Les catholiques pratiquants toujours plus à droite

Partons d’abord d’une analyse de l’hebdomadaire La Vie qui, sur les bases d’un sondage montre que les questions de mariage homosexuel et d’euthanasie ont certes influencé les catholiques pratiquants plus que la moyenne des électeurs, mais bien moins que ce qu’on avait pensé. Reste que pour 60% des catholiques pratiquants, ces questions ne sont pas si importantes. Selon le sondage Harris/La Vie, les débats sur le mariage homosexuel et l’euthanasie ont finalement joué un rôle « faible » sur leur vote au deuxième tour. Ce sondage est une illustration supplémentaire d’un vote catholique identitaire et bourgeois où la question de l’immigration et de la réduction de la dette joue un rôle plus important que les considérations éthiques. L’incidence des questions de société est importante, mais elle n’est pas centrale dans les motivations des catholiques.

Si vous avez le temps, il est intéressant, comme cela est proposé à la fin de l’article, de lire les Chroniques « Chrétiens en campagne »

Poursuivons cette analyse par l’article de René Poujol « Ne nous trompons pas de combat »

Il conclut son article par « Alors : oui, ne nous trompons pas de combat. Ne prenons pas le risque d’isoler un peu plus notre Eglise de la société française, en l’enfermant dans une logique d’affrontement et de contre-pouvoir. Ne dépensons pas plus d’énergie à dénoncer le mal qu’à nous associer au combat pour le bien. Les Français n’attendent pas des catholiques – à supposer qu’ils en attendent quelque chose… – qu’ils leurs fassent une fois de plus la morale, mais qu’ils marchent fraternellement à leur côté vers plus de justice. Et nous savons depuis Emmaüs que la route et le partage du pain peuvent être propices à bien des témoignages. »

Encore une analyse de François Vercelletto « Chrétien, citoyen et journaliste »

Il dit « Cela doit nous interroger sur plusieurs points. Vote-t-on à droite parce qu’on va à la messe ? ou Va-t-on à la messe parce qu’on vote à droite ? Dans la première hypothèse, cela signifierait que les valeurs de l’évangile, auxquelles on est censé adhérer quand on pratique, sont mieux représentées par la droite. Dans la seconde hypothèse, cela voudrait dire que l’on est plus porté à pratiquer quand on partage des idées de droite.

Il est vrai qu’en majorité, les évêques français ont demandé à leurs fidèles, plus ou moins explicitement (cf l’exemple de Mgr de Germiny, évêque de Blois) de donner la priorité aux questions éthiques : avortement, euthanasie, mariage homosexuel. Des points « non-négociables » selon l’épiscopat français. Très clairement, dans ces conditions, « un bon catholique » ne devait pas voter pour François Hollande.

Terminons par une analyse de Desiderius Erasme  « Les catholiques pratiquants ont voté… pour une erreur spirituelle »

On peut y lire « Si les catholiques peuvent être utiles à quelque chose, dorénavant, ce n’est pas en étant les dénonciateurs paniqués des dérives sociétales – ce qui ne fera que renforcer les extrêmes –, mais en croyant, en actes, aux ressources de vie qui habitent cette société, jusque dans ses recoins les plus fragiles, en œuvrant à leur mesure et dans leur proximité immédiate pour commencer, à des solutions concrètes. Il faut retrousser ses manches et ne pas tout attendre ni du Ciel ni de l’État ni d’un grand soir. »

On peut encore compléter par un article du blog des paroissiens progressistes. Mais heureusement que tous les catholiques ne sont pas autant à droite que Civitas. S’y est ajouté un nouvel article de Desiderius Erasme qui essaie de prendre un peu de recul pour faire une réflexion un peu plus sereine sur l’euthanasie. Il s’agit de l’éternel problème de l’éthique des principes et de l’éthique en situation. Mais aussi d’analyser les véritables motivations des décisions. L’humain et la liberté de conscience doivent rester les phares des décisions qui souvent, tout en n’étant pas bonnes dans l’absolu, sont les moins mauvaises possibles

Mais ne pourrait-on pas aussi dire qu’à force de prendre des positions conservatrices rigides qui ne prennent en aucune manière en compte les évolutions de la société, l’Eglise ne peut se retrouver que dans les idées de droite, voire pour certains de ses membres d’extrême droite et que ceux qui ne partagent pas cette orientation la quittent, ce qui ne fait que renforcer cette droitisation, mais avec le risque de se transformer en secte de purs et de durs qui n’interpelle plus la majorité de nos contemporains. Certains se posent la question  « Est-ce que l’Eglise ne devrait pas proposer une contre culture ? » Ce qui serait plus important, c’est d’entrer en dialogue avec le monde, sinon elle risque de devenir une sous culture, comme l’a déclaré Albert Rouet dans le monde daté du 4 avril 2010.  Il disait « L’Eglise est menacée de devenir une sous-culture. Ma génération était attachée à l’inculturation, la plongée dans la société. Aujourd’hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu’ils ont l’impression d’être face à un monde d’incompréhension. Mais ce n’est pas en accusant la société de tous les maux qu’on éclaire les gens. Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde où des millions de gens meurent de faim. C’est à nous d’apprivoiser le monde et c’est à nous de nous rendre aimables. »

(Les documents dont on fait référence, on peut y accéder en cliquant sur les phrases qui sont en rouge)

Rome assène la saine doctrine et condamne ceux qui ne s’y soumettent pas

La plus grande vertu du chrétien est l’obéissance au magistère. Si en nous laissant guider par notre conscience on voulait décider différemment que ce que nous dicte le magistère, qui lui est directement branché sur le Saint Esprit, il faudrait s’alarmer et réaliser que notre conscience est mal éduquée. Heureusement que nous avons le magistère, sinon nous irions à notre perdition !

Voici quelques saines lectures pour vous convaincre de cette affirmation (il suffit de cliquer sur les textes soulignés)

Benoît XVI exige l’obéissance des prêtres autrichiens. Mais est-ce que l’obéissance est encore une vertu ?

L’« Année de la foi » doit aussi devenir «l’Année du dialogue»

La Conférence des religieuses américaines invitée à renforcer ses bases doctrinales

Une liste de toutes les personnes sur lesquelles, directement ou indirectement, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a enquêté, qu’elle a sanctionnées, ou excommuniées sous Joseph Ratzinger 

Une liste de théologiens et de leaders spirituels qui ont été bannis, exclus ou interdits de parole sous Ratzinger 

Notre conscience nous dicte de protester contre ce genre d’agissement mais elle est sans doute mal éduquée. Il me semblait que la foi était libre ou elle n’est pas, que le message de l’Evangile est libérateur et non pas oppression des consciences

L’Évangile au rythme des hommes La Parole demeure, les Églises passent

Olivier Abel, Philosophe, professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Paris

Interview accordée à la revue « Les Réseaux des Parvis » à paraître dans le n° 53 (1)

Que pensez-vous de la subversion des formes traditionnelles du protestantisme par les Églises évangéliques d’obédience pentecôtiste qui progressent partout ?

