Une foi nomade à la manière d’Abraham

Dans un monde où les nomades sont de moins en moins nombreux, nous sommes tous un peu devenus des « nomades intérieurs ». Nous allons tous vers un avenir largement inconnu. Nous avons tous été marqués par un premier environnement social, familial, culturel, spirituel. Mais, malgré l’envie que nous avions peut-être de rester dans ce cocon, il nous a fallu « partir ». Comme Abraham, qui a quitté Ur, en Chaldée. Nous aussi, les évènements nous obligent à partir vers … nous ne savons pas très bien quoi.

Ce que Jésus appelle la foi

Cette foi qui n’est pas adhésion à une croyance ou à un dogme,

cette foi qui n’est pas adhésion à une religion,

cette foi qui n’est pas évidence, mais marche en avant,

cette foi qui est écoute et réception de la parole d’un autre,

cette foi qui est risque et avancée dans l’inconnu,

cette foi qui est confiance et espérance,

c’est la foi que Jésus souligne et admire,

chaque fois qu’il la rencontre chez ses interlocuteurs.

c’est un élan de tout l’être vers ce qui n’est pas encore réalisé mais espéré,

en s’appuyant sur la parole ou la présence d’un autre,

c’est un élan de tout l’être mu par le désir,

c’est un élan habité par une confiance entreprenante.

 la foi consiste à suivre le Dieu qui est en marche à travers le temps et qui nous ouvre la route, sans qu’on puisse savoir d’avance où elle mène. 

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Vivre avec Jésus un “humanisme inspiré”

Interpelé, on me dit comme un reproche : ne réduis-tu pas Jésus à n’être qu’un humaniste ?
Parler de Jésus homme parmi les hommes et pour les hommes, serait-ce réduire le christianisme à un humanisme ? Et d’ailleurs, s’agirait-il d’une réduction pour le christianisme de n’être qu’un humanisme ? Ne serait-ce pas plutôt son plus beau titre de gloire ? Sa plus grande fierté ?

En parlant de Jésus et de sa dimension humanisante et réformatrice du monde, suis-je en train de réduire le christianisme à un soin de l’homme ? Est-ce rejoindre l’humanisme sans Dieu de Nietzche, de Sartre, des existentialistes, et de tant de nos contemporains ? Est-ce présenter un Jésus sans Dieu que de parler de Jésus pleinement homme, et homme jusqu’à sa vie assassinée pour cause de fidélité à sa vision du monde, vision en rupture avec la gestion des religieux de son temps ? Est-ce éliminer la possibilité d’un au-delà de l’homme, …ou s’agit-il d’un Jésus complètement du genre humain, inspiré, porté par l’Esprit ?

Dans mon itinéraire actuel, au terme d’un long cheminement dans l’Église catholique, ma découverte, et ma joie, c’est de prendre conscience que ce Jésus auquel je me réfère depuis tant d’années est quelqu’un de bien terrestre, de bien de notre monde, sans vouloir le faire venir d’un ailleurs. Toutefois, je le découvre “habité”.
Ses compagnons laissent entrevoir chez lui une intense vie intérieure, ressourcée dans le recueillement et de nombreux temps d’isolement. Lui -même en témoigne quand il évoque cet “autre profond”, ce plus que lui-même, qu’il appelle “Père”. Tant par ses paroles que par ses gestes d’humanité, Jésus apparaît exceptionnel, réformateur possible de la vie de chacun, utopiste réaliste, efficace mais impuissant sans nous les femmes et hommes, ses sœurs et frères !
Il invite à réaliser un monde dont il porte une certitude intérieure, une intime conviction, nourrie par cet interlocuteur silencieux au profond de lui. Et il sait cet interlocuteur, cette petite voix, présent au plus secret de chacun de nous, de chaque humain. « Lui, l’Esprit, vous fera découvrir toutes choses ». L’œuvre de Jésus n’est-elle pas d’essayer de nous y ouvrir ?

C’est l’écoute de l’Esprit qui change tout, c’est cela qui renouvellera le monde. N’est-ce pas ce que Jésus veut exprimer en parlant, dans un langage accessible à son temps, du « royaume tout proche, là au milieu de vous » ?
Ce monde qu’il évoque est totalement accessible à tous, en germe, quand l’homme écoute ce qui murmure ou réagit en lui, quand il aime, ose se lever et exister par lui-même, quand il se rend accessible à la souffrance ou à la joie de l’autre. N’est-ce pas cela, chercher et faire advenir le royaume de Dieu ?
Ce rêve d’une humanité renouvelée anime Jésus, véritable “humanisme inspiré”, enraciné dans le dialogue permanent avec l’Esprit qui l’habite et habite chacun.

