Questions de mœurs : quelle attitude politique de la part des catholiques ?

Face aux projets du gouvernement sur le mariage homosexuel, sur l’adoption par les couples homosexuels et sur l’euthanasie en fin de vie, nous sommes tentés de réagir, comme catholiques (ou comme « chrétiens », mais je ne veux pas parler pour les protestants), avant tout en affirmant des convictions morales et religieuses (voire évangéliques), ou encore anthropologiques, mais nous peinons à définir une attitude politique. Il faudrait pourtant essayer d’aborder sans détours la question : que ferons-nous, catholiques, et que devrait faire l’Eglise, le jour, proche, où ces questions passeront au Parlement ? Un texte de Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions.

A priori, ces projets seront votés par la gauche archi-majoritaire et unanimement d’accord, semble-t-il, pour ce « progrès », cette « avancée » – puisque c’est présenté ainsi (et qu’on va finir par le croire, comme le croit, semble-t-il, la majorité de l’opinion publique). Une partie des députés de droite (R. Bachelot, par exemple) ou du Centre radical risquent d’ailleurs de rejoindre la gauche. On peut penser aussi que pour la discussion de ces projets, le gouvernement choisira le moment politique le plus opportun pour lui.

Comme tout le monde, je constate cependant que sur la fin de vie, le président de la République n’aime pas le mot « euthanasie » ; même s’il pense qu’il faut améliorer encore la loi Léonetti, j’ai l’impression que pour sa part, il s’en serait volontiers tenu à cette loi. J’ai tendance à lui faire crédit d’une réserve ou d’une prudence sincères, mais c’était une promesse de campagne, et il a les mains liées.

Il souhaite donc au moins un débat sur ce point. J’ignore ses convictions sur les deux autres projets. Mais en tout état de cause, c’est politiquement « cuit ». Il faudrait donc plutôt se placer dans cette perspective. Que dire, que faire concrètement le jour où ces projets seront discutés ?

La situation risque d’être comparable à celle de 1974 pour l’IVG et de 1998 pour le PACS…

Pour nous, catholiques, peu importent ce que chacun pense en conscience de chacun des trois projets, et les belles tribunes que nous ne manquerons pas de lire et auxquelles chacun de nous pourra tenter de participer… Non pas que cela soit inutile : j’ai personnellement beaucoup appris, et j’apprends toujours, des réflexions et des controverses créées par les un(e)s et les autres.

Mais elles m’éclairent d’autant moins sur une attitude pratique à tenir que beaucoup se disent finalement incertain(e)s sur le fond et sur la position à adopter – d’ailleurs différentes selon les trois questions discutées. Or nous allons nous trouver dans une situation absolument semblable à celle qui a prévalu en 1974 pour l’IVG et en 1998 avec le PACS : une ou des lois seront votées qui vont de toute façon s’imposer et entrer tranquillement dans les institutions et les mœurs, comme « une liberté des modernes », liberté dont le propre est, avec l’appui de la science comme toujours, d’aller jusqu’au bout du bout de sa logique (la science résiste toujours à ne pas faire tout ce qu’elle est capable de faire : je suis presque certain que le clonage arrivera sur le tapis un jour, ainsi que le choix possible du sexe de l’enfant, etc.). Restera le souvenir d’une Eglise toujours opposante, qui s’en trouvera encore un peu plus déconsidérée et marginalisée.

Peut-être tout cela est-il un énorme mensonge…

Certes, sur le fond, tout cela – toutes ces « avancées du progrès » – est peut être un gros, un énorme mensonge malgré tout, par rapport à tout ce qui reste de nature en nous, gens de culture de plus en plus artificialisés, et aussi par rapport à tout ce qui nous a été révélé dans la sagesse simple et dynamique des Ecritures sur le sexe, la souffrance et la mort.

Peut-être qu’il y des catastrophes qui se préparent (« la liberté absolue ou la Terreur », disait le vieux Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit) ; peut-être en particulier que tous ces enfants qui vont naître d’un parole mutuelle (on l’espère) et peut-être d’« une seule chair », mais quand même en passant par l’écran de la science et de la technologie et d’une manipulation externe, et qui seront confrontés à une « parentalité » aux figures multiples et incertaines, auront-ils un problème colossal avec leur origine (c’est surtout ce dernier point qui me gêne : je croyais que Sigmund, Lacan et Dolto avaient tout dit là-dessus, et que ce qu’on m’avait enseigné sur l’envahissement mortel, instrumental, des techno-sciences dans notre univers naturel était un grand malheur pour notre monde vécu…, mais j’apprends que je me trompais grossièrement et je n’étais qu’un « phobe »).

… ou peut-être cela sera-t-il sans grande conséquence

Mais peut-être n’y aura-t-il rien du tout, pas ou peu de conséquences tangibles, c’est-à-dire : ce ne sera pas pire qu’aujourd’hui, où nous sommes déjà envahis par tant de techniques qui ont transformé notre vie, et peut-être que la société démocratique et l’Etat providence seront (apparemment) toujours assez forts pour surmonter ou absorber tout ça, ces petits malaises et ces dépressions dans nos civilisations qui résultent de nos inventions.

Personnellement, je suis tenté de penser que le « modernisme » agressif de certains socialistes en matière morale et en permissions données aux individus contribue à démoraliser la société, à lui faire perdre toute orientation aussi en d’autres domaines que les trois sujets concernés – mais en réalité, il faut bien reconnaître que l’éclatement de la « famille » par exemple (alors que « la » famille est en théorie valorisée plus que tout, selon les sondages sur ce qui a valeur !) a déjà atteint de telles dimensions, avec le taux des divorces et le nombre de familles monoparentales, qu’on se demande bien ce qui pourrait encore déstabiliser davantage une situation familiale détériorée (et le statut du mariage en même temps, en tant qu’union d’un homme et d’une femme).

La dégradation de la structure familiale appartient déjà au passé

C’est même la situation catastrophique de la famille nucléaire traditionnelle (un père, une mère, un ou deux enfants) qui permet aux gays de se présenter comme une alternative plus favorable aux enfants que la situation présente… En tout cas, un ami philosophe que j’estime est plus horrifié par la violence faite aux enfants par les divorces démultipliés que par les nouvelles lois en préparation, qui ne l’inquiètent pas du tout. On le voit bien : le point de départ de sa réflexion est la dégradation déjà réalisée du « bloc de l’intime », du début à la fin de la vie. A partir de là, on cherche pragmatiquement des solutions, sans se donner une définition préalable, anthropologique, de l’homme et des rôles différents tenus en principe par les sexes – rôles qui sont déjà très ébranlés.

L’Eglise : instance légitime ou réactionnaire ?

L’Eglise voit et prêche plutôt la catastrophe annoncée (la « civilisation de mort » de notre cher Jean-Paul II), mais il faut bien le dire : ces prophéties de malheur sont assez éloignées de la réalité vécue. Sont-elles bibliques ou évangéliques ? C’est à voir. La catastrophe pour les gens est plutôt dans l’économie, dans le fait d’être inquiet pour leur avenir matériel et leur vie quotidienne. Et chacun veut avoir sa part de bonheur privé, éviter les souffrances – dont les pires sont celles que la « nature », encore elle, leur aurait assignées au point de départ. Out la fatalité et la résignation ! On n’en veut plus, et tous les moyens sont bons pour en sortir (cf. les mères porteuses : on en parle quand déjà ?).

De toute façon, vie privée ou vie publique, l’Eglise est dans l’opposition impuissante, faute d’avoir encore le moindre levier pour influencer les décisions et imposer ses normes. Je crois aussi que depuis 1969 au moins, sinon avant, son opposition à tout, en ces domaines de la vie humaine du début à sa fin, l’a déconsidérée : elle apparaît moins comme une instance légitime avec qui il est intéressant de discuter qu’une institution réactionnaire qu’il faut combattre. Mais quand on dit « l’Eglise » ici, de qui parle-t-on ? Des derniers papes qui ont pris cette orientation rigoriste (et qui sont moins compréhensifs pour les « avancées scientifiques » que Pie XII !) ?