Ces Églises renvoient aux difficultés résultant d’une précarisation qui touche l’ensemble de la planète. L’ordre du monde est bouleversé par une profonde mutation des structures et des idéologies économiques, politiques et culturelles. Toutes les institutions en sont affectées, et notamment les grandes Églises trop habituées à s’imaginer inaltérables. Livrés à ces changements, les individus se trouvent d’autant plus déstabilisés qu’ils sont socialement plus fragiles. La religion apparaît alors comme une planche de salut aux personnes et aux catégories sociales les plus malmenées, comme un refuge capable de les sauvegarder. Réduite à sa forme la plus élémentaire, décrochée du passé et véhiculée par les émotions du vécu immédiat, cette offre religieuse répond aux manques qui taraudent les pauvres, leur offrant consolations et solidarité dans un cadre communautaire très structurant. J’ai observé cela au Brésil, au Congo et en Corée, mais la même chose se produit chez nous dans les colonies ethno-religieuses de nos banlieues et dans les milieux défavorisés en général. Je dirai qu’il s’agit d’une religion de naufragés, de rescapés, d’une religion de survie qui mérite d’être respectée à ce titre en dépit de ses carences et de ses fréquentes outrances.

Ce courant religieux a-t-il vocation à se substituer aux Églises traditionnelles sans autre forme de procès ? Ce serait une erreur et une faute de lui accorder le monopole de l’évangile et de minimiser ce que le protestantisme historique – comme le catholicisme de son côté –  peut et doit encore apporter au christianisme. Déterminées par les urgences qui assaillent leurs fidèles, ces nouvelles Églises n’ont pas en elles-mêmes les ressources nécessaires pour assumer leur inscription dans le monde, ni pour atteindre une stabilité propice à une transmission durable du message évangélique. Fragiles embarcations surchargées de laissés-pour-compte, de boat people pourrait-on dire, elles ont besoin d’être aidées pour créer des lieux habitables dans la durée. Que leurs tendances charismatiques se doublent souvent de fondamentalisme met en évidence la précarité contre laquelle elles se battent sans avoir les moyens d’y remédier. Sans racines face aux fluctuations du monde, elles arriment leurs néophytes et born again à des doctrines aussi insubmersibles que des bouées de sauvetage. Les grandes Églises ont là un rôle fondamental à assurer en manifestant et en partageant ce qui leur a permis de traverser les siècles. À savoir : la foi en une vérité tissée d’histoire et cependant toujours à chercher, sous la houlette d’institutions qui organisent cette recherche en se référant au chemin déjà parcouru et en autorisant les débats contradictoires que suscitent les situations nouvelles.

Mais où en sont les grandes Églises dans notre monde sécularisé et pluraliste, entre la chrétienté qui a disparu et un avenir émancipé de la religion ?

Je me reporterai ici au penseur protestant Ernst Troeltsch mort en 1923, philosophe, théologien et sociologue allemand proche de Max Weber, qui a longuement analysé l’évolution des religions dans la modernité. Il distingue trois modalités de l’Église : la secte qui sépare, l’organisation traditionnelle qui unit et donne son visage coutumier à la religion, et la forme mystique qui advient par delà les appartenances institutionnalisées. Ces trois modalités peuvent se succéder dans le parcours des sociétés comme dans celui des individus, mais il arrive qu’elles cohabitent plus ou moins dans les flux et reflux de la vie personnelle ou collective – non sans paradoxe parfois. En général, les commencements se caractérisent par un mouvement de rupture, de séparation et de forte revendication identitaire. Vient ensuite le moment de pérenniser l’organisation religieuse en tant qu’institution capable de partager ses valeurs et de les transmettre au monde. Et, pour finir, survient une expérience plus vaste qui est d’ordre mystique et se passe des institutions, débouchant sur l’effacement de toutes les cloisons et séparations. La protestation initiale et le développement ultérieur se dissolvent dans la communion. Il y a des étoiles naissantes, des étoiles au zénith de leur rayonnement, des étoiles qui meurent et se répandent en poussière dans le cosmos, tel est aussi le destin des religions.

Personnellement, j’ai tendance à penser que la religion va mourir en Occident. Mais loin d’être pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et décuple mon espérance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivées au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se réjouir de ce qu’elles ont globalement réussi à apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle à leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystérieuse de la création et de l’histoire : même les échecs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. Si les vagues des océans pouvaient nous enseigner l’humble simplicité qui préside à leur succession, bien des choses nous paraîtraient moins tragiques…. ! Mais, me direz-vous, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Nous connaissons tous des paroisses qui se détruisent en se crispant obstinément sur les formes héritées de la religion, qui étouffent la vie en voulant la conserver sous l’autorité des anciens qui démobilisent les jeunes en usurpant leur place. La subversion évangélique nous invite à délivrer ces paroisses et nos Églises de leurs obsessions de survie, à libérer les consciences et les structures pour les ouvrir à l’Esprit qui n’est jamais à court de propositions novatrices.

Si la religion est en train de mourir sous ses formes anciennes, quelles sont les conversions qu’il apparaît souhaitable de mettre en œuvre dans les Églises pour préparer l’avenir ?

Au risque de paraître paradoxal, je dirai d’abord que le protestantisme devrait commencer par revenir à la radicalité antireligieuse des intuitions fondatrices de la Réforme. Rejetant l’infantilisation qu’affectionne la religion pour se doter de fidèles soumis, les réformateurs du XVIème siècle ont résolument voulu éduquer le peuple, lui apprendre à lire la Bible en vue de lui donner accès à l’autonomie de la conscience. Alors que notre rapport à la mort hypothèque notre vie et pervertit notre piété sous l’influence persistante de craintes païennes, Jean Calvin ne s’est pas préoccupé de son salut et a demandé que son cadavre soit jeté à la fosse commune, cousu dans un drap dépourvu de toute marque distinctive. À la grâce de Dieu… En pratique, le protestantisme ultérieur a couramment substitué la primauté du péché à la suprématie de la grâce, et ravalé la foi au niveau des œuvres en cultivant le souci individuel et obsessionnel de la condamnation et du salut. Que de promesses non tenues, que de richesses enfouies sous les sédiments de l’histoire ! Mais il est clair que l’avenir ne se lit pas dans le passé, et qu’il nous faut aujourd’hui répondre à des questions qui ne se sont posées ni à Jésus, ni à François d’Assise, ni aux protagonistes des réformes du XVIème siècle.

J’évoquerai ici la question cruciale de la vérité que l’herméneutique moderne renouvelle avec bonheur. Après que la théologie eut longtemps revendiqué le privilège exclusif d’énoncer le vrai, la compétition survenue entre la science et la religion à l’époque de la Renaissance a eu des conséquences désastreuses qu’il faut surmonter sans délai pour entrevoir la mystérieuse richesse des textes. Là comme ailleurs, la voie de l’évangile est celle du renoncement aux assurances et de l’humble recherche. Quand mes étudiants relèvent les écarts qui séparent et opposent parfois les textes bibliques, quand ils découvrent que la compréhension du monde et la vision de Dieu varient considérablement selon les écrits proclamés normatifs, ils réalisent que la vérité ne se dévoile que par ses facettes, débordant tous les cadres y compris le canon des Écritures. Ainsi leur est-il donné de pouvoir s’émerveiller d’une vérité plus vaste que tous les savoirs – englobant le passé, le présent et anticipant sur l’avenir -, et d’accéder ainsi à un rapport à la vérité ouvrant sur l’espérance. Cet horizon est aux antipodes des fondamentalismes qui, toujours et partout, guettent la religion et tentent les Églises. Il nous faut reconnaître notre condition plurielle et en admettre jusqu’au bout les conséquences – la dérangeante et féconde altérité.

Autre dimension majeure de la religion, les rites soulèvent des problèmes plus difficiles à résoudre que ceux, d’abord théoriques, concernant la vérité. Ils constituent des morceaux de langage qui relèvent de l’enfance enfouie au plus profond de chacun – habitudes fortement empreintes d’affectivité, souvenirs aussi insaisissables que prégnants qui rappellent des ambiances, des gestuelles, des musiques, des odeurs, etc. L’individu qui se prétend entièrement émancipé à cet égard dénie et refoule une part essentielle de lui-même. Inversement, celui qui se complaît dans les souvenirs de son enfance au point de s’y engluer se condamne à ne jamais pouvoir accéder à sa liberté. Mais pourquoi ne serait-il pas possible d’inventer des voies respectant les exigences modernes de l’adulte responsable sans pour autant négliger la part d’enfance et ignorer ce qui a marqué ses origines ? La complexité de ces questions invite à la modestie et au pragmatisme : ne compte finalement que ce qui permet à chacun de vivre sa foi en esprit et en vérité sans omettre de la partager. Ce constat me porte à préconiser un espacement des cultes classiques au profit d’autres formes de rencontres à inventer, et la reconnaissance officielle de la double appartenance confessionnelle des fidèles protestants et catholiques de manière à favoriser le dépassement des clivages actuels.

N’est-ce pas en essayant de changer le monde au nom de l’évangile que les chrétiens changeront leurs Églises et feront advenir le christianisme de demain ?

Oui, c’est notre rapport au monde que nous devons convertir en priorité. Et là s’impose d’emblée un constat radical et universel : nous ne sommes que des humains et non des dieux, vivant au sein d’un monde fragile au rythme d’une histoire qui emporte tout pour sans cesse créer du neuf dans le sillage de l’ancien. Il nous faut accepter notre vulnérabilité et celle de la nature, reconnaître le caractère fugace de nos existences et de nos institutions. Mais le constat que toute vie est éphémère la rend particulièrement précieuse et interpelle notre responsabilité : nous devons nous protéger les uns les autres, protéger notre patrimoine commun et respecter les règles qui nous permettent de vivre ensemble. Face à la marchandisation qui détruit la nature et exacerbe la violence entre les hommes, il faut d’urgence transformer nos modes de consommation. Ce n’est pas seulement pour des raisons économiques que nous devons changer nos habitudes alimentaires ou nos comportements en matière de déplacement, c’est pour devenir plus humains et pour humaniser toute la création et sauvegarder la vie.

En dénonçant les faux-dieux et l’idolâtrie, l’évangile prescrit trois grandes ruptures qui sont susceptibles de désaliéner l’homme contemporain : rompre avec les rêves du pouvoir, avec la compulsion à la propriété, et avec ce que j’appelle la complaisance culturelle. Quand Jésus affirme « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », il reconnaît au champ politique une autonomie légitime, mais surtout il brise toutes les visions théocratiques. Aucun pouvoir humain ne peut s’identifier au pouvoir divin, aucune instance politique ne peut se substituer à Dieu pour exercer la violence en son nom et se faire adorer. Mais le nouveau veau d’or qui asservit aujourd’hui l’humanité est érigé par la religion du marché. Contre lui, il ne suffit pas de se déclarer anticapitaliste, il faut se battre pour placer effectivement l’homme au centre des préoccupations sociales et politiques, et en payer le prix. « Plus un sdf à la rue ! » : pourquoi différer, en invoquant son coût, un engagement aussi impératif qui pourrait être d’une portée exemplaire et impulser d’autres initiatives ? En troisième lieu, je dirai qu’il faut rompre avec le conformisme mortifère qui étouffe notre société. Avec les artistes et les poètes qui percent dans les murs de la bienséance des brèches ouvrant sur l’inédit et l’avenir, il faut retrouver la parole et la rendre aux gens, oser le scandale en se risquant sur des chemins inédits. Comme l’écrivait Emerson : « Je fuis père et mère, femme et frère lorsque mon génie m’appelle. J’écrirais volontiers sur les linteaux de la porte d’entrée: « Caprice ». J’espère du moins que c’est quelque chose de mieux qu’un caprice, mais nous ne pouvons pas passer la journée en explications ».

Au fond, et sans du tout nier le tragique de la vie, l’immense souffrance des hommes et la cruauté de leurs échecs, je crois qu’il est sain de percevoir le monde comme un théâtre où le comique de nos prétentions et quiproquos nous invite à l’humilité. Que savons-nous et que pouvons-nous savoir de l’absolu et de l’éternel ? Que pouvons-nous imposer à autrui au nom de Dieu ? Nous passons notre temps à parler de choses dont nous ignorons l’essentiel, à usurper des pouvoirs qui ne nous appartiennent pas, à nous contredire dans notre propre existence et entre nous. Est-ce à dire que tout doit être relativisé ? Assurément non, et c’est même le contraire que nous enseigne cette évocation. C’est parce que nous avons vocation à cheminer dans la vérité qu’il nous faut la respecter absolument et renoncer à la travestir dans des formes chosifiées pour en user à nos propres fins. C’est parce que les institutions constituent l’indispensable cadre de notre existence personnelle et collective qu’il nous faut en prendre soin sans nier leur fragilité et leur nature passagère, ni en faire des instruments de domination. La Parole, parmi les humains, a pris dans des formes de vie différentes, et s’il y a un temps pour protester, résister, dissider parfois, aménager des camps de toiles dans la nuit, il y a aussi un temps pour construire des espaces qui soient des théâtres accueillants pour nos communautés, apte à donner un cadre à la suite des réinterprétations de l’évangile, et enfin il y a un temps pour s’effacer afin que le monde puisse continuer à renaître.

Propos recueillis par Jean-Marie Kohler, rédacteur en chef de la revue Parvis

(1) Cette interview conclut un dossier intitulé « La subversion évangélique ».

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Pour plus d’expression démocratique dans l’Eglise

Lors des Semaines Sociales de France, une table ronde était organisée sur le thème « L’Eglise et la démocratie », avec comme intervenants Christine Pedotti et Laurent Villemin. On peut voir la vidéo.

Voici un extrait de l’intervention de Laurent Villemin où il propose cinq règles pour qu’il puisse y avoir plus d’expression démocratique dans l’Eglise, afin qu’elle puisse jouer son rôle et sa mission.

Règle 1 : Stimuler et permettre l’expression d’une opinion publique dans l’Eglise

Déjà Pie XII disait en 1950 : « L’Eglise est un corps vivant et il manquerait quelque chose à sa vie si l’opinion publique lui faisait défaut, défaut dont le blâme retomberait sur les pasteurs et sur les fidèles ». Les médias ont un rôle fondamental pour former l’opinion, pas pour la fabriquer, pour l’aider à faire exister la diversité dans l’Eglise.

Règle 2 : Favoriser la consultation et la réception

« Ce qui concerne tous et chacun en particulier, doit être approuvé par tous » (Code de droit canonique 1983, 119 – 3). Il y a 2 modes d’approbation :

Le mode positif : les conseils, les synodes et il faudrait encore créer d’autres modes d’expression dans l’Eglise. Le synode est un mode important, mais insuffisant.

L’approbation négative. Nombre de décisions prises par des Conciles ou par des papes n’ont jamais été reçus par le peuple de Dieu. Ne pas approuver une décision est aussi une manière d’exprimer le « sens de la foi ». Je n’invite pas à une résistance passive mais c’est une manière du peuple de Dieu de faire sentir ce qui lui paraît juste ou injuste, voire faux.

Règle 3 : Porter une attention aux petits et aux faibles

Il y a des gens qui de part leur état de pauvreté n’ont plus la possibilité d’avoir une voix et donc une majorité n’est plus en mesure de représenter toute une catégorie de la population. Or dans l’Evangile ces personnes sont premières. Cela doit réguler le mode de gouvernance dans l’Eglise.

Règle 4 : Accorder une place à la raison.

Qu’est ce qu’un fonctionnement démocratique si ce n’est la capacité d’entrer dans un débat délibératif, c’est-à-dire d’avoir une opinion, de l’expliciter, de l’élaborer et de la défendre. Aujourd’hui, dans l’Eglise, si nous avons tellement de mal à faire se répandre des processus démocratiques, ce n’est pas parce que le pape est mauvais, que les évêques sont méchants et que les prêtres sont des tyrans, mais le problème c’est que nous n’avons jamais été tellement formés à exprimer notre point de vue, avec des mots, à l’argumenter et à le défendre. Aujourd’hui beaucoup ont plutôt tendance à s’éloigner de cela, pour 2 raisons :

Le piétisme : Les gens disent « Ce qui est fondamental, c’est mon cœur à cœur avec Dieu, je ne vais pas lire des livres, encore moins faire de la théologie ou m’exprimer » Quand vous avez une dérive piétiste qui est une dérive de fuite de la raison argumentaire à cause d’une manière de concevoir la foi, cela va à l’encontre du débat et de la formation de l’opinion publique.

La position intimiste : Quand on dit « Le pape dit ce qu’il veut, mais moi je fais ce que je veux » et du coup il y a une démission, qu’on peut comprendre, mais qui est gravissime parce qu’elle éloigne le chrétien de la raison, c’est-à-dire de cet effort de dire « Si je ne suis pas d’accord, pourquoi est ce que je ne suis pas d’accord et comment est ce que je le vis ? »

Règle 5 : Faire confiance au débat et même au conflit

Le Christ a dit qu’il fallait aimer ses ennemis et pas qu’il ne fallait pas avoir d’ennemis. Pour pouvoir aimer ses ennemis, il faut avoir des ennemis. Il faut donc que les divergences puissent s’exprimer dans l’Eglise et nous avons tout intérêt à les exprimer. La non-expression des divergences est beaucoup plus néfaste à l’unité de l’Eglise que leur libre expression. Un document romain de 1971 dit « Le dialogue à l’intérieur de l’Eglise ne porte préjudice ni à son unité, ni à la solidarité entre croyants. Il peut donc favoriser, par le libre jeu des opinions, la rencontre des courants de pensée et la convergence des esprits. Toutefois, pour que le dialogue progresse, il est essentiel que règne la charité, même lorsque les points de vue divergent ». Oui à des pratiques démocratiques même si l’Eglise n’est pas une démocratie, pour que vive la charité.

Résolutions, réformes et crise dans l’Eglise catholique

Le cardinal Reinhard Marx , évêque de Trêves de 2001 à 2007, puis archevêque de Munich depuis 2007 et qui a été créé cardinal en novembre 2010 a été interviewé par le journal munichois Merkur.

Vue la manière dont fonctionne l’Eglise, vu le serment d’allégeance au pape des évêques, on ne peut pas attendre de révélations fracassantes. D’ailleurs, à plusieurs reprises il dit être en accord avec Benoît XVI avec ses affirmations. Analysons certaines de ses réponses. On y détecte d’abord une très grande prudence, ensuite l’énoncé de certaines évidences qui ont l’assentiment de la très grande majorité, puis l’évocation d’un certain nombre de problèmes mais en se gardant bien de proposer des solutions concrètes ce qui évite tout écueil de se faire critiquer.

Donnons quelques exemples

Le problème des divorcés remariés

« Nous ne devrions par uniquement restreindre notre réflexion à l’accès à la table eucharistique (C’est une évidence). Comment pouvons nous tolérer d’une façon ou d’une autre cette seconde union, sans d’un autre côté mettre en péril le principe de l’indissolubilité du mariage ? Cette problématique me préoccupe beaucoup et je n’ai pas de solution simple. Mais je peux vous assurer que j’en ai déjà parlé au saint Père. Et il faudra aussi en discuter dans l’église allemande » Bref on évoque un problème en maniant parfaitement la langue de bois.

Pourquoi tellement d’aversion face au changement ?

« J’ai toujours eu conscience que l’Eglise devait toujours se réformer. Non pas pour inventer une nouvelle Eglise, mais pour l’adapter aux nouvelles situations (C’est une évidence).  C’est pour cela que je ne peux absolument pas comprendre ceux qui disent qu’il ne faut absolument rien changer. Mais il n’y a pas unanimité sur la manière de réformer. Réformer ne signifie pas jeter pardessus bord la notion d’indissolubilité du mariage, le célibat des prêtres ou les vœux de ceux qui rentrent dans les ordres. La réforme ne signifie pas : comment faire des aménagements pour nous rendre la vie plus agréable ? Il s’agit  de se poser la question : comment vivre plus spirituellement et intensément l’Evangile ? » Encore la langue de bois et aucune proposition concrète.

La compréhension du mot dialogue est aussi une question de définition. Le dialogue avec les laïcs n’est-il pas source d’irritation, car la conception hiérarchique de l’Eglise ne laisse aucune place au dialogue ?

« Tous, que ce soient les évêques, les prêtres ou l’ensemble des croyants, sont subordonnés à la parole de Dieu et à la foi de l’Eglise. Et ceci n’est pas négociable, car nous ne sommes pas les maîtres de la foi et de l’Eglise. L’Eglise n’est pas une association où c’est l’assentiment de la majorité qui puisse changer quelque chose. Cela insécurise aussi le pape, à savoir que toutes ces discussions au fond sont perçues comme un processus politique et qu’après il y a des déceptions parce que pour établir un plan de gouvernement dans l’Eglise, ce qui a été discuté ne fasse pas l’objet d’une procédure législative. »

Bref tout est verrouillé  parce que tout ce qui se passe dans l’Eglise, c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Eventuellement on lui donne un coup de pouce en se déclarant infaillible. Mais pas un soupçon  d’une culture du dialogue à l’intérieur de l’Eglise et d’un fonctionnement un peu plus démocratique. On pourrait parodier la phrase du gouvernement de Corée du Nord « Que tous ces chefs de gouvernements qui se font des illusions, sachent que rien ne changera en Corée du Nord »

Le printemps arabe est un défi pour la foi chrétienne

Voici un extrait d’un article écrit par Marius Morin, citoyen du Québec. Formation en Pédagogie, Philosophie, Théologie, Counseling. Le Counseling se définit comme une relation interpersonnelle d’écoute active, d’aide et de soutien Expérience de travail en Colombie et au Pérou. Retraité toujours interpelé par l’actualité. Cet article est publié sur le site Culture et Foi

Le constat que nous pouvons faire, devant cette prise (crise) de conscience des peuples, est qu’aucune religion n’échappera à ce phénomène. On a appelé cela le phénomène de la sécularisation, tantôt de la laïcisation, ou encore de la modernité. De plus en plus, on sort les religions de l’espace public  pour les reléguer à l’espace privé. Depuis la deuxième guerre mondiale et l’avènement des Nations Unies, l’espace public est celui de la raison commune, des chartes de droits et libertés qui régissent les lois civiles votées par l’obtention d’une majorité de votes, qu’on appelle la volonté démocratique d’un peuple.

Mais quelle leçon pouvons-nous retenir pour le christianisme de demain? Il y aura un effondrement de la foi chrétienne si celle-ci se limite à un système étouffant de pratiques, de croyances et de rites religieux. Les chrétiens et chrétiennes croyants et convaincus devront, et souvent à regret, se libérer des autorités religieuses pour conquérir une liberté de pensée et de parole. L’Église catholique, comme institution de pouvoir,  deviendra minoritaire dans un monde de plus en plus sécularisé en Amérique Latine, en Afrique et en Asie.

Cependant quand je parle de l’Église, je ne parle pas du christianisme. Le christianisme s’est répandu en dehors de l’Église catholique. On a qu’à penser aux valeurs de la révolution française de « liberté, égalité et fraternité ». Ce sont des valeurs chrétiennes. Elles sont issues du christianisme, c’est-à-dire de l’Évangile. Ces valeurs ont mûri en dehors de l’Église où les autorités religieuses ne leur avaient pas donné droit de cité. La liberté, l’égalité, la fraternité, la solidarité, la compassion, appelons-les comme on veut, sont des idées chrétiennes, des valeurs évangéliques. En réalité, c’est un christianisme hors religion qui survivra. Ce sont ces valeurs républicaines portées par le christianisme qui structureront  notre vivre ensemble dans les années à venir.

La nouvelle évangélisation ne doit jamais devenir une reconquête de l’espace public, mais la promotion de ces valeurs démocratiques (d’inspiration chrétienne) dans le monde sécularisé. Ce sont des fruits que le christianisme a porté hors de l’Église et qu’elle n’a pas su s’approprier en temps et lieu. Malheureusement, il y a encore trop de droits humains bafoués dans l’Église catholique. Par exemple, les chrétiens devraient pouvoir participer aux nominations des principaux ministres évêques et prêtres; avoir accès aux ministères ecclésiaux qu’ils soient hommes mariés ou femmes; être respectés en tout temps dans leur liberté de conscience prévalant sur toutes directives ecclésiales; que ceux et celles, qui vivent de manière responsable l’amour et la fidélité  en couples de même sexe ou divorcés-remariés, ne soient plus exclus de la communion eucharistique, etc.?

Le défi de l’heure pour le christianisme est la déshumanisation qui règne un peu partout dans les sociétés du monde. Les oligarchies politiques, militaires et financières de droite luttent de toutes leurs forces contre les États socialistes qui prônent plus d’équité, plus de justice, plus d’emplois, plus de fraternité, plus d’engagement envers les pauvres, les malades, les handicapés, les aînés et les travailleurs. Comme chrétiens et chrétiennes mettons tous nos efforts non pas à sauver l’institution de l’Église, mais à faire vivre ces valeurs évangéliques dans un monde sécularisé où elles sont continuellement menacées. Voilà le défi qui nous attend.

Noël à l’envers par Mgr Jacques Gaillot

En 2009, Jacques Gaillot avait écrit ce texte de réflexion sur la façon de fêter Noël. Ce texte est toujours d’actualité et fait contrepoint à la conception de Noël dans notre société de consommation

Pourquoi ne pas le dire ? J’ai du mal à fêter Noël parce que Noël fait mal à ceux qui arrivent d’Amérique du Sud, d’Afrique, d’Asie, de tous les pays où on manque de pain, de paix, de liberté. Parce que Noël fait mal à tous ceux qui n’ont pas de travail, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont démunis.

Noël fait mal, parce qu’on étale de la richesse, parce qu’on gaspille, parce qu’on confond la fête avec l’abondance. Etalage insolent de notre civilisation enfermée sur elle-même, qui ne veut pas regarder les autres hommes. Pas de place à l’hôtellerie. Attention de ne pas fêter Noël à l’envers: du côté de ceux qui ont refusé Dieu.

Noël, c’est un Dieu pauvre. Un Enfant des pauvres. C’est Dieu qui risque sa vie, un marginal, un traqué. C’est Dieu-avec-nous dans le dénuement. Ce Dieu est-il encore notre Dieu ? C’est notre vie qui répond. Sommes-nous solidaires de ceux qui n’ont pas ? Puisons-nous notre joie dans l’amour qui est toujours indigent et qui veut toujours donner ? Savons-nous toujours recevoir ce que nous offrent les pauvres ? Noël nous ramène à l’essentiel. Ce n’est pas d’être riche, ce n’est pas d’avoir tout ce qu’il faut. Ce n’est pas d’être bien considéré, garanti contre tout et bien calfeutré dans une petite vie bien tranquille. Noël c’est aimer : à la maison, à l’école, dans le quartier, à l’atelier, au bureau, dans les activités qui tissent la vie, depuis l’association des parents d’élèves au syndicat, au parti politique.

Même si c’est difficile, même si on ne voit pas pour qui on lutte. Noël c’est aussi la nuit, l’isolement, le petit nombre, l’absence d’efficacité. Noël c’est aimer large, vers le Tiers monde, vers toute l’humanité si on pouvait.

Et Noël pour l’Eglise ? Elle est en crise, dit-on. Certains se plaisent à le souligner. Elle perd sa puissance d’autrefois. Elle cherche dans l’obscurité la route de Bethléem. Elle aussi connaîtra le dépouillement. Mais ce sera pour renaître, pauvre avec son Dieu pauvre, riche de l’essentiel, riche du seul Evangile.

Dans la foule des hommes et des femmes, qu’ils soient chrétiens ou qu’ils ne le soient pas, il y a des êtres qui cherchent, qui veulent une humanité plus humaine et qui se prête â Dieu. Puissions-nous tous être de ces hommes de l’Essentiel, des marcheurs de la nuit de Noël. Est-ce que Noël nous fait mal à nous aussi ? Peut-t-on alors dire que Dieu bouge en nous ? Le Dieu de Noël nous dérange. Il nous presse. C’est une joie qui brûle.

Tous différents mais ensemble avec nos différences

Voici un article que j’ai écrit pour SarrEglise.com, qui paraîtra en janvier 2012

On entend souvent dire de la part de vagues croyants ne croyant plus : « Ah ! S’il ne pouvait y avoir qu’une seule religion qui rassemblerait toutes les autres, que ce serait bien ! » Eh bien non ! Ce ne serait pas si confortable si nous étions tous sur le même modèle de pensée et de croire. Il vaut mieux revendiquer la différence qui est fondamentalement biblique depuis le livre de la Genèse. Tous différents, oui ! Et grâce à cette différence, nous aurons le plaisir à rencontrer l’autre, à le connaître, à le découvrir dans sa pensée et dans sa culture. Grâce à cette différence, nous allons apprendre à l’écouter et cette écoute va nous enrichir intérieurement.

Le Christ Jésus, au fil des pages de l’Evangile où nous chrétiens puisons ce qui fait l’essence de notre vie intérieure, nous montre que la rencontre avec l’autre, quel qu’il soit, est porteuse de fruits. Combien n’a-t-il pas rencontré de «païens» (c’est à dire dans le langage de l’époque, de personnes qui croyaient en d’autres divinités que le Dieu Unique), d’hérétiques (Les samaritains et La Samaritaine en particulier qui est la figure même du dialogue interreligieux). Voilà ce que représente « l’Esprit d’Assise » : tous différents mais ensemble avec nos différences, en chemin vers Celui qui nous a créés et qui est à l’origine de toutes choses et à la fin de toutes choses.

Il ne s’agit pas de basculer dans un syncrétisme quelconque, mais de rejoindre l’autre, là où il est et faire un bout de chemin ensemble. Parce que Dieu, un jour, nous a accueillis d’un Amour inconditionnel, telle que nous étions, alors nous sommes aussi appelés, en tant que chrétiens, à faire de même et à accueillir tout homme, toute femme, toute enfant, tout adolescent, toute personne âgée, d’ici ou d’ailleurs, d’une manière inconditionnelle. Et à être auprès de chacun, témoin vivant de l’Amour de Dieu.

En de nombreux endroits à travers le monde, des initiatives ont été prises de rencontres de prière pour la paix. Ce qui est important aussi, c’est le vivre ensemble, faire des actions communes, apprendre à se connaître et dialoguer. Certes, nous constatons à l’usage que le dialogue est plus difficile à pratiquer qu’à préconiser. Il suppose d’abord que les interlocuteurs acceptent de se situer sur un pied d’égalité. Entrer en dialogue, c’est s’exposer à la parole de l’autre; c’est laisser venir à soi des questions qui risquent d’ébranler des certitudes acquises. Le dialogue nous conduit à entendre une vérité différente de la nôtre, et cette confrontation peut constituer pour notre cohérence spirituelle une épreuve redoutable. Les deux partenaires ne tardent pas à s’apercevoir que le dialogue est faussé aussi longtemps que chacun cherche à convertir l’autre à ses propres vues. Quiconque s’engage à fond dans l’expérience du dialogue découvre au surplus que celui-ci ne se réduit pas à un échange de discours. Entendre en vérité la «parole» de l’autre, c’est se laisser questionner par son existence tout entière, sa manière de vivre, ses solidarités naturelles, ses références éthiques, la lumière et la force qu’il tire de ses croyances. Or ceux parmi les chrétiens qui sont allés le plus loin dans cette voie finissent par tenir des propos étonnamment modestes. Précisons néanmoins que dialoguer ne signifie pas être d’accord avec tout ce qui est dit. Et il est important que chaque partenaire ait préalablement pris la mesure de sa position et de la tradition qu’il assume. Faute d’un enracinement reconnu comme tel de part et d’autre, le dialogue se réduirait à un échange verbal et se solderait par une connivence dans la médiocrité.

 

Lettre ouverte à Mgr Descubes

Nous, laïcs chrétiens du diocèse de Rouen, nous prenons à notre compte et nous venons porter vers vous les questions et l’interpellation lancées à notre Église par les prêtres du diocèse qui, dans la suite des prêtres autrichiens, ont écrit un “Appel à la désobéissance… pour une plus grande obéissance à l’évangile”. Ils ajoutent aussi “qu’ils veulent une Église qui soit à l’écoute des besoins et des attentes des hommes d’aujourd’hui, une Église solidaire des pauvres et des exclus”.

Si nous prenons au sérieux l’enseignement du Concile sur la vocation universelle des baptisés, la situation de nos petites communautés dispersées, le fait qu’il y a davantage de laïcs engagés et formés, capables de responsabilités, il nous paraît urgent de nous engager nous aussi dans cette démarche, en tant que laïcs, pour faire évoluer l’ Église catholique à laquelle nous sommes attachés. Celle-ci nous semble trop frileuse et manquer d’audace pour trouver les moyens de répondre aux besoins du peuple chrétien et du monde d’aujourd’hui.

Le Synode a souhaité « la reconnaissance de ministères confiés à des fidèles laïcs pour répondre à la situation actuelle de l’ Église diocésaine » (IV.15). Mais il convient d’aller beaucoup plus loin et plus vite par rapport à ce qui est proposé, afin que laïcs et prêtres soient collectivement responsables de l’animation des communautés chrétiennes. Celles-ci doivent en effet pouvoir partager partout et toujours la Parole, le Pain et le Vin.

On imagine par exemple une communauté urbaine ou rurale, privée d’eucharistie et de partage d’évangile, qui pourrait se réunir, proposer le nom d’une ou deux personnes, hommes ou femmes d’expérience, mariés ou célibataires, pour un ministère au service de la communauté et ce serait à l’évêque de valider cette proposition. Sans nier la valeur du célibat consacré choisi librement par ceux qui envisagent de devenir prêtres, nous souhaitons que l’Église latine réfléchisse dès aujourd’hui à l’ordination de ministres de l’Eucharistie et de la Parole sur des bases plus larges, comme cela se fait dans les Églises orientales et les autres Églises chrétiennes.

Nous souhaitons aussi que l’on dynamise fortement l’appel de diacres permanents, trop peu nombreux aujourd’hui, en particulier dans notre diocèse. C’est un acquis de Vatican II insuffisamment exploité actuellement.

Nous souhaitons que l’on reconnaisse à des laïcs baptisés, hommes et femmes compétents, le droit de faire des homélies, pratique qui s’est répandue avec bonheur après Vatican II et qui est aujourd’hui remise en cause. Beaucoup y sont préparés par les formations reçues au diocèse.

Nous souhaitons également que l’Église cesse de refuser l’eucharistie aux fidèles divorcés-remariés au nom d’une discipline qui fait souffrir inutilement. Chacun sait d’ailleurs qu’heureusement de nombreux prêtres, en conscience, s’écartent des directives canoniques.

Enfin, il est vital d’établir un vrai dialogue entre prêtres et laïcs, entre chrétiens de tendances différentes, voire opposées, car il est urgent de faire entendre à nos contemporains une parole plus soucieuse de promouvoir une Bonne Nouvelle que d’édicter des règles de morale, dont beaucoup sont incompréhensibles et le plus souvent inappliquées.

Nous partageons l’inquiétude de Gérard Bessière, prêtre, qui écrit le 18 octobre 2011 :

« Des milliers de chrétiens ‘ s’en vont sur la pointe des pieds’ sans être écoutés pendant qu’on recherche longuement un accord avec les intégristes(…). N’assistons-nous pas à l’enterrement discret du concile Vatican II ? »

Oui, nous sommes de ceux qui souhaitent une Église à l’écoute des besoins et des attentes des hommes et des femmes d’aujourd’hui, une Église solidaire des pauvres et des exclus.

Publié sur le site de Jonas http://groupes-jonas.com/?Lettre-ouverte-a-Mgr-Descubes

Un monde nouveau : l’Evangile

« Dans un monde en mutation, le rapport à la religion est en mutation et les religions elles-mêmes sont en mutation. Alors, que deviendra le christianisme ? Personne ne peut le dire, même si des constats, des réflexions et des propositions sont avancées. Par contre, la problématique engendrée par la marchandisation généralisée s’énonce clairement : « aujourd’hui, la cause est sans équivoque, sublime : il s’agit bel et bien de sauver l’humanité » (Edgar Morin). Or, pour la question de l’humanité nous pouvons encore et toujours nous référer à l’Evangile, pour autant que nous sachions renouveler notre mode de lecture.

Le christianisme, dans sa forme sociale, historique et instituée n’est pas l’Evangile : comme entre la lettre et l’Esprit, on constate un écart, et parfois même une incompatibilité entre les deux ! Il est fréquent par exemple d’entendre déplorer la rupture entre l’Eglise « officielle » qui s’arroge le pouvoir et la vérité tout en refusant la modernité, et le peuple des croyants, qui se reconnaissent amis du Jésus de l’Evangile tout en vivant dans leur temps. Les bons chrétiens du Petit Reste risquent de former le troupeau fidèle d’une Eglise-musée, celle de l’intégrisme religieux, de la restauration romaine ou même simplement celle d’un christianisme anachronique accroché à ses dogmes, rites, préceptes moraux et expressions de langage complètement dépassés pour nos contemporains. Mais heureusement aussi, de fait, l’Eglise en diaspora est déjà là ! Chez les protestants depuis longtemps déjà, rejoints par les catholiques critiques, les membres du Parvis, et de plus en plus de chrétiens déçus par des paroisses figées ou rétrogrades, on peut dire comme José Maria Castillo : le christianisme est en train de sortir de l’Eglise. Parmi les théologiens aussi, des voix s’élèvent et réclament l’ouverture de nouveaux chantiers. En février dernier, 143 théologiens allemands, dans leur manifeste : « Eglise 2011 : un renouveau indispensable », réclament des réformes de fond, et entre autres un meilleur rapport entre Eglise et Société. Le même mois, au Forum Social de Dakar, d’autres théologiens suggèrent que les religions soient reconsidérées à partir d’une nouvelle épistémologie théologique en fonction de l’actuelle pluralité religieuse et la crise écologique planétaire. Mentionnons la richesse des écrits de la théologie de la libération, qui est toujours aux côtés des opprimés, toujours anti-raciste, féministe, et sensible à l’environnement. Dans une direction proche, l’éco-spiritualité naissante dénonce la vision d’un Dieu extérieur et une théologie anthropo-centrée qui favorisent la coupure dominante de l’homme avec la nature dont il fait pourtant partie. Les chrétiens d’Orient peuvent nous envisager l’in-habitation réciproque de Dieu et de la Création et nous apprendre notre responsabilité envers la création, puisque nous devons aussi lui faire exprimer sa divinité. En un mot, il s’agit aussi de l’aimer !

Avec la perspective de crises enchevêtrées sur les plans économiques, écologiques, et sociétaux, en contexte postmoderne et multi-religieux, nous ne savons donc pas ce que va devenir l’Eglise. Nous savons que nous ne changerons pas l’institution nous-mêmes. Mais l’intérêt et le foisonnement de ces recherches évoquées au sein même du monde chrétien nous indiquent un changement orienté vers l’avenir, et il est bien nécessaire !

A notre époque mouvement et angoissée, quelles valeurs et quels modèles sont proposés à nos contemporains pour atteindre le bonheur ? L’argent, le pouvoir, la consommation, le loisir, l’individualisme, le mensonge, la violence. Face au vide laissé par l’abandon d’une pratique chrétienne décalées, et face à la religion du marché et du spectacle, comment nourrir l’être profond et vivre ensemble ? Face aux défis qui nous attendent pour « sauver la planète et l’humanité » où puiser l’énergie pour nos résistances et nos espérances ?

Pour approcher les besoins spirituels de nos contemporains, il nous faut distinguer au moins deux générations. Les seniors hérités de Vatican II et Mai 68 sensibilisés aux libertés, à la politique, l’exigence démocratique, à la justice, l’égalité homme-femme. Et, d’autre part, les adultes plus jeunes, première génération libérée des obligations religieuses, sensibles à l’épanouissement personnel et à la sécurité affective, davantage rôdée à l’inter-culturalité et marquée par l’urgence écologique. Si certains anciens ont encore quelque attente vis à vis de l’Eglise-institution, pour les plus jeunes, il s’agit d’un passé révolu. Par contre, ils sont « en recherche » ; recherche de repères et croissance humaine et spirituelle et recherche de sens.

A tout âge, ces adultes plébiscitent le partage et l’amitié ; ils sont tous, au fond, mobilisés par les questions d’injustice et d’incertitude planétaire, et tous ont besoin d’une dimension intérieure et d’un soutien fédératif pour investir la responsabilité et l’engagement de solidarité qui leur incombe, comme à tout citoyen du monde. Progressivement, nous avons conscience en effet : il nous faudra revendiquer et construire une civilisation de l’austérité partagée pour reprendre l’expression de Juan José Tamayo, en développant une spiritualité de la finitude et de la modération selon les termes de Dominique Bourg.

Serions-nous vraiment étonnés de relever la concordance entre les attentes de nos contemporains comme nous venons de les brosser rapidement et les conclusions auxquelles aboutissent aujourd’hui des penseurs à l’écoute du monde, tels qu’Edgar Morin, Alain Touraine, Hervé Kempf, ou encore Dominique Bourg ou même Jacques Gaillot ? Selon eux, les deux principaux défis à relever pour un monde nouveau : la défense des droits humains pour tous, et l’écologie. Et les ressources principales pour y arriver : la vertu, la conquête d’un nouvel art de vivre, et la communauté.

Alors après avoir admis que nous changeons notre manière de croire – en poursuivant un itinéraire personnel d’évolution – et de nous réunir en ékklésia (mot grec, signifiant assemblée et traduit par église), et après avoir nommé nos besoins spirituels face aux enjeux que vit l’humanité aujourd’hui, posons la question directement : l’Evangile est-il toujours d’actualité ? Et en particulier pour les plus jeunes, et pour celles qui n’attendent plus de l’Eglise mais cherchent des textes de spiritualité, des témoins, des éveilleurs.

L’Evangile – plus exactement les quatre évangiles – est un texte inspiré, délivré pour tous, à égalité, et qui appartient à tous. C’est un texte poétique, issu du terreau humain et de la vie de la nature. Il relate la vie et les paroles de Jésus, Homme totalement accompli, qu’il adresse à ses ami-es. qui le suivent. Dans cet Evangile Jésus touche le fond de l’être humain qui est toujours le même à travers le temps et l’espace ; il dit la vérité de l’homme et cela ne se démode pas.

Oui, l’Evangile met encore aujourd’hui l’homme au debout au centre, il le libère et le guérit. S’adressant aux plus petits, exclus, pauvres ou malades, il renverse le « beaucoup avoir » ou le « bien être ». Il renverse aussi la possession en gratuité, et propose le don, le partage et la sobriété (un exemple ? la multiplication des pains : quel contrepoids à la société de consommation, aux faux besoins matériels et à l’individualisme !). L’Evangile est un exemple de non violence et de confiance : il montre une autre façon de réagir en altérité et respect de la différence. Contrecarrant l’idée de réussite et de pouvoir ostentatoire, l’Evangile propose à la place l’humilité, le service aux autres, hors des rituels, des règles morales ou des dogmes (pensons au Samaritain). Le message central de l’Evangile, c’est l’Amour Agapè : amour fraternel réciproque (aimez-vous les uns les autres) qui exige une réelle autonomie et appelle à la communauté. La visée essentielle de l’Evangile peut se résumer ainsi : humanisation de l’Humanité et divinisation de l’humain.

Oui, osons affirmer la puissance de l’Evangile pour le monde nouveau que nous espérons ! Son message d’amour universel apporte ce qu’il faut pour ressourcer notre force intérieure en cette ère de perturbations et de mutations : amour envers soi, envers les autres, envers le cosmos ; amour simple, réciprocité, amour de partage, de soin, de solidarité.

« Le journal d’une main et l’Evangile de l’autre, cela nous suffit », serions-nous tentés de dire, car l’important, pour nous, c’est de mettre l’Evangile comme une boussole au coeur de nos vies et de faire confiance à l’Esprit. Si chacun pratique cette double lecture quotidienne, c’est en effet une bonne fondation. Mais ce serait oublier la dimension essentielle d’une lecture à plusieurs en un même lieu. Modifions alors la formule : « Le journal d’une main, l’Evangile de l’autre, et la vie partagée avec celle des autres ». Nombreux groupes de Parvis en font l’expérience : lire l’Evangile à plusieurs, en l’articulant au vécu de chacun, le renouvelle, le rend vivant. On peut s’émerveiller et s’enrichir d’entendre les résonnances multiples d’une seule page comme le kaléidoscope jouant avec le reflet particulier de chaque vie, de chaque interprétation. Car nous avons le droit de lire et d’interpréter librement l’Evangile ! Nous sommes toutes et tous adultes, capables de le lire en le respectant et en l’actualisant. Saisissons ensemble l’Evangile : nous y apprendrons la justice et le respect de tous les humains : nous y apprendrons les attitudes de douceur et de tendresse les uns envers les autres et envers la nature. Partageons nos vies à la lumière de l’Evangile dans des groupes fraternels : nous expérimentons le soutien d’une petite communauté de sens et nous pratiquerons une lecture incarnée de ces textes tout en recevant leur souffle régénérant. Car l’Evangile est dans la vie – et non pas enfermé, ni dans une théorie ni dans une église ! L’Evangile est Vie, il nous dynamise aujourd’hui et pour demain encore. »

Cécile Entremont, Les Réseaux des Parvis, éditorial du numéro spécial consacré au thème « Un monde nouveau l’Evangile », juin 2011. Cécile Entremont est docteur en théologie et co-présidente des Réseaux du Parvis