilité de se faire entendre si on parle de Jésus, et c’est normal, ce genre de proclamation court-circuite l’incarnation de nos vies dans le temps présent. Dire qu’on annonce Jésus-Christ revient à formuler un vœu pieux… et inefficace. On annonce l’évangile, mais là encore, qu’est-ce à dire ? Peut-être pourrions-nous nous contenter d’annoncer une, la, bonne nouvelle. Et pour cela, savoir laquelle.

Dans un monde de la technique, dominé par la « raison instrumentale » évoquée par Max Weber, le christianisme est porteur de sens. Nous avons à partager avec tous les hommes notre recherche de sens. Nous ne vivons pas sur une montagne sainte, notre devoir d’hommes est de coopérer et marcher avec tous les hommes. Ils ont besoin de notre vérité, nous avons besoin de la leur qui nous enrichit aussi. Nous ne pouvons pas asséner notre vision de la vie mais marcher avec tous en quête d’un sens qui l’emporte sur le non-sens. Pour nous chrétiens, il est donné par la grâce plus forte que le péché, et le surplus de sens que nous annonçons s’appelle l’espérance. C’est là le cœur de notre démarche. On ne peut se contenter d’un discours théorique, c’est dans la construction du monde réel que cette quête s’incarne, c’est en construisant le monde avec tous les autres que nous annoncerons la bonne nouvelle.

Notre premier devoir missionnaire est de rencontrer les autres non pour les enseigner, mais pour marcher ensemble à la recherche du sens, de la vérité de nos vies.

Il faut d’abord être audible. Cela exige de notre part une réponse à ce qui rend l’humanité sourde à l’évangile. Dans les temps modernes, ont été formulées des critiques du christianisme extrêmement fondées et qui ont obtenu un grand succès. Critique philosophique dès le XIXe siècle, critique psychanalytique, critique radicale de Nietzsche à l’aube du XXe lorsqu’il nous reproche de bâtir un arrière-monde pour fuir celui-ci, critique sociale du marxisme (ou d’autres) qui, comme le christianisme, annonce un sens avec l’avènement de « l’homme nouveau ». Ces critiques doivent épurer notre propre foi et sont donc un bienfait pour nous, nous devons accepter de nous y confronter. En plus de l’enrichissement qu’elles doivent nous procurer, leur prise en compte rend crédible notre parole.

L’évangile exige une certaine éthique que nous pouvons, devons, partager avec les autres. Nous pouvons annoncer le sens de notre vie et appeler à une vie morale autre que celle du consumérisme, ou de l’écrasement des petits pour servir nos intérêts. Les chrétiens doivent posséder un certain radicalisme d’exigence absolue, faire pression pour que cette exigence soit prise en compte. Mais cela ne suffit pas, tout n’est pas réalisable et nous devons nous salir les mains en prenant en compte la réalité du monde pour exercer une morale de responsabilité. On attend de nous, au-delà des condamnations de toutes les dérives humaines, la prise en compte de la vie concrète des hommes et la construction d’un monde meilleur dans la réalité. Sur ce terrain, personne n’a la vérité, tous les hommes sont appelés à cheminer et chercher ensemble. Il est relativement facile, même si cela nous occasionne en retour des souffrances, de condamner ce monde impur en nous réfugiant dans celui des purs, dans notre secte. Cela ne proclame pas la bonne nouvelle, mais la mauvaise nouvelle d’une condamnation qui ne sert à rien. Le chrétien est dans la situation inconfortable de suivre le « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » et de l’appliquer dans la réalité. Il vit ainsi une contradiction permanente qui ne se résout qu’en espérance. Pas seulement parce qu’il se sait pécheur, mais parce que la vérité de nos vies exige de prendre en compte la responsabilité du vécu quotidien.

Les actes et la parole sont essentiels. Les actes parce que tout passe par eux, la parole parce qu’à travers elle nous pouvons entrer en relation et construire avec tous un chemin de vérité.

Après seulement, peut-être, est-il possible de parler du Christ et de sa grâce qui sont à la source de notre chemin. Après, seulement, pourrons-nous peut-être obéir au « baptisez-les… ». La mission est d’abord la proclamation de la bonne nouvelle : nous ne sommes pas perdus sur cette terre, le sens l’emporte sur le non-sens, nous sommes appelés à construire un monde meilleur qui pour nous est déjà le Royaume. La mission consiste à inviter tous les hommes à progresser dans leur humanité et dire que cela n’est pas vain. Elle consiste à chercher en commun la vérité de nos vies sur le chemin qui mène au Royaume.

Marc Durand, 17 octobre 2018

Source Blog Garrigues et Sentiers