Ce rêve est tellement beau, et si précieux en même temps, qu’on a voulu le récupérer pour ne rien perdre : on en a fait une religion dans le prolongement et puis bientôt en rupture avec le judaïsme, tout en empruntant le même besoin de structures, de prêtres, de dogmes, de disciplines et en enfermant le savoir et le pouvoir dans les mains de quelques uns. Jésus et son message se sont trouvés ainsi récupérés et enfermés par la religion. Du monde centré sur l’homme, et respectueux de chaque être humain, proposé par Jésus, on est passé à un monde religieux, essentiellement centré sur Dieu, plus attentif au péché et aux méfaits de l’homme, qu’à ce monde renouvelé, annoncé par Jésus, inspiré par l’Esprit, le royaume à vivre jour après jour.

Une humanisation quotidienne du monde, “inspirée” par l’écoute de l’Esprit en chacun, n’est-ce pas cela le rêve et le défi de Jésus, quels que puissent être les contre-témoignages journaliers, les dénis des pouvoirs, de la technique, de l’argent ou des religions ? Pieux rêve individualiste, ou réalisme humble et courageux ?

Jean-Luc Lecat

L’impact des philosophies dualistes de l’antiquité

On pourra difficilement comprendre le pessimisme qui caractérise la spiritualité chrétienne en général et le caractère fondamentalement torturant de la morale catholique en particulier, si on ne garde pas présent à l’esprit l’impact que les courants philosophiques des quatre premiers siècles ont exercé sur la formation de la pensée chrétienne. Les philosophies de cette période ont en effet fourni aux théoriciens de la nouvelle religion les schémas intellectuels, les instruments logiques et les techniques épistémologiques qui leur ont permis d’élaborer  à partir du noyau original du message du Prophète de Nazareth et d’exprimer, d’une façon systématique, les contenus doctrinaux de la foi chrétienne. Cette formulation marquera d’une façon définitive la théologie de l’Église pour les siècles à venir.

Sortie de la Palestine et de la zone d’influence sémitique, la foi chrétienne se propagea dans les régions de l’Empire Romain et vint en contact avec la culture gréco-romaine. Les païens (”gentiles”) perçurent ce mouvement religieux d’origine juive comme une nouvelle secte, c’est-à-dire comme une nouvelle philosophie ou école de pensée et de comportement semblable aux grandes écoles philosophiques de l’époque (Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Épicure, le Portique de Zénon). Cette perception amènera les penseurs chrétiens venus de l’hellénisme non seulement à aborder le fait chrétien selon les habitudes de leur culture et de leur formation intellectuelle, mais aussi à l’interpréter à travers le bagage mental et les catégories philosophiques de leur époque. Pour ces nouveaux maîtres chrétiens la nouvelle religion deviendra la seule “vraie philosophie”.

Du premier au quatrième siècle, la pensée et la culture occidentale furent influencées et modelées par les courants philosophiques de l’époque dont les plus marquants ont été le platonisme, le gnosticisme, le manichéisme, le stoïcisme et le néo-platonisme. Pour comprendre certains traits caractéristiques du christianisme en général et de la pensée catholique en particulier il est donc indispensable de connaître les courants d’idées qui ont circulées dans le monde hellénistique dans lequel s’est développée la réflexion chrétienne des quatre premiers siècles.

Pour la commodité du lecteur, je résumerai ici brièvement les affirmations de base de ces anciennes philosophies qui se sont introduites dans le christianisme et qui l’ont, pour ainsi dire, «contaminé». Ces mouvements de pensée ont en commun une vision dualiste de la réalité. Cela signifie qu’ils soutiennent l’existence de deux mondes, de deux principes distincts, séparés et souvent opposés l’un à l’autre, comme l’esprit et la matière, le ciel et la terre, un Dieu bon et un Dieu mauvais, l’âme et le corps, le monde visible et le monde invisible. Ils affirment presque unanimement le double principe de la dérivation de toutes choses de Dieu et celui de leur retour en Dieu. Dieu est conçu comme pur Esprit, comme le Tout-Autre, le Transcendant, l’Indicible, l’Être parfait qui existe au-delà de la réalité sensible et matérielle; principe et fin, l’archétype et la forme exemplaire de tout ce qui existe, seule réalité authentique et parfaite. Ce Dieu se manifeste par son Logos (ou Démiurge) qui est une émanation de la divinité dans le monde matériel et visible et par lequel il y insère ordre et rationalité. Ce Dieu-Logos est considéré comme garant de l’ordre naturel des choses et des lois naturelles qu’il serait néfaste de perturber.