Pas sûr que les cathos soient si ulcérés que ça par le mariage homosexuel…

Dans le bocal catho, seuls s’agitent les « tradis » et les intégristes sur le créneau de la morale privée et contre des lois qui permettent des « avancées ». Que représentent-ils réellement, si on fait abstraction de leur activisme traditionnel, si l’on peut dire, et de l’héritage maurrassien qui semble reprendre chez certains, les plus activistes, un peu de poil de la bête et l’habitude du coup de poing ? Rappelons ce que le très sérieux Jérôme Fourquet, de l’IFOP, dit de la masse des catholiques pratiquants (14% en rassemblant large) : ils privilégient les politiques gouvernementales en matière d’école libre (« privée », pour ceux qui préfèrent) et les politiques de soutien à la famille. Seuls les militants (tradis) s’occupent activement des questions qui font mal, les uns par conviction profonde et sincère fidélité aux enseignements des papes et à l’Eglise, les autres par pure opposition politique, et pour tirer les marrons du feu d’une situation qu’ils croient favorable pour eux.

Est-ce que les catholiques ordinaires seront ulcérés si les homos fondent eux aussi des « familles », avec des avantages similaires ? J’en doute. Est-ce qu’une loi sur la fin de vie et l’euthanasie les inquiètera ? Non, ils pensent qu’ils ne seront pas concernés, eux, le moment venu, parce qu’ils ont une autre conception de la fin de vie et de l’accompagnement des mourants. Est-ce que le mariage homosexuel les gênera ? Probablement pas : il suffit d’aimer, n’est-ce pas (c’est comme au début de la cohabitation juvénile dans les années 70 : « s’ils s’aiment, qu’est-ce qu’on peut leur reprocher ? », disaient les grands-mères). Si on avait encore des doutes, d’innombrables télés, films, livres, etc. se chargent de nous montrer la franche (et même parfois franchouillarde) et saine normalité homosexuelle…

Tout ça fait-il partie de l’avachissement général, de la société molle, dénuée de valeurs et de repères, qui crée ses replis et ses niches identitaires par ailleurs ? Peut-être, mais ce genre de procès n’aboutit pas à grand-chose tant qu’on n’arrive pas à formuler mieux ce qui ne va pas et ce qu’il faudrait changer ou empêcher. Plus juste me semble être la multiplication des « droits-créance », soulignée par Jean-Pierre Rosa, c’est-à-dire des droits qui en fin de compte ne peuvent être honorés, ou qui ne peuvent remplir leurs promesses.

La souffrance a-t-rlle le moindre sens en dehors de la foi ?

En fait, à mon avis, ceux qui promeuvent ces nouvelles lois « qui permettent » veulent surtout qu’elles existent, au nom de l’égalité pour les unes, et pour d’autres au nom de la suppression de la souffrance – un des « programmes » qui meut en permanence la science moderne et les espoirs qu’on place en elle. Mais, de fait, la souffrance a-t-elle encore le moindre sens en dehors de la foi – et en particulier de la croix du Christ ? Mais même là : en quoi les théologiens nous aident-ils à comprendre aujourd’hui (et pour aujourd’hui, je veux dire : pour en parler intelligemment) le sens de la croix ? Il se peut qu’il y ait des choses (pardon pour mon ignorance !), mais je n’ai pas lu ni vu grand-chose récemment sur le thème de la « rédemption ».

Au final, ces lois, à mon sens, concerneront peu de monde – sauf peut-être celle de l’adoption généralisée à tous les couples en tous genres. Même si des homosexuels désirent donner sens à leur amour et leur fidélité en se mariant à la mairie – par un acte public donc –, j’ai tendance à penser que la majorité – et en tout cas l’aile la plus bruyante en faveur d’une loi – n’a aucune envie de se marier. De même, je ne suis pas tellement inquiet sur le nombre de demandes de « suicides assistés ». On veut que la possibilité existe, pour se rassurer peut-être. C’est tout, même si ce n’est pas peu.

L’Eglise devrait dire intelligemment ce qu’elle a à dire

Je sais : la quantité n’est pas tout, ce n’est pas l’argument solide qu’on peut avancer contre les principes. De même pour d’autres arguments d’opportunité. Néanmoins, à l’inverse, s’en tenir aux principes revient toujours au même axiome, qu’avait déjà énoncé Charles Péguy : on a les mains pures, mais il n’y a plus de mains… Personnellement, j’ai tendance à penser que lors des débats à venir, l’Eglise devrait surtout dire intelligemment ce qu’elle a envie de dire – plus intelligemment qu’elle ne le fait, avec plus d’intelligence des situations –, mais sans en faire un cas de guerre et quitte à être (encore une fois) déconsidérée par les uns et par les autres et à mener un combat d’arrière-garde de plus.

Elle devrait laisser à d’autres les arguments apocalyptiques. Elle devrait laisser les gouvernements prendre leurs responsabilités et éviter de vouloir faire de la prophylaxie sociale – une société « propre » selon ses vœux – y compris en matière symbolique : ce temps est fini.

Si elle arrivait à poser question à quelques-uns, des questions qui seraient reçues comme légitimes et non tournées en dérision, ce serait déjà très bien. Mais ça supposerait aussi des réformes intérieures qu’elle ne semble pas prête à faire, déjà sur le rôle des hommes et des femmes dans l’Eglise et l’exercice des pouvoirs « sacrés ». Cela supposerait aussi qu’elle fasse plus d’efforts concrets pour parler déjà aux siens et les convaincre de la justesse de ses positions, et que nous soyons tout compte fait heureux voire fiers d’être catholiques. Qu’elle indique des voies pour faire le Bien dans la Cité politique plutôt que de constamment condamner le Mal qui s’y passe.

De toute façon, l’Eglise catholique fait trop de papiers sur tout : un peu de jeûne là-dessus, et un peu plus d’exercices pratiques positifs, ferait du bien. Mais un vrai « grand papier » de réflexion, qui inclurait l’essentiel des questions posées et des positions exprimées par tous les catholiques, aurait peut-être, en l’occurrence, du sens et serait éclairant.

Une attitude unilatérale d’opposition n’a aucun sens

Ce que nous (nous l’Eglise) n’arrivons pas à concevoir, c’est que ce monde et sa politique se fasse sans nous, comme si nous étions encore et toujours un tiers parti qui pourrait influer, en soi et de soi (simplement du fait que nous sommes la religion du pays, par une légitimité purement historique et indiscutée), sur les décisions, sur la culture, sur le droit, sur la loi, etc., alors que ce temps est déjà derrière nous. Il n’est plus possible d’imposer sa parole qu’en passant par les canaux de légitimation modernes : l’élection, les décisions justes, l’action reconnue légitime dans une place qu’il faut créer, trouver, imposer d’une certaine manière…

La « déférence » qui continue certes en faveur de l’Eglise dans certains milieux n’a souvent pas grand chose à voir avec la légitimité : c’est ou de l’héritage historique ou de la bienséance, ou, comme on le voit de-ci de-là, à droite, un « maurrassisme » culturel qui garde l’Eglise comme pilier moral et surtout esthétique dans une société laide moralement et branchée sur l’art comme elle ne l’a jamais été, comme un mort-de-soif… La seule façon juste de se poser serait d’avoir des élus politiques chrétiens, mais pour les problèmes en discussion, ce ne serait pas une garantie, parce qu’ils sont des élus du peuple et non des délégués de l’Eglise, et qu’ils ont aussi une conscience morale pour décider de ce qu’ils ont à faire et de ce qui est juste ou non.

Mais de toute façon on ne peut pas attendre qu’il y en ait beaucoup dans l’avenir proche… J’en déduis que c’est plutôt la position de l’Eglise, qui voudrait encore influer sur les décisions, qui devrait se repenser sur ces questions et sur d’autres. Elle n’a pas à faire profil bas pour autant, mais la position unilatérale d’opposition (attendue) n’a aucun sens.

Ma position est que les chrétiens peuvent être éclairés par leurs Eglises, mais qu’ils et elles ne peuvent plus imposer la loi politique et compter sur elles pour soutenir leurs positions éthiques (et s’ils sont d’accord avec les lois « qui permettent », tant mieux ou tant pis pour eux !). C’est une conséquence de la sécularisation radicale que nous avons vécue ces trente dernières années : plus de « théologico-politique » possible, sauf pour les intégristes et les fondamentalistes, qui en donnent l’image la pire !

Tout faire pour éviter une sorte de marginalisation

Je ne dis pas que c’est bien, j’aurais plutôt tendance à penser le contraire. Mais c’est un fait que nous en sommes là. Certains, que je connais et qui ne sont pas des intégristes du tout ni des tradis, ont voté contre Hollande à cause de ses trois projets. Ils ont à la fois raison et tort : raison, parce qu’en démocratie on a le droit de s’opposer en globalisant une question particulière, et qu’ils ont pris leurs responsabilités pour empêcher quelque chose dont ils ne voulaient pas. Tort, parce qu’ils en sont restés à une position purement éthique finalement, qui n’empêchera rien. Mais peut-être est-ce la seule forme de protestation encore possible. Sauf qu’il faut tout faire pour éviter une sorte de marginalisation, ou de vie en marge, ou de célébration de l’étrangeté catholique dans ce monde (à cet égard, je crains qu’on ne nous lise un peu trop souvent, par les temps qui courent, la « lettre à Diognète », en la tirant dans le sens d’un séparatisme un peu sectaire).

En 1974, après les débats sur la loi Veil (loi sur l’IVG), Témoignage chrétien avait résumé la position des cathos de gauche de l’époque : « Oui à la loi sur l’IVG, non à l’avortement ». C’était plausible comme position, même si les extrémistes de l’avortement ont cherché depuis ce moment à banaliser totalement cet acte et à le rendre « sans importance » (on l’a encore vu récemment dans une tribune publiée par des « féministes » dans Libération). Avec les trois lois qui nous attendent, je ne suis pas sûr que la position simple de TC soit encore possible. Il y a entre elles des points communs et de fortes différences éthiques, philosophiques, religieuses, avec aussi des conséquences différentes, dans une société profondément changée en matière légale, morale et religieuse.

Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions.

Cet article a été publié sur le blog  http://chretiensdegauche.eu/

Gerhard Ludwig Müller, nouveau préfet pour la Congrégation pour la Doctrine de la Foi

Voici la traduction française que j’ai faite du communiqué de presse du mouvement populaire « Nous sommes Eglise », suite à la nomination du nouveau préfet pour la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. La personnalité de Gehrard Ludwig Müller n’inaugure rien de bon quant à la volonté de réforme et d’ouverture au monde de l’Eglise catholique.

Nous sommes Eglise : Repenser la question de Dieu ou stagnation dogmatique ?

 

Munich, Ratisbonne, Rome, le 2 juillet 2012

Communiqué de presse à l’occasion de la nomination de l’évêque, le Professeur Docteur Gerhard Ludwig Müller, en tant que Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Comme le pape Benoît XVI a nommé l’évêque de Ratisbonne, le Professeur Docteur Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, celui-ci prend sa fonction dans une phase particulièrement difficile de l’histoire de l’Eglise, où il s’agit de mettre en place la réception et la mise en œuvre du Concile Vatican II, dont l’ouverture a eu lieu exactement il y a 50 ans. On verra très rapidement si avec le Professeur Docteur Gerhard Ludwig Müller les fenêtres du Concile Vatican II seront à nouveau davantage ouvertes afin que l’Eglise puisse agir dans le monde, ou si on fermera encore les derniers volets afin de s’isoler du monde.

Le mouvement populaire Nous sommes Eglise souhaite au futur préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi que Dieu le bénisse afin qu’il puisse s’acquitter de cette tâche à très haute responsabilité pour le bien de l’Eglise.

Avec le Professeur Docteur Gerhard Ludwig Müller arrive de nouveau à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, un homme qui, comme son prédécesseur Joseph Ratzinger, a acquis une haute qualification scientifique dans des facultés de théologie catholiques allemandes. Ses publications parues jusqu’à présent révèlent une connaissance approfondie de la dogmatique. C’est sans doute la vision immuable et traditionnelle de son ouvrage traitant de la dogmatique catholique, paru en 1995, qui fut déterminante dans le choix de sa personne par le pape.

La question déterminante sera de savoir quelles évolutions du concile ou quelles évolutions actuelles le théologien Gerhard Ludwig Müller encouragera ou autorisera dans sa future fonction. Et s’il aura l’envergure intellectuelle et spirituelle nécessaire pour repenser la question de Dieu et pouvoir ainsi répondre d’une façon créative et innovante aux défis que lui lancent la théologie contemporaine et l’athéisme moderne.

Une autre question importante sera de savoir si ses contacts amicaux durant de longues années avec les théologiens de la Libération d’Amérique latine, et spécialement avec leur père spirituel Gustavo Gutierrez, pourraient déboucher sur une réhabilitation de la théologie de la Libération, que Ratzinger avait combattue durant des décennies. Justement, compte tenu de l’éveil et du développement vertigineux du continent sud américain, la théologie de la Libération est d’une importance capitale en tant que porte parole des opprimés.

Müller a participé aux pourparlers avec la fraternité Saint Pie X et a, sans doute compte tenu des expériences qu’il avait faites dans son diocèse, une attitude très réservée, voire de rejet, à son égard. En tout état de cause, il refuse aussi avec véhémence l’ordination des femmes, comme il l’avait encore écrit récemment dans un article « orthodoxe », dans le 6e cahier datant du 6 juin 2012 de la revue « Stimmen der Zeit », qui devait être publié sur ordre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à l’encontre de l’ordre des jésuites. Dans bien d’autres domaines, comme par exemple celui de l’œcuménisme, dont il avait la charge au sein de l’épiscopat allemand, Müller défend la position officielle catholico-romaine de la différentiation plutôt que celle de la réconciliation. En ce qui concerne les initiatives des prêtres qui se mettent en place dans toute l’Eglise à travers le monde en vue d’obtenir des réformes, il est à craindre qu’il mettra tout en œuvre pour les empêcher et les combattre en les faisant passer pour antichrétiennes et diamétralement opposées à la foi catholique.

Ses dix années de fonction dans le diocèse de Ratisbonne ont été caractérisées par la survalorisation de l’importance de l’épiscopat et de la personne de l’évêque. En licenciant ou en mettant à l’écart des laïcs élus dans des instances diocésaines, ou en imposant de sévères sanctions disciplinaires à des prêtres contestataires, il a très rapidement créé un climat de servilité et de peur dans son diocèse. Sévir contre les instigateurs de réformes était plus important pour lui que le dialogue, imposer la discipline ecclésiastique était plus important pour lui que de rectifier des abus évidents, dénigrer ceux qui pensent autrement que lui était plus important que de tendre une main réconciliatrice. Dans la manière de gérer les abus sexuels dans le diocèse de Ratisbonne, il a pris de très mauvaises décisions et jusqu’à ce jour il ne veut toujours pas admettre que des causes structurelles à l’intérieur de l’Eglise catholique romaine en sont en grande partie responsables.

Contacts de presse :

Sigrid Grabmeier, Tél : +49 (0) 170 8626 290, E-Mail : grabmeier@wir-sind-kirche.de

Magnus Lux, Tél : +49 (0) 176 41266392, E-Mail : Famlux@t-online.de

Christian Weisner, Tél : +49 (0) 172 518 40 82, E-Mail : presse@wir-sind-kirche.de

Adresse du site Internet : http://www.wir-sind-kirche.de/

Le Mariage homosexuel

Jean Rigal m’a envoyé une réflexion que je publie sur mon blog. C’est une piste qui permet de réfléchir au mariage homosexuel

Le projet d’une loi sur le mariage homosexuel et l’adoption m’interroge, en tant que citoyen et en tant que « croyant ».

Loin de toute polémique politicienne, trois questions me viennent à l’esprit. Elles représentent, à mes yeux, autant d’enjeux par rapport à cet important débat, aux dimensions diverses.

L’argument généralement avancé en faveur du « mariage gay » tient, pour l’essentiel, dans la proclamation en forme de slogan : « le mariage pour tous ». Autrement dit, le mariage homosexuel est revendiqué au nom de l’égalité entre les français. L’interdire constituerait une intolérable « discrimination ». Je pense que beaucoup de couples homosexuels expriment, ainsi, une souffrance et traduisent non seulement le besoin légitime de ne pas être méprisés dans la société mais d’être reconnus à part entière. A cet égard, il reste beaucoup à faire, et peut-être à revoir, dans ce sens, les dispositions du « Pacs ».

Mon interrogation est la suivante : la notion d’égalité inscrite dans la Constitution française et rappelée sur la façade de nos édifices publics est-elle compatible avec des différences ? Oui, certainement. Pour moi, le respect de l’égalité non seulement admet mais exige un autre respect : le respect des différences, qu’il s’agisse de l’âge, de l’origine, de la culture, du statut conjugal. C’est ainsi que se côtoient des personnes célibataires, mariées, pacsées, divorcées ou vivant d’autres situations de vie de couple plus ou moins reconnues…

Je constate que certains courants « féministes » ne manquent pas de revendiquer, avec raison, la place des femmes dans la société et parfois dans l’Eglise, notamment en matière de « ministères ». Il ne s’agit pas alors de « se calquer » sur le ministère exercé par les hommes mais de le vivre d’une manière « autre », selon la condition féminine, en l’occurrence. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres.

Peut-on  parler de  « mariage »  ( union d’un homme et d’une femme selon le Dictionnaire et le langage courant) pour  un couple homosexuel ?  Y a-t-il équivalence ? – Egalité, oui.  Même identité, sûrement pas. « La différence sexuelle » demeure radicale, avec les conséquences qu’elle entraîne pour assurer et structurer la vie des humains et l’avenir de l’humanité.

Les chrétiens se réfèrent aussi, en ce domaine comme en bien d’autres, au message biblique. Dans le deuxième chapitre de la Genèse, le langage symbolique prend une singulière importance. Il ouvre de larges horizons. Que lit-on ? « L’homme s’écrie : voici cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair ; car celle-ci on l’appellera femme, car c’est de l’homme qu’elle a été prise. » (Gn. 2,2). Que dit ce texte ? – D’une part, Adam reconnaît la femme égale à l’homme, comme membre à part entière de la communauté humaine. D’autre part, la femme reste formellement différente, c’est-à-dire une autre personne et un vis-à-vis irréductible. Elle s’appellera « ishâh » (femme) féminin de « ish » (homme).

Dans le premier chapitre de la Genèse, on lit encore : «  Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance…homme et femme il les créa…Soyez féconds… remplissez la terre et dominez-là. » (Gn. 1, 26-30).

Ces textes fondateurs sont riches d’enseignement, au moins sur deux points concernant ce que nous appelons le mariage : celui-ci concerne l’union d’un homme et d’une femme et il est ouvert à la naissance de nouveaux êtres.  Employer le même mot « mariage » pour désigner deux réalités foncièrement différentes  me paraît ne pas respecter ces réalités et introduire, de surcroît, la confusion.

Ma deuxième question concerne « les droits de l’enfant ».  On ne cesse de parler « des droits des individus » (en fait, des adultes). Et si l’on se demandait « Qu’en est-il des droits de l’enfant » ? Il est généralement reconnu que pour structurer sa personnalité, une personne a besoin qu’interviennent « image paternelle et image maternelle ». Certes, l’homoparentalité est largement répandue. Est-elle forcément bénéfique pour qu’un enfant se construise ? Faut-il en élargir l’application et l’ériger en principe ? On peut, au moins, se poser la question. D’autre part, dans « quel gouffre d’inconnu » engage une naissance extérieure au couple et produite « dans des conditions très artificielles » (C. Delorme) ?

Ma troisième question concerne la vie sociale. Je pense que ce débat a quelque chose à voir avec « le lien social » auquel beaucoup de français de tous bords sont attachés. A-t-on réfléchi « aux conséquences sociales »  (J.L. Schlegel) de l’ouverture  envisagée ? N’est-on pas enclin à trop considérer les choses dans la perspective très « libérale »  des libertés individuelles où chacun réclame « son dû », et devient « son maître à penser » et « son centre de décision » ? Prend-on suffisamment en compte les incidences institutionnelles, éducatives, sociologiques, morales que paraissent entraîner ces profondes modifications ?

Je sais que ces réflexions sont loin de faire l’unanimité. Je n’ignore pas que des groupes de pression existent et que les sondages d’opinion se montrent favorables au projet de loi. Mais, après tout, il n’est pas humiliant d’être minoritaire quand on croit que des valeurs importantes sont en cause.

Je recevrai, avec reconnaissance, vos remarques critiques à ces interrogations, en espérant que vos propres réflexions m’aideront à y voir plus clair dans ce complexe débat.

Jean Rigal.

Adresse mail :    jeanrigal.theo@orange.fr

Adresse  Postale : Jean Rigal, 3 rue Maurice Bompard ,  12000   Rodez .

Oecuménisme, quel est ton visage?

Pour vivre l’œcuménisme il est bon d’être d’abord au clair avec sa propre tradition religieuse et de connaître autant que cela se peut les autres traditions et ne pas se contenter de coller des étiquettes sur le dos des personnes, qui donnent souvent des a priori même parfois faux sur ceux qui ne font pas partie de mon Eglise. Il y a aussi des conceptions assez différentes de l’œcuménisme. Sans parler des intégristes pour lesquels l’oecuménisme est le diable en personne, vous avez ceux qui pensent que faire de l’oecuménisme consiste à ramener les autres dans l’Eglise catholique. Et ma petite cervelle arrive difficilement à concevoir que quelqu’un qui est convaincu que l’Eglise catholique est la seule Eglise voulue par le Christ, puisse avoir une autre vision de l’oecuménisme. Vous avez ceux qui pensent que l’oecuménisme se résume à une relation de bon voisinage. Enterrons la hache de guerre, gommons nos différences et disons que tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil. Je pense que c’est la plus mauvaise manière de défendre la cause de l’oecuménisme. Mais vous avez aussi ceux qui se laissent interpeler dans leur foi par la foi des autres. Ce n’est pas la position la plus facile mais je pense que c’est la plus féconde. Mais l’oecuménisme se vit souvent à la base, sans l’initiative des Eglises institutionnelles. Il s’agit d’un oecuménisme «séculier» ou parfois même «sauvage» qui, contestant les lenteurs et pesanteurs des christianismes officiels, vit et confesse la foi évangéliques en étroite solidarité avec les luttes pour l’avenir de l’humanité.

L’œcuménisme se vit à plusieurs niveaux. Au niveau institutionnel. Il s’agit là de dialogues à deux ou plusieurs Eglises d’une façon officielle. Comme une institution par essence est plutôt conservatrice, ce n’est pas à ce niveau qu’on constate les changements les plus spectaculaires. Il peut néanmoins y avoir des exceptions, pensons à ce qui s’est passé à Vatican II pour l’Eglise catholique. Mais il peut aussi y avoir des reculades. Pensons à Dominus Jesus. Mais globalement, en regardant tout le chemin parcouru, on a néanmoins l’impression qu’on est arrivé à un point de non retour.

Au niveau des théologiens. C’est là qu’en général il y a le plus d’accords. Pensons par exemple à tout le travail qu’a fait le Groupe des Dombes. Mais ces avancées ne sont pas souvent prises en compte par les Eglises. Pensons aussi à la réception que l’on peut au minimum dire mitigée du BEM (baptême, eucharistie, ministères) élaboré par Foi et Constitution en 1982.

Au niveau de la base. Et là cela est tout à fait variable. Mais si la base n’avance pas, le travail des théologiens ne sert pas à grand chose et cela ne fera pas infléchir les institutions. Il est vrai que le chemin est étroit entre deux écueils antagonistes, le syncrétisme d’une part et l’affirmation de son identité au détriment de l’identité de l’autre, d’autre part. Ce travail à la base est important. Il s’agit de faire des actions communes, apprendre à se connaître et dialoguer. Et là on peut évoquer des généralités sur le dialogue, qui en particulier s’appliquent à la démarche œcuménique.  Certes, nous constatons à l’usage que le dialogue est plus difficile à pratiquer qu’à préconiser. Il suppose d’abord que les interlocuteurs acceptent de se situer sur un pied d’égalité. Entrer en dialogue, c’est s’exposer à la parole de l’autre; c’est laisser venir à soi des questions qui risquent d’ébranler des certitudes acquises. Le dialogue me conduit à entendre une vérité différente de la mienne, et cette confrontation peut constituer pour ma cohérence spirituelle une épreuve redoutable. Les deux partenaires ne tardent pas à s’apercevoir que le dialogue est faussé aussi longtemps que chacun cherche à convertir l’autre à ses propres vues.

Quiconque s’engage à fond dans l’expérience du dialogue découvre au surplus que celui-ci ne se réduit pas à un échange de discours. Entendre en vérité la «parole» de l’autre, c’est se laisser questionner par son existence tout entière, sa manière de vivre, ses solidarités naturelles, ses références éthiques, la lumière et la force qu’il tire de ses croyances. Or ceux parmi les chrétiens qui sont allés le plus loin dans cette voie finissent par tenir des propos étonnamment modestes.

Dans notre dialogue à l’intérieur de l’Eglise il en va de même. Il est important que chaque partenaire ait préalablement pris la mesure de sa position et de la tradition qu’il assume. Faute d’un enracinement reconnu comme tel de part et d’autre, le dialogue se réduirait à un échange verbal et se solderait par une connivence dans la médiocrité. Est-ce que je suis bien conscient de ce qui sous-tend ma position et est-ce que je connais aussi le pourquoi de la position de mon interlocuteur?

Cela ne signifie pas que les démarcations de chacun doivent être maintenues telles quelles et à tout prix. Un vrai dialogue pourra conduire au démantèlement de certaines positions en tant que citadelles. On ne surmonte pas les obstacles en les ignorant. C’est au contraire la non-appropriation des sensibilités confessionnelles qui transforme celles-ci en machines de guerre. Vidées de leur substance évangélique, elles se dégradent en complexes idéologiques, exclusifs les uns des autres. Il s’agit, non d’opter pour ou contre telle sensibilité, mais de les inscrire dans la logique d’une existence centrée sur l’Évangile.

Mais l’œcuménisme est confronté aujourd’hui à de multiples défis nouveaux. Après cent ans d’œcuménisme, le monde chrétien apparaît aujourd’hui plus divisé que jamais. Si on comptait 1900 dénominations chrétiennes en 1900, on les évalue à 38000 aujourd’hui. Il faut aussi dire que le centre de gravité s’est déplacé vers l’hémisphère sud. Ainsi, alors que le nombre de chrétiens continuera de progresser dans les autres continents, il régressera en Europe, tandis que l’Amérique latine et l’Afrique rassembleront davantage de fidèles qu’elle. Même l’Asie, encore si peu christianisée, devrait bientôt la dépasser. On en devine les conséquences pour le mouvement œcuménique. Les débats doctrinaux portés par l’Europe où sont nées les divisions ne seront plus les questions de la majorité des chrétiens. Il y a aussi la transformation des mentalités. D’abord, le discrédit général des institutions et de leurs discours, jugés idéologiques : il touche directement les grandes Eglises et leurs affirmations doctrinales. Mais aussi une montée de l’individualisme et une recherche de plus en plus pressante de l’épanouissement personnel sur fond émotionnel. Il y a aussi le développement considérable des églises évangéliques et pentecôtistes. Qui souvent ne sont pas particulièrement motivées par l’œcuménisme. Il y a aussi beaucoup de personnes qui sont touchées par la figure de Jésus mais peu enclines à s’engager dans une communauté. C’est en particulier le cas des jeunes qu’on ne voit plus guère dans nos Eglises, si ce n’est certains qui, recherchant des repères stables, ont plutôt un comportement traditionnaliste.

Ainsi, le mouvement œcuménique apparaît confronté au défi de devoir faire face à une situation bien plus complexe que lorsqu’il naquit, il y a environ un siècle. Cette complexité pourrait nous décourager. Elle doit être au contraire un stimulant sur un chemin où l’Esprit n’a pas fini de nous surprendre.

Certaines personnes ont déjà des difficultés à sortir du cercle de leur Eglise pour aller dans le cercle plus large de l’œcuménisme, qui est le dialogue avec d’autres confessions chrétiennes. Mais ce cercle est englobé dans le cercle plus large du dialogue interreligieux. Il s’agit de la rencontre avec différentes religions du monde, à l’exemple de ce qui s’est passé à Assise. Il existe encore un cercle plus large, qu’on pourrait appeler interconvictionnel. En effet au niveau de la spiritualité on peut trouver des convergences avec les agnostiques ou les athées. Certaines personnes vont jusqu’à se poser la question, si on ne peut pas concevoir une spiritualité sans Dieu. Ces différents niveaux ne sont bien évidemment pas du même ordre, mais pour qu’il puisse y avoir un dialogue de qualité entre tous les hommes de « bonne volonté », il est nécessaire d’élargir notre réflexion, sinon on risque de passer du ghetto confessionnel au ghetto chrétien, car il faut bien le reconnaître, l’œcuménisme n’est de loin pas le centre d’intérêt de tous nos contemporains. Et cela, tout en affirmant notre identité mais pas au détriment de l’identité de l’autre.

Nuit des Veilleurs : Une voix dans le silence

Voici le texte de la méditation sur 1 Rois 19, 11 – 14, que j’ai proposée lors de la Nuit des Veilleurs à Sarreguemines

Ce passage biblique de la rencontre d’Elie avec Dieu au mont Horeb m’a toujours fasciné. C’est la raison pour laquelle je l’ai choisi comme thème de la Nuit des Veilleurs 2012. Dieu n’est pas dans le vent violent, il n’est pas dans le tremblement de terre, il n’est pas dans le feu mais dans le bruissement d’un souffle ténu, que certains auteurs traduisent par « Il était dans le bruissement du silence »

Ce texte en dit long sur la manière dont Dieu se révèle et nous aide à entrevoir une facette de Dieu parmi de nombreuses autres, mais en même temps en exclut d’autres. Certaines de nos représentations humaines de Dieu ne collent pas. Dans des textes apocalyptiques, il apparait dans toute sa gloire dans les nuées du ciel. Cela donne l’image d’un super Louis XIV avec toute sa cour, son faste et son blingbling. Mais déjà, si nous réfléchissons à son incarnation, elle ne se fait pas dans la cour des grands, ni même dans le milieu sacerdotal, mais au milieu des bergers, qui, il faut le rappeler, faisaient partie des rejetés de la société de l’époque. Ce Dieu est venu non pas pour être servi, mais pour servir. C’est lui qui a lavé les pieds de ses disciples. Il est venu dans la discrétion.

Le problème est encore le même pour nous aujourd’hui. Il est vrai que certaines sensibilités ont l’impression de le voir à tous les coins de rue. Et de dire par exemple que c’est une évidence que Dieu est présent dans les merveilles de la création. On dit aussi facilement qu’il est présent dans chaque homme. Mais au-delà de ce discours convenu, sommes nous toujours convaincus de ces affirmations ?

Certains disent aussi que si tout leur réussit, ils vivent dans la bénédiction de Dieu. Et on pense bien sûr que, si nous sommes dans notre bon droit, Dieu est avec nous. Tout le monde connaît le « Gott mit uns » de l’armée allemande. Mais Busch n’a pas fait mieux lors de l’invasion de l’Irak. Le hic, c’est que Sadam en face, essayait aussi de mettre Allah dans le coup. De la même manière, à l’inverse, si cela va mal, c’est une punition de Dieu « Qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? ». Mais cette façon de voir a entièrement éclatée par exemple après ce qui s’est passé dans les camps de concentration. La réflexion théologique sur Dieu ne peut plus suivre les chemins classiques après ce qui s’est par exemple passé à Auschwitz. Où était Dieu à ce moment là ? Se désintéressait-il de l’humanité ou alors, comme certains le disent, n’est-ce pas une preuve qu’il n’existe pas. Et il est vrai que le mal, la souffrance, sont des pierres d’achoppement aussi bien pour les croyants que pour les incroyants.

Mais revenons à la méditation de notre texte. Dieu se manifeste toujours dans la discrétion, dans le murmure d’une brise légère. Il faut donc toute notre attention pour percevoir sa présence. Là, dans la solitude d’une caverne, dans le silence de la brise légère Elie a vécu l’expérience d’une communion profonde avec son Seigneur, expérience de communion qui lui a redonné courage pour reprendre la route. Elie guette la venue de Dieu. C’est d’abord un effrayant ouragan. « Mais Dieu n’était pas dans l’ouragan ». Dieu ne veut pas nous faire peur. Nous aurions bien tort d’attribuer n’importe quel cataclysme à une intention de Dieu de nous faire peur. Au contraire, Dieu vient apaiser nos craintes. Et puis voilà un tremblement de terre. « Mais Dieu n’était pas dans le tremblement de terre ». Dieu ne cherche pas à détruire. « Pour ceux qui l’aiment, Dieu tire du bien de tout »  dira Paul écrivant aux Romains. Et puis voilà un feu. « Mais Dieu n’était pas dans le feu ». Même pour purifier la foi et la fidélité d’Elie, quelle que soit ses fautes, ses infidélités, Dieu, qui en Jésus se soumettra à l’épreuve de la Croix, ne soumettra pas Elie à l’épreuve du feu. Et voilà, enfin, « le murmure d’une brise légère ». Un vent léger qui est un grand soulagement. Dieu vient pour soulager, pour consoler, encourager, rendre des forces.

Quand Elie entend ce vent léger, il sait que Dieu est là. « Il sort, il se tient à l’entrée de la grotte, et se voile le visage avec son manteau ». Quelque proche que Dieu veuille être de nous, quelqu’amitié qu’il nous témoigne, nous ne pouvons jamais oublier que c’est l’infiniment grand qui se penche vers nous. Notre attitude devant lui doit être celle d’Elie : la disponibilité. Dieu est dans le murmure de la brise légère ou plutôt, et le texte veut dire cela, Dieu est dans le murmure au plus profond du coeur. Le Seigneur est dans la douceur. Elie a découvert « Je suis ». Comme Moïse, Elie a découvert le Seigneur. « Je suis » est dans ce coeur qui s’ouvre au mystère de Dieu qui se dévoile à lui.  L’expérience du prophète Élie nous montre clairement la manière dont Dieu passe et dit sa présence dans nos vies. Mais Dieu est tellement discret et silencieux, qu’il peut sembler absent de nos vies, de l’histoire de l’humanité.

Comme à Elie, c’est aussi parfois ce qui nous arrive personnellement et comme militant de l’ACAT, d’appréhender l’échec, de fuir la solitude, de ne pouvoir réaliser un travail qui nous avait été confié, de nous trouver à bout de persévérance, de patience et d’espoir ! Combien de fois avons-nous eu l’impression que nos efforts avaient été vains ? Que nous n’étions pas arrivés à changer les choses par exemple quand un condamné à mort est exécuté ? C’est bien par la prière, que nous reconnaissons la présence continue de Dieu et que nous puisons la force pour notre mission.

C’est aussi ce que vivent des victimes de la torture pendant leur détention. Elles se sentent souvent seules, épuisées, à bout de ressources et d’espoir. Mais aussi combien d’entre elles témoignent de ce que la prière et l’action des membres de l’ACAT les aident à vivre et leur redonnent de l’espoir. Il s’agit de toutes celles qui éprouvent le besoin d’entrer en relation avec Dieu dans le « murmure d’une brise légère » pour sublimer toute la violence qui leur est infligée. Ces dernières années un grand nombre d’otages ont fait cette expérience, ils se sont laissé transformer et ont trouvé le courage de tenir.

À travers la prière, au-delà des continents et avec les richesses des cultures, tous les veilleurs du réseau ACAT se sentent en communion, avec tous ceux qui appellent au secours, et croient en l’espérance. Elle leur demande simplement d’ouvrir les yeux et les oreilles car dans de tels cas, le secours, la solidarité et la prière sont « sans frontières ». À chacune de ces personnes pour lesquelles nous intervenons, depuis toutes ces années, nous voulons dire que nous les aimons et que nous les respectons. Solidarité matérielle, solidarité relationnelle et solidarité spirituelle. Prière pour les victimes mais aussi prière pour les bourreaux.

Dieu semble parfois sourd à nos appels. Mais cet apparent silence de Dieu, Jésus l’a aussi expérimenté durant sa passion et sa crucifixion. « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », tel était son cri de détresse. Tels peuvent aussi être les cris des torturés. Et nous savons que Dieu n’était pas absent. Le vendredi saint a débouché sur le matin de Pâques. Telle est notre espérance chrétienne qui porte et donne sens à notre prière.

La ténèbre n’est point ténèbre devant toi, la nuit comme le jour est lumière

Liberté de conscience et liberté de religion

La Conférence des évêques canadiens vient de publier une lettre pastorale sur la liberté de conscience et de religion. On peut télécharger ce document, via le journal La Croix en cliquant ici.

Analysons ce document de 12 pages pour en relever les aspects positifs mais aussi les manquements.

Il est indéniable qu’un des aspects du problème de la liberté de religion est le fait de pouvoir pratiquer librement sa religion et le document fait bien de souligner que cela est loin d’être garanti à travers le monde.

On rappelle la déclaration de Benoît XVI dans son message à l’occasion de la Journée mondiale de la Paix 2011 « Il est douloureux de constater que, dans certaines régions du monde, il n’est pas possible de professer et de manifester librement sa religion, sans mettre en danger sa vie et sa liberté personnelle. En d’autres points du monde, il existe des formes plus silencieuses et plus sophistiquées de préjugés et d’opposition à l’encontre des croyants et des symboles religieux ». Et on ne peut qu’y souscrire.

Et on rappelle la déclaration du Concile Vatican II qui enseigne qu’une personne « ne doit pas être contrainte d’agir contre sa conscience, pas plus qu’elle ne doit être empêchée d’agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse (Dignitatis Humanae, n° 3).

C’est violer la liberté de conscience que d’essayer d’imposer à autrui sa conception de la vérité. Il faut constamment défendre et revendiquer le droit de professer la vérité, mais jamais sans le moindre mépris pour ceux et celles qui pensent autrement. « Nier à une personne la pleine liberté de conscience, et notamment la liberté de chercher la vérité, ou tenter de lui imposer une façon particulière de comprendre la vérité, cela va contre son droit le plus intime» Ceci a été déclaré par Jean Paul II dans son message pour la Journée mondiale de la Paix de 1991. On ne peut s’empêcher de dire « Que c’est beau ». Mais il faut tout de suite ajouter « Que ce serait encore plus beau, si l’Eglise catholique commençait par appliquer cela pour elle-même » Car vous viennent à l’esprit l’impressionnante liste des théologiens condamnés par l’Eglise catholique et la liste des exclus qu’elle fabrique elle-même : les prêtres mariés, les divorcés remariés, les homosexuels.

Mais en poursuivant le document, ce que je viens d’évoquer semble être hors sujet. On peut y lire « Si nous pensons que la liberté de suivre sa conscience revient à suivre son sentiment subjectif, nous oublions que cette liberté a pour orientation essentielle d’agir conformément à la vérité objective. Le droit d’agir selon sa conscience doit donc s’accompagner de l’acceptation du devoir de la conformer à la vérité et à la loi que Dieu a inscrite dans nos cœurs » Et si nous n’agissons pas selon cette « vérité objective », il nous faut éduquer notre conscience.

Qu’est ce que cette vérité objective ? On se réfugie derrière Dieu en disant que c’est celle que ce dernier a révélée. Mais si on regarde de très près, une bonne partie de cette vérité a été fabriquée par l’Eglise, qui prétend que c’est Dieu qui en a voulu ainsi. Quelques exemples : Le discours officiel prétend que c’est Dieu qui a voulu que la femme ne devienne pas prêtre ou que le prêtre reste célibataire. Utiliser une méthode de contraception, c’est aller contre la volonté de Dieu. Et on pourrait multiplier les exemples. Et au Katholikentag, l’évêque de Ratisbonne, Mgr Gehrard Ludwig Müller, proche du pape a déclaré que ceux qui mettent cela en cause font partie des gens qui n’obtenant rien de l’existence, s’accrochent aux événements, pour promouvoir une forme d’existence parasitaire.

Il n’y a qu’une vérité objective, c’est celle professée par l’Eglise catholique et il est tout a fait impossible de mettre sur un même pied d’égalité la vérité et l’erreur. Il s’agit d’un discours totalitaire, mais pas d’une reconnaissance effective de la liberté religieuse et de la liberté de conscience. Ces dernières ne se résument pas à avoir la liberté d’exercer sa religion et d’entrer en résistance contre un état qui met en place des centres d’interruption de grossesse. La liberté de conscience et la liberté de religion signifient que chacun a le droit de choisir sa religion ou de choisir de ne pas en avoir. Cela peut aussi signifier entrer en résistance à l’intérieur de l’Eglise catholique, comme le font par exemple les prêtres autrichiens et bien d’autres personnes,  quand la dignité humaine y est bafouée. Pensons à l’apartheid qui y est pratiquée vis-à-vis des femmes ou vis-à-vis des laïcs.

Hans Küng et le Katholikentag

Voici le document que mon amie Lucienne Gougenheim, membre de NSAE, vient de m’envoyer :

Le théologien Hans Küng a refusé l’invitation de venir célébrer le 50e anniversaire du Concile Vatican II, lors du Katholikentag à Mannheim (Allemagne), les samedi 19 et dimanche 20 mai.

Il a donné à son refus de participer à ce qu’il a appelé le « Gala du Concile » une explication de 4 pages dont sont extraits les 2 passages suivants :

« J’ai été honoré de recevoir l’invitation mais est-on d’humeur à une célébration à une époque où l’Eglise est dans une telle détresse douloureuse ? »

« A mon avis, il n’y a aucune raison de faire un gala festif. Mais plutôt un service honnête de pénitence ou un service funèbre pour le Concile ».

Il a fait par ailleurs, à l’issue de la rencontre, une déclaration que le réseau IMWAC, International Movement We Are Church (auquel appartiennent NSAE, Nous Sommes Aussi l’Eglise, non pas une Autre Eglise mais une Eglise Autre, et FHEDLES, Femmes et Hommes, Egalité, Droits et Libertés, dans les Eglises et la Société) s’est chargé de diffuser :

Le Pape provoque à la désobéissance

À Mannheim, c’est en général la colère et la frustration qui dominaient aussi bien du côté des « alternatifs » que du Katholikentag officiel, au sujet de l’immobilisme concernant les réformes internes. En total contraste avec cette aspiration, le Pape Benoît XVI prépare de toute évidence une réconciliation définitive de l’Eglise Catholique Officielle avec les traditionalistes de la Fraternité Saint‐Pie X, leurs évêques et leurs prêtres. Ceci doit se passer même si ses membres continuent de refuser les textes décisifs du Concile, ceci au moyen d’astuces de droit canonique pour les intégrer dans l’église. Le Pape devrait être formellement prévenu, avant tout par les évêques, car :

1.         Le Pape ferait entrer définitivement dans l’Eglise des évêques et des prêtres dont l’ordination n’est pas valide. Selon la Constitution Apostolique de Paul VI « Pontificalis Romani recognitio » du 18 Juillet 1968, les ordinations d’évêques et de prêtres faites par l’archevêque Lefebvre n’étaient pas seulement illicites, mais elles étaient aussi invalides. Ce point de vue est soutenu entre autres par Karl Josef Becker SJ, qui est l’un des principaux membres de la « Commission de Réconciliation » et qui est aujourd’hui cardinal.

2.         Une telle décision scandaleuse éloignerait davantage le Pape Benoît du Peuple de Dieu, en plus de son attitude hautaine déplorée de toutes parts. La doctrine classique sur le schisme devrait lui être un avertissement. Selon cette doctrine, un schisme arrive dans l’Eglise quand on se sépare du Pape, mais aussi quand on se sépare du reste du corps de l’Eglise. «Ainsi le Pape peut aussi devenir un schismatique s’il ne veut pas maintenir l’unité et l’attachement dû avec la totalité du corps de l’Eglise. » (Francisco Suarez, éminent théologien espagnol des XVIe et XVIIe siècles)

3.         Selon ce même droit canonique, un Pape schismatique perd son ministère. Tout au moins il ne peut pas compter sur l’obéissance. Le Pape Benoît encouragerait alors un mouvement déjà croissant de la « désobéissance » envers une hiérarchie qui désobéit aux Evangiles. Il aurait alors la responsabilité exclusive pour l’immense fossé et pour la discorde qu’il aurait lui‐même provoqués au sein de l’Eglise.

Au lieu de se réconcilier avec la Fraternité Saint‐Pie X, ultraconservatrice, antidémocratique et antisémite, le Pape ferait mieux de se réconcilier avec la majorité réformatrice des Catholiques et de s’occuper de la réconciliation avec les Eglises de la Réforme, et de tout l’œcuménisme. Ainsi il pratiquerait l’unité et non la division.

Prof. Dr. Hans Küng

(traduction française de Pierre Collet)

Je persiste et je signe : Vatican II se situe dans la discontinuité et la rupture par rapport à ce qui a précédé

Devant les membres de la Conférence épiscopale italienne réunis en assemblée plénière du 21 au 25 mai 2012, Benoît XVI a réaffirmé jeudi 24 mai 2012 son opposition à une lecture du Concile Vatican II selon « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture ». Ce faisant, il a réaffirmé une nouvelle fois la ligne définie lors de son discours à la Curie romaine le 22 décembre 2005, considéré comme le programme de son pontificat. Ceci est relaté dans le journal La Croix du 25 mai 2012, mais cela ne sert à rien de donner la référence puisqu’il s’agit d’un document protégé.

Vatican II, continuité ou rupture? Tout dépend de la définition précise qu’on donne à ces mots. Si on dit que la continuité signifie que rien n’a changé, vous trouverez peu de personnes qui parleront de continuité. Si rupture signifie que l’Eglise d’après Vatican II n’a plus rien à voir avec celle d’avant Vatican II, on ne peut pas parler de rupture. L’Evangile et le Credo par exemple sont des références aussi bien d’avant que d’après Vatican II. Par contre lorsque les changements dans un certain nombre de domaines sont très profonds, il n’est plus possible de parler de continuité, on est donc obligé de parler de rupture.

La thèse dominante est que Vatican II est une rupture : le Concile a lancé une dynamique nouvelle et radicale, l’aggiornamento, à laquelle l’Église doit travailler en fidélité à un « esprit du Concile ». De l’autre côté, une autre thèse, jadis minoritaire mais montante, conteste l’idée que le Concile avait, dans ses gènes, le projet d’un changement profond. Cette thèse a grandi en force depuis l’arrivée aux commandes de Benoît XVI. Celui-ci participa au Concile comme expert. Pas question donc de renier son bébé. Le 22 décembre 2005, il prononce un discours dans lequel il édicte la juste interprétation. Il récuse l’idée d’une « rupture » dans l’histoire, même s’il s’agit de l’interprétation communément admise. Car, dit-il, il ne peut exister deux Églises, celle d’avant 1965 et celle d’après. Le pape propose son interprétation : celle de la « réforme », de la « nouveauté dans la continuité ». Pour lui, Vatican II ne devait être qu’un simple retour aux sources (à la Bible, aux Pères de l’Église), mais on serait allés trop loin, notamment dans la liturgie. Dans sa volonté de réécrire l’histoire, Benoît XVI évite pourtant de se confronter aux évidences qui font conclure à une révolution copernicienne : il suffit de penser à l’attitude de l’Église face au judaïsme, à sa réconciliation avec le protestantisme et l’orthodoxie, et surtout à son acceptation de la liberté religieuse.

On a effectivement assisté à une révolution copernicienne dans la façon dont l’Église se conçoit elle-même et envisage son rapport au monde, aux autres confessions chrétiennes et aux autres traditions religieuses. Avec la constitution Lumen Gentium, on passe d’une Église comprise comme société parfaite, dans une perspective juridique, à une Église communion, une communion d’Églises locales. De la conception pyramidale de l’Eglise, on est passé à la conception Eglise peuple de Dieu. Mais dès 1974 le théologien Ratzinger a mis en cause cette conception en disant qu’il s’agit d’une part d’une notion d’Ancien Testament et d’autre part d’une notion trop sociologique (cf son livre « Entretiens sur la foi »). Et d’ailleurs dans la même logique, il a désavoué, voire combattu la théologie de la libération.

Vatican II représente une rupture par rapport à ce qui a pu être enseigné auparavant quant au droit à la liberté religieuse. Durant des siècles, l’Église a été tentée de sacrifier les droits de la personne aux droits absolus de la vérité révélée. Vatican II affirme les droits imprescriptibles de la conscience humaine et reconnaît la liberté de ne pas croire. La conscience est un sanctuaire inviolable et la foi ne peut jamais résulter d’une contrainte. Mais la notion de liberté religieuse, actuellement on la vide complètement de son intuition d’origine. On met en avant que cela signifie que les états doivent garantir aux catholiques d’exercer leur religion, alors que la liberté religieuse signifie la liberté de choisir sa religion ou de choisir de ne pas en avoir du tout, ce que des théologiens de cour qualifient d’idée maçonnique à laquelle le Concile Vatican II n’a jamais pensé.

Le débat sur la bonne interprétation du Concile est un débat toujours ouvert. Certains veulent distinguer l’esprit du Concile et les textes. Il est vrai que les textes sont souvent ambigus. En effet, pour parvenir à la plus grande unanimité des pères conciliaires lors des votes, il est arrivé que l’on juxtapose le point de vue d’une minorité irréductible et celui de l’écrasante majorité. C’est le cas, par exemple, à propos du pouvoir épiscopal. Le Concile a juxtaposé le principe de la collégialité et l’autorité absolue du pontife romain. Il est donc souhaitable d’interpréter les textes en fonction de l’esprit qui animait tous les pères du Concile, celui d’une conversion de l’Église elle-même, dans sa fidélité à l’Évangile.

Sur l’année de la foi dans laquelle doit se célébrer le 50e anniversaire de l’ouverture de Vatican II, je me suis déjà exprimé (cliquer ici). Mais comment peut-on naïvement croire que les intégristes vont réintégrer l’Eglise catholique en acceptant Vatican II sans qu’on dise qu’il se situe dans la continuité de ce qui précède ? Et on oublie, ou on fait passer par pertes et profits, les milliers de croyants qui quittent l’Eglise catholique, parce qu’ils la jugent d’un autre âge et qu’elle ne correspond pas du tout à leurs aspirations de croyants ? N’est-ce pas une des caractéristiques d’une secte de s’imaginer être les seuls à être dans la vérité et que tous ceux qui ne la rejoignent pas vont à leur perte ? Faut-il que l’Eglise implose par elle-même avant que ses dirigeants comprennent cela ? Depuis le Katholikentag de dimanche dernier je sais qu’avec ce que je viens d’écrire, je fais partie des gens qui n’obtenant rien de l’existence, s’accrochent aux événements, pour promouvoir une forme d’existence parasitaire. Attention : il est interdit de rigoler ! Celui qui a dit cela le croyait vraiment et ceci est d’autant plus inquiétant.

A propos du Katholikentag 2012 à Mannheim

Le président de la Conférence des évêques de France, après s’être illustré par « Il ne suffit pas d’avoir une jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête », s’était illustré à nouveau en disant « Or, la multiplication des divorces et l’éclatement des familles ne sont-ils pas une forme de polygamie qui ne dit pas son nom ?  » Mais les évêques français n’ont pas l’exclusivité des déclarations choc.

Voici ce qu’on peut lire dans le journal La Croix du 21 mai 2012, à propos d’un compte rendu du Katholikentag allemand, qui s’est tenu cette année à Mannheim :

Les débats autour des réformes nécessaires dans l’Église ont été extrêmement vifs. D’un côté, l’évêque de Ratisbonne, Mgr Gehrard Ludwig Müller, proche du pape, et qui accueillera le prochain Katholikentag, en 2014, a fortement critiqué ces « fidèles catholiques, qui réclament de plus en plus bruyamment les droits de participation des femmes et des laïcs et des solutions pour les personnes divorcées et remariées ».

« La question est de savoir si les personnes soi-disant pour la réforme le sont vraiment, a-t-il déclaré : est-ce que ce ne sont pas des gens qui n’obtiennent rien de l’existence, et s’accrochent aux événements, pour promouvoir une forme d’existence parasitaire ? »

On en apprend tous les jours. La majorité des personnes n’obtiennent rien de l’existence et s’accrochent aux événements pour promouvoir une forme d’existence parasitaire. Il ne fallait pas manquer d’aplomb et de mépris pour les personnes qui ne partagent pas leurs opinions, pour oser faire une déclaration pareille. Il aurait été plus censé de se demander pourquoi plus de 100 000 personnes quittent l’Eglise d’Allemagne par an. En 2010, 180 000 personnes ont demandé à être rayées des registres de l’Église catholique, contre 128 800 en 2009. Peut-être que certains évêques y contribuent aussi par leurs déclarations, indépendamment des scandales de pédophilie.

En revanche, le président de la République et ancien pasteur protestant, Joachim Gauck, a demandé aux catholiques d’avoir « un esprit de dialogue ». Il a exhorté les chrétiens à mieux s’impliquer dans la vie politique : « Comment l’Église pourrait-elle être présente dans la société si elle ne s’occupait que du spirituel ? » Pour le président de la République, « l’Église catholique doit rechercher un dialogue plus profond avec ses laïcs ».

Les catholiques pratiquants toujours plus à droite

Partons d’abord d’une analyse de l’hebdomadaire La Vie qui, sur les bases d’un sondage montre que les questions de mariage homosexuel et d’euthanasie ont certes influencé les catholiques pratiquants plus que la moyenne des électeurs, mais bien moins que ce qu’on avait pensé. Reste que pour 60% des catholiques pratiquants, ces questions ne sont pas si importantes. Selon le sondage Harris/La Vie, les débats sur le mariage homosexuel et l’euthanasie ont finalement joué un rôle « faible » sur leur vote au deuxième tour. Ce sondage est une illustration supplémentaire d’un vote catholique identitaire et bourgeois où la question de l’immigration et de la réduction de la dette joue un rôle plus important que les considérations éthiques. L’incidence des questions de société est importante, mais elle n’est pas centrale dans les motivations des catholiques.

Si vous avez le temps, il est intéressant, comme cela est proposé à la fin de l’article, de lire les Chroniques « Chrétiens en campagne »

Poursuivons cette analyse par l’article de René Poujol « Ne nous trompons pas de combat »

Il conclut son article par « Alors : oui, ne nous trompons pas de combat. Ne prenons pas le risque d’isoler un peu plus notre Eglise de la société française, en l’enfermant dans une logique d’affrontement et de contre-pouvoir. Ne dépensons pas plus d’énergie à dénoncer le mal qu’à nous associer au combat pour le bien. Les Français n’attendent pas des catholiques – à supposer qu’ils en attendent quelque chose… – qu’ils leurs fassent une fois de plus la morale, mais qu’ils marchent fraternellement à leur côté vers plus de justice. Et nous savons depuis Emmaüs que la route et le partage du pain peuvent être propices à bien des témoignages. »

Encore une analyse de François Vercelletto « Chrétien, citoyen et journaliste »

Il dit « Cela doit nous interroger sur plusieurs points. Vote-t-on à droite parce qu’on va à la messe ? ou Va-t-on à la messe parce qu’on vote à droite ? Dans la première hypothèse, cela signifierait que les valeurs de l’évangile, auxquelles on est censé adhérer quand on pratique, sont mieux représentées par la droite. Dans la seconde hypothèse, cela voudrait dire que l’on est plus porté à pratiquer quand on partage des idées de droite.

Il est vrai qu’en majorité, les évêques français ont demandé à leurs fidèles, plus ou moins explicitement (cf l’exemple de Mgr de Germiny, évêque de Blois) de donner la priorité aux questions éthiques : avortement, euthanasie, mariage homosexuel. Des points « non-négociables » selon l’épiscopat français. Très clairement, dans ces conditions, « un bon catholique » ne devait pas voter pour François Hollande.

Terminons par une analyse de Desiderius Erasme  « Les catholiques pratiquants ont voté… pour une erreur spirituelle »

On peut y lire « Si les catholiques peuvent être utiles à quelque chose, dorénavant, ce n’est pas en étant les dénonciateurs paniqués des dérives sociétales – ce qui ne fera que renforcer les extrêmes –, mais en croyant, en actes, aux ressources de vie qui habitent cette société, jusque dans ses recoins les plus fragiles, en œuvrant à leur mesure et dans leur proximité immédiate pour commencer, à des solutions concrètes. Il faut retrousser ses manches et ne pas tout attendre ni du Ciel ni de l’État ni d’un grand soir. »

On peut encore compléter par un article du blog des paroissiens progressistes. Mais heureusement que tous les catholiques ne sont pas autant à droite que Civitas. S’y est ajouté un nouvel article de Desiderius Erasme qui essaie de prendre un peu de recul pour faire une réflexion un peu plus sereine sur l’euthanasie. Il s’agit de l’éternel problème de l’éthique des principes et de l’éthique en situation. Mais aussi d’analyser les véritables motivations des décisions. L’humain et la liberté de conscience doivent rester les phares des décisions qui souvent, tout en n’étant pas bonnes dans l’absolu, sont les moins mauvaises possibles

Mais ne pourrait-on pas aussi dire qu’à force de prendre des positions conservatrices rigides qui ne prennent en aucune manière en compte les évolutions de la société, l’Eglise ne peut se retrouver que dans les idées de droite, voire pour certains de ses membres d’extrême droite et que ceux qui ne partagent pas cette orientation la quittent, ce qui ne fait que renforcer cette droitisation, mais avec le risque de se transformer en secte de purs et de durs qui n’interpelle plus la majorité de nos contemporains. Certains se posent la question  « Est-ce que l’Eglise ne devrait pas proposer une contre culture ? » Ce qui serait plus important, c’est d’entrer en dialogue avec le monde, sinon elle risque de devenir une sous culture, comme l’a déclaré Albert Rouet dans le monde daté du 4 avril 2010.  Il disait « L’Eglise est menacée de devenir une sous-culture. Ma génération était attachée à l’inculturation, la plongée dans la société. Aujourd’hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu’ils ont l’impression d’être face à un monde d’incompréhension. Mais ce n’est pas en accusant la société de tous les maux qu’on éclaire les gens. Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde où des millions de gens meurent de faim. C’est à nous d’apprivoiser le monde et c’est à nous de nous rendre aimables. »

(Les documents dont on fait référence, on peut y accéder en cliquant sur les phrases qui sont en rouge)