La personne humaine est un composé éphémère et précaire d’esprit et de matière, d’âme et de corps. L’âme humaine est une réalité subsistante, immortelle qui vient de Dieu et donc distincte et séparée du corps, capable de survivre à la vie corporelle,  destinée à retourner à Dieu et auprès duquel elle trouve son bonheur et son accomplissement véritables.

L’existence terrestre et corporelle des humains est considérée comme inauthentique, provisoire, sans valeur véritable; lieu de la lutte, de l’épreuve et de la souffrance; lieu de l’exile que l’on endure dans l’attente de rejoindre un jour la patrie véritable qui est le monde divin de l’au-delà. C’est pour ce monde divin que les âmes humaines sont faites; c’est à ce monde qu’elles sont destinées. La vie humaine sur terre n’est pas importante, car les humains sont appelés à vivre ailleurs et la vraie vie est la vie de l’âme en Dieu. Les humains vivent donc dans l’attente de mourir. Dans cette perception des choses, la mort est plus importante que la vie; la qualité de la mort compte plus que la qualité de la vie. La mort est alors le seul événement vraiment décisif de l’existence humaine sur terre, puisqu’ elle seule est capable de libérer l’âme de la servitude du corps et de rendre ainsi possible son retour à la Source divine qui l’a créée.

Le monde de la matière est un monde mauvais, éloigné de Dieu, sous l’emprise du Mal ou d’une divinité mauvaise, occasion constante de faute et de péché. C’est donc un monde dont il faut se méfier; auquel il ne faut surtout pas s’attacher, duquel il faut s’écarter par la fuite et le renoncement. Mais c’est surtout à travers le corps de l’homme que la matière, principe et siège du mal, exerce son influence néfaste sur l’âme. C’est à cause du corps que l’âme est obligée de vivre loin de Dieu. Le corps est le geôlier et le bourreau de l’âme. Le corps est l’élément qui emprisonne l’âme et la fait souffrir. Le corps, sous l’emprise du Mal à cause de la matière dont il est composé, entraîne l’âme à le suivre dans son penchant naturel vers la corruption et la déchéance.

Ce n’est qu’en gardant à l’esprit ces affirmations des philosophies dualistes qu’il est possible de comprendre pourquoi dans la doctrine chrétienne, surtout dans sa version catholique, le corps est devenu pour l’âme une source et une occasion continuelle de tentation et de péché. Au cours de l’histoire de la spiritualité catholique, le corps de l’homme, mais surtout celui de la femme, a assumé une connotation de plus en plus démoniaque. Le corps humain, source de tentation et de péché, n’est pas plus que “chair”, c’est-à-dire matière réduite à ses composantes organiques. L’âme doit lutter contre les avances du corps ; elle doit se battre pour se libérer des contraintes et des  liens qui l’attachent au corps dans lequel elle se trouve comme dans une prison obscure et de laquelle elle aspire à s’échapper, afin de réaliser son envol vers le monde des archétypes  divins . Elle doit tantôt soumettre et maîtriser, tantôt bâillonner et étouffer les forces et les pulsions d’origine corporelle. L’âme doit se défendre autant contre la violence que contre la fascination séduisante des passions. Elle ne peut faire cela qu’à travers le recours aux techniques de mortification, de répression et de refoulement.

Les manifestations typiquement corporelles et charnelles de l’existence humaine sont suspectes, disqualifiées, souvent étiquetées comme mauvaises et donc condamnées. Cela explique pourquoi, dans une certaine littérature chrétienne, surtout monastique, on en soit arrivé à penser que veiller est meilleur que dormir; jeûner meilleur que manger; pleurer meilleur que rire; gémir meilleur que se divertir ; être célibataire meilleur qu’être marié; être vierge meilleur qu’être sexuellement actif; être homme meilleur qu’être femme.

L’influence de la pensée dualiste dans le christianisme aide à comprendre pourquoi la doctrine catholique a pu imaginer et enseigner une “conception immaculée” de Marie ; pourquoi dans la tradition chrétienne il a été possible d’exalter le martyre; encourager la pratique de la souffrance corporelle; faire l’éloge inconditionné de la virginité et l’apologie du célibat obligatoire pour les clercs; entretenir le mépris et l’exclusion des femmes. Cela explique aussi pourquoi, au cours de son histoire, le christianisme a rarement encouragé, mais souvent diabolisé les sciences naturelles qui se proposent d’étudier et de comprendre la nature et le fonctionnement du corps humain et de la matière (la médecine, la chimie, l’astronomie, les mathématiques). Si cette vie est une vallée de larmes et si notre patrie n’est pas ici bas, à quoi bon soutenir et encourager la médecine qui cherche à guérir les maladies et à prolonger sur terre une existence pétrie de tentations, de péchés et de souffrances? Le salut de l’homme est conçu uniquement comme salut de son âme placé exclusivement en Dieu. Le salut est dans la mortification des passions et des exigences corporelles. Le salut est dans le renoncement et la privation. C’est à cause de la contamination dualiste de la pensée chrétienne que dans le catholicisme la souffrance est devenue le “sacrement“ du salut, car signe du combat douloureux et sanglant que l’âme doit engager pour se libérer des attaches qui la tiennent prisonnière du corps. La souffrance devient alors la norme ou le barème de la perfection et de la sainteté, comme nous le verrons plus loin.

L’influence des doctrines dualistes sur la pensée chrétienne explique enfin le caractère pessimiste, défaitiste, hargneux, souvent apocalyptique d’un certain discours clérical lorsqu’il parle du monde, des réalités terrestres et de la société humaine. À y regarder de plus près, la philosophie dualiste qui a imprégné la réflexion et la théologie chrétienne en Occident, est aussi responsable, en dernière analyse, des dégâts écologiques dont souffre aujourd’hui notre planète. En effet, une fois que l’on a posé comme principe que le monde matériel est un monde mauvais, rien ne s’oppose plus à ce que sa destruction puisse être envisagée comme bonne et souhaitable. Si l’esprit est considéré supérieur à la matière; l’âme supérieure au corps et si le corps et la matière sont la prison de l’esprit, voilà que la domination et la maîtrise du corps et de la matière deviennent un devoir et une obligation pour l’esprit. Cela vaut certainement au niveau de l’individu. Mais ce comportement agressif vis-à- vis de la réalité matérielle a été également transféré et appliquée aux réalités sociales et politiques, pour devenir une attitude collective qui caractérise la société capitaliste de l’Occident chrétien. Le monde physique, les ressources matérielles, la terre et tout ce qu’elle contient, tout est là pour être dominé, exploité par l’esprit de l’homme. Tout est là pour servir l’homme. Tout est là pour profiter à l’homme, pour combler ses besoins, pour augmenter son bien-être, pour produire ses richesses, pour augmenter ses profits. La pensée dualiste a posé les bases théoriques qui justifient l’emprise de l’homme sur la création et qui font de l’homme le maître absolu et incontesté de la nature et du monde matériel. Dans cette conception, la matière n’est pas seulement quelque chose qui emprisonne l’esprit, mais elle devient ce qui est à disposition de l’esprit et ce que celui-ci peut soumettre et utiliser à sa guise. Voilà que les bases sont jetées pour la déprédation de la nature de la part de l’homme, ainsi que l’exploitation inconditionnée et sauvage des ressources naturelles de notre planète qui un jour pourraient conduire la race humane vers sa disparition de la face de la terre.

Source Blog de Bruno Mori

Arrêter l’invasion, promouvoir la politique, par José Arregi

Brutalité, atrocité, inhumanité, barbarie… les dictionnaires ne suffiraient pas à décrire ce que nous, impuissants et stupéfaits, angoissés, voyons ces jours-ci dans les plaines et les villes d’Ukraine, au cœur de la civilisée Europe. Comment avons-nous pu –oui, à la première personne du pluriel– en arriver là, dans les années vingt du XXIe siècle, au bord d’une troisième guerre mondiale, nucléaire cette fois, après les deux guerres mondiales qui sont également nées ici, dans l’Europe de la science et de la raison, dans l’Europe des libertés et des droits de l’homme, dans l’Europe chrétienne qui garantit la dignité, les valeurs humaines et la foi en l’humanité ? Tout cela ne serait-il qu’un pur mensonge ? Je suis envahi par la tristesse.

Mais je joins du mieux que je peux ma faible voix à la clameur en Ukraine et aux protestations des jeunes courageux sur les places russes. Au bord du gouffre où nous nous trouvons, le plus urgent est d’arrêter cette guerre par tous les moyens raisonnables : diplomatiques, politiques, économiques – serons-nous prêts à en payer le prix ou préférerons-nous sécuriser notre gaz de chauffage et nos taux de croissance ? Par tous les moyens rationnels, et… je frémis de le dire, mais je le dis : également par une action militaire, dans la mesure où cela est strictement nécessaire

Et je dis cela en sachant que la guerre est toujours un échec de l’humanité et une source d’indicibles souffrances injustes. Il serait plus éthique et plus courageux que toutes les places russes soient inondées de protestations actives et pacifiques contre leur gouvernement cruel, que toutes les routes ukrainiennes soient remplies de colonnes de résistants aux bras levés face aux chars russes. Mais comment pourrions-nous leur demander un tel héroïsme martyrial alors que nous-mêmes n’exposons pas notre vie avec eux et sur la ligne de front ? L’Ukraine a le droit de se lever et d’être aidée pour mettre fin à cette agression féroce. Il y a urgence. Sachons cependant que la résistance armée ne sera jamais suffisante, et qu’elle ne doit jamais dépasser le critère de notre raison d’être : le Bien Commun de la Terre et de toute l’humanité.

Ce qui est important ne s’arrête pas à ce qui est urgent. Et nous ne pouvons pas oublier que cette histoire ne commence pas avec l’intolérable invasion russe du 24 février, mais avant, avec les manifestations européistes de la place Maidan et le renversement de Ianoukovitch en 2014, et avec les fantasmes paranoïaques de Poutine, encore plus tôt, avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1989 et le démantèlement désordonné de son empire, avec l’institution de l’OTAN et la guerre froide impitoyable qui a suivi, et bien avant cela, avec l’établissement –toujours violent– de toutes les frontières étatiques, et avec l’ambition de tous les empires, grands ou petits. Et avec la peur et la cupidité ancrées dans les gènes et les neurones du genre Homo, qui dans l’espèce Sapiens a atteint des niveaux de violence –et de folie– jamais connus par aucune autre espèce vivante sur Terre. Nous sommes sur la voie de l’anéantissement général.

Aurons-nous encore un recours ? Pas par la guerre. Une guerre défensive peut être justifiée, et je regrette profondément d’être obligé de le penser. Mais ce devrait être la dernière option en restant, de plus, limitée autant que possible en temps et en dommages, et finalement inspirée non pas par la haine et une soif inextinguible de pouvoir et de vengeance contre l’agresseur, mais … par la compassion et le désir de le sauver de lui-même. Une guerre défensive devrait donc être précédée de toutes les tentatives possibles de dialogue et de compréhension politique. Il n’y aura pas de solution pour l’Europe et le monde si nous les considérons en termes tribaux, impériaux, coloniaux, étatiques, les uns contre les autres, pour le malheur de tous. Il n’y aura pas de solution tant que nous ne penserons pas, ne traiterons pas et ne nous organiserons pas comme une communauté fraternelle dans la communauté sororale des vivants. La guerre est un échec.

Arrêtons donc ce brasier par tous les moyens éthiques à notre disposition, mais si nous voulons éviter le prochain brasier, qui pourrait être encore plus ardent et planétaire, promouvons la grande politique planétaire, la seule raisonnable au XXIe siècle, inspirée par l’Esprit de la fraternité de tous les peuples sans frontières, l’Esprit de la vie et de sa joie, de sa flamme créatrice.

Aizarna, 8 mars 2022

(Traduit de l’espagnol par Peio Ospital)

Voici le site en français de José Arregi

Le testament d’adieu d’Antoine Sondag

Si vous voyez cette vidéo, si vous entendez ma voix, c’est que je serai décédé. J’ai eu un cancer et il semblerait que le traitement n’a pas été un succès.

En cette heure je suis animé par trois attitudes qui se résument par trois mots.

Le premier, c’est merci

Merci à tous ceux que j’ai croisés.

Merci à tous ceux qui m’ont aidé.

Merci à tous ceux que j’ai rencontrés.

Merci à tous ceux qui m’ont permis de vérifier que la vie est belle.

Merci à ceux qui m’ont donné des grandes choses, l’amitié, ou des petites choses, des petites rencontres qui font le charme de chaque journée. La vie est un don et il faut savoir dire merci.

Merci aux inconnus, aux anonymes qui ne verront pas cette vidéo, ceux qui ne me connaissent pas, mais qui m’ont donné ponctuellement une aide, un coup de main, un sourire.

Merci surtout à ceux à qui on a oublié de dire merci et qui ne le sauront jamais.

Nous sommes invités à dire souvent merci. Merci à qui ? Merci à quoi ? Merci pour être là. Merci pour la vie.

Et nous autres, chrétiens, nous disons merci, nous sommes invités à dire merci très souvent. Nous utilisons un mot : eucharistie.

La deuxième attitude qui est la mienne en cette heure, c’est de dire pardon.

Pardon à ceux que j’ai blessés, volontairement ou involontairement.

Pardon à ceux qui se sont sentis délaissés, meurtris et pas assez pris en considération, à eux tous et à beaucoup d’autres, pardon.

Et plus encore, pardon à tous ceux, nombreux, que j’aurai pu aider, à qui j’aurai pu tendre une main secourable, sans l’avoir fait. Tous ces blessés, au bord du chemin, que nous sommes invités à secourir et comme tant d’autres, j’ai passé sans regarder.

La troisième attitude en cette heure, c’est l’espérance.

Rien ne mérite de durer et il ne restera pas grand-chose, il ne restera rien de ma vie. Pourtant, j’ai cette conviction, cette intuition, cette espérance que cette vie n’est pas vaine, que ma vie n’a pas été vaine, même s’il n’en restera rien.  Ou, peut-être, s’il restera mon nom, mon souvenir dans la mémoire, dans la mémoire de celui que nous appelons Dieu.

En cette heure, je n’ai pas d’image, pas de représentation de cette espérance. Je ne me soucie plus de chercher des mots justes, des images justes, la rigueur du raisonnement ou d’honorer l’esprit critique qui m’a animé pendant si longtemps.

Mais on m’accueille.

J’accueille la gratuité, ce qu’on appelle avec mot maladroit, la survie.

J’accueille ce qu’on appelle aussi avec un autre mot maladroit Dieu, ce Christ qui nous a aidés à traverser la vie et qui nous aide aussi à traverser la mort.

J’accueille cette gratuité, j’accueille ce don. Et, peut-être, ma mort elle-même, aura été cette eucharistie finale et sublime.

Je ferme les yeux sur ce monde douloureux, dramatique et magnifique.

Antoine Sondag

Porter son joug et le découvrir léger

Pour la théologienne Marion Muller-Colard, l’évangile ne retire pas les jougs qui pèsent sur nos épaules, il les allège en nous promettant un esprit de légèreté.

Lorsque Jésus nous invite, nous tous qui peinons sous le poids du fardeau, à prendre son joug, ce n’est pas pour nous faire ployer davantage que ce que la nécessité l’exige. Mais ce n’est pas non plus pour nous affranchir de cette nécessité, qui si souvent nous épuise de son poids quotidiennement renouvelé. « Mon joug est facile à porter et mon fardeau léger », promet Jésus. Un charlatan aurait promis, pour moins cher que gratuit, une vie où les jougs seraient abolis. Une vie sans plus rien à porter que soi-même – une vie sans poids, au risque de l’inconsistance même. Un tyran aurait promis des coups à celui qui ne porterait pas son joug pour le dispenser, selon son bon plaisir, de toute soumission à la nécessité. Et Jésus, qui n’est ni un tyran, ni un charlatan, promet un joug léger.

La vraie liberté

Qui est-il donc ? Il est un homme libre qui veut essaimer la liberté. Pourquoi, alors, s’entête-t-il à parler d’un joug à porter ? Parce que l’Évangile n’est pas venu nous soustraire à nos devoirs et à nos besoins, mais il est venu les éclairer d’une lumière nouvelle. On peut être le Maître du monde sans qu’il nous soit donné d’être affranchis de tout joug. Un jour ou l’autre, le joug de la clameur du peuple pèsera sur nos épaules. Si nous sommes un bon maître, ce sera le joug de la responsabilité. Si nous sommes un mauvais maître, ce sera celui de la menace d’une révolte, ou bien, peut-être un jour, le joug de notre propre conscience. On pourrait être riche au point qu’un esclave nous apporte la nourriture jusqu’à la bouche, le joug de notre finitude, celui de la complexité de nos affects, le joug tempétueux de nos désirs et de nos fantasmes ne nous seraient pour autant pas épargnés. L’Évangile n’est pas un miroir aux alouettes. Il est au contraire l’abolition des religions magiques qui laissaient entendre, à coups de terreur ou de discours sirupeux, la possibilité de marchander une vie sans ombre, sans malheur ni contrainte. L’Évangile est une plongée dans la réalité humaine pour en abolir, non pas les nécessités, mais précisément les peurs et les illusions.

Voilà pourquoi le joug que tend Jésus est léger : parce qu’une fois endossé, il nous libère. Il nous plonge en réalité en sachant que nous avons avec nous l’Allié qui nous donnera le courage et préservera notre liberté inconditionnelle. Le philosophe Épictète, lorsque son maître voulut lui briser les os pour le punir de son insolence, déclara sobrement sous la torture : « Ma jambe va se briser. » Une fois l’acte accompli, il constata en effet : « Ma jambe est brisée. » Rien ne pouvait l’empêcher de déclamer sa vérité. Aussi fit-il inscrire en épitaphe : « Je suis Épictète, esclave, estropié, pauvre comme Irus et cependant aimé des dieux. » Il savait avec Paul que rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu, et cette certitude rend légers les jougs que nous avons à porter.

Cette méditation a déjà été publiée dans le Réforme du 3 juillet 2014 https://www.reforme.net/meditations/2017/07/05/matthieu-1125-30-porter-son-joug-et-le-decouvrir-leger/

Pour une décléricalisation radicale de l’Église catholique romaine

Dans le cadre des problèmes de pédophilie, et d’une manière générale des abus sexuels, perpétrés par des prêtres, ce qui choque le plus, et qui est en même temps le moyen par lequel ces hommes ont pu commettre ces actes, c’est qu’ils sont les ministres du sacré, dans l’Église. C’est parce qu’ils sont, eux, un tout petit nombre, les seuls habilités à administrer les sacrements, qu’ils ont une telle autorité et un tel pouvoir.

Il est évident qu’ils en sont pour la plupart conscients ; il est évident qu’ils considèrent : que leur rôle est un service, et que leur pouvoir s’accompagne d’une responsabilité d’autant plus grande. Mais cette concentration de l’administration des sacrements entre les mains d’un si petit nombre est-elle vraiment justifiée ? Pourquoi ne pourrait-on envisager une sorte de démocratisation de l’administration des sacrements ?

Nous avons bien déjà quelques exceptions : le sacrement du mariage, administré l’un à l’autre par les deux époux ; le sacrement du baptême, qui peut, en cas d’urgence (danger de mort), être administré par n’importe qui (éventuellement même pas baptisé !) Concernant l’eucharistie, pourquoi seuls les prêtres seraient-ils habilités à consacrer les espèces ? Pourquoi tout chrétien, s’il a reçu la plénitude de l’initiation — tout chrétien confirmé —, ne pourrait-il pas en faire autant ? Qu’est-ce qui s’y opposerait fondamentalement, théologiquement parlant ?

Qui était présent à la Cène ?

Une analyse attentive et impartiale des évangiles oblige à considérer qu’il n’y avait pas que « les Douze » qui aient été présents au Cénacle pour l’institution de l’Eucharistie, mais que c’est l’ensemble des « disciples » qui y a pris part.

Manger la Pâque avec « mes disciples »

Les trois évangiles synoptiques sont d’accord, c’est avec « ses disciples » que Jésus avait prévu de manger cette dernière Pâque, au cours de laquelle il allait instituer le mémorial. Les récits ensuite peuvent différer, mais les trois nous ont conservé au moins cette intention, qui était celle de Jésus : cette dernière Pâque, il voulait la prendre avec « ses disciples », ce qui veut dire l’ensemble de ceux, femmes et hommes, qui le suivaient encore à ce moment-là, et non pas les seuls « Douze » :

« Le Maître dit : Où est ma salle où, avec mes disciples, je mange la pâque ? » (Marc 14, 14). « Le Maître dit : Mon temps est proche. Chez toi je fais la pâque avec mes disciples. » ( Matthieu 26, 18). « Le Maître te dit : Où est la salle où, avec mes disciples, je mange la pâque ? » ( Luc 22, 11)

Et c’est normal : ces disciples, qui suivent encore Jésus en ces temps proches du dénouement, sont des personnes qui ont quitté leur famille, leurs proches, et qui se retrouvent là à Jérusalem sans personne avec qui partager ce repas, communautaire par excellence, qu’est la Pâque. Et Jésus les aurait laissé tomber, pour un repas qu’il n’aurait pris qu’avec les Douze ? Ceci ne colle pas du tout, ni avec tout ce que nous savons de sa personne, ni avec son enseignement.

Une grande salle à l’étage

Matthieu n’a pas conservé les termes utilisés par Marc pour caractériser cette salle, pourtant si importante par la suite pour que nous lui ayons donné un nom spécifique : le Cénacle. Heureusement Luc, lui, est resté fidèle à Marc, ce qui nous permet d’être à peu près certains de la réalité historique de ce qui nous en est dit.

En Marc 14, 14 et Luc 22, 11, le mot grec traduit par ma ou la « salle » désigne normalement plus précisément une salle d’auberge ou d’hôtel (c’est le mot utilisé aussi par Luc en 2, 7, à la nativité, quand il est dit que la « salle de l’auberge » n’était pas un lieu convenable pour accoucher). Puis Marc (14, 15) et Luc (22, 12) poursuivent en disant que va être montrée aux disciples une « grande salle en étage ». L’idée est donc celle d’une grande salle, qui a été réservée à l’avance, et qui se situe à l’étage d’une auberge ou d’un hôtel. Comment ne pas penser à une salle de noces ou de banquet ?

Et une telle salle n’aurait été réservée que pour treize convives ? La tradition, pourtant, considère que c’est dans cette même salle que, après la Résurrection, « les disciples » resteront jusqu’à la Pentecôte, et, selon Actes 1, 15, s’y trouveront réunies, au moins une fois, environ 120 personnes…

« C’est un des Douze »

Mais, s’il en est besoin, il y a encore ceci. Une fois le repas commencé, Jésus annonce qu’il va être trahi : « Amen, je vous dis, un de vous me livrera » (Marc 14, 18 ; Matthieu 26, 21). Chacun de ceux qui sont là en est peiné, et s’inquiète auprès de Jésus : « Ce n’est pas moi ? » (Marc 14, 19 ; Matthieu 26, 22). Alors Jésus leur répond : « C’est un des Douze ! » (Marc 14, 20).

Si seuls les Douze étaient présents, cette réponse de Jésus n’aurait pas de sens : il viendrait de leur dire, aux Douze, que l’un d’eux va le trahir, et il leur redirait maintenant, mais en s’adressant à eux à la troisième personne, …la même chose ! C’est incompréhensible : l’un de vous (les Douze) va me trahir, et celui-là c’est l’un des Douze ; Jésus radote-t-il ?

Par contre, si les personnes présentes sont effectivement nettement plus nombreuses que les seuls Douze, alors tout devient logique et cohérent : Jésus annonce à tous la trahison, et devant les inquiétudes générales qu’il a soulevées, il précise que c’est l’un des Douze ; les autres peuvent se rassurer !

Pour un retour aux sources

Des femmes prêtres ?

Il apparaît donc que ce n’étaient pas que « les Douze » qui étaient présents à l’institution du mémorial, mais « les disciples » dans leur ensemble. Ce sont toutes les personnes, femmes et hommes, qui vont constituer la première Église, les mêmes qui vont recevoir l’Esprit à la Pentecôte, qui prennent déjà part au premier repas eucharistique, et qui s’entendent dire par Jésus : « cela, faites-le en mémoire de moi » (Luc 22, 19).

Bien sûr tombe ainsi l’argument essentiel opposé par le magistère à l’ordination de femmes à la prêtrise. Mais c’est peut-être à une révision plus radicale du sacerdoce que nous sommes tous appelés, femmes et hommes. Le sacré ne serait-il pas chose trop importante pour n’être laissé qu’entre les mains d’un tout petit nombre ?

Concernant au moins l’eucharistie — mais en réalité aucun sacrement n’existe qui ne s’enracine en celle-ci —, c’est l’ensemble de la communauté — au moins l’ensemble de ceux qui ont reçu la plénitude de l’initiation chrétienne — qui fait mémoire. Et c’est cet acte de mémoire de toute la communauté, agissant in persona christi, qui rend présents le corps et le sang de Jésus sous les espèces du pain et du vin, et non le fait qu’un homme seul ait été censément habilité à le faire.

Et les Douze dans tout ça ?

Historiquement parlant, il semble difficile de douter que Jésus ait effectivement créé, dans les premiers temps de son ministère public, un groupe de douze personnes, ce nombre de douze faisant sans aucun doute référence aux symboliques douze tribus d’Israël. Ce qui est moins évident, c’est que Jésus ait continué d’accorder la même importance à ce groupe, au fur et à mesure de l’avancement des événements.

Il est en effet non moins certain que cette référence aux douze tribus empoisonne, et emprisonne Jésus, dans une lecture politique et terre-à-terre de sa dimension messianique. On sait comme il a dû se défendre des attentes, pour le moins trivialement nationalistes, de ses disciples, y compris — ou particulièrement ? — des Douze, qui se voyaient déjà chacun comme son lieutenant, à la tête d’une tribu, et se disputaient pour savoir qui serait le premier ministre du futur gouvernement…

On sait aussi, d’autre part, que la soit disant succession apostolique à partir de Pierre et des Douze est un mythe. Il n’y a pas eu, dans les débuts, une Église, un arbre, mais une forêt, un foisonnement de communautés et de lectures et d’interprétations diverses de l’histoire et de la personne de Jésus. Ce n’est que plus tard, au gré de la constitution d’un mouvement majoritaire, par normalisation et uniformisation des différents courants, qu’a été inventée cette idée de succession en droite ligne depuis les Douze.

Le temps du renouveau ?

Les premiers chrétiens n’avaient pas de lieu de culte, ils se réunissaient au domicile de l’un ou l’autre membre, en groupes restreints. Ils partageaient leurs joies et leurs peines, ils lisaient les Écritures et se racontaient l’histoire des actions et des paroles de Jésus, tout en prenant ce qu’ils appelaient le repas du Seigneur. Si le maître de maison pouvait éventuellement présider à ce repas, ce n’était que par convention sociale ou facilité, en aucun cas une nécessité pour que le repas soit considéré comme « valide ».

De nos jours, les lieux où les chrétiens vivent le plus profondément la communion fraternelle sont de petites équipes, affiliées ou non à tel ou tel mouvement. Dans ces équipes, ils vivent un partage et une solidarité de vie et ils se réfèrent à la Parole de Dieu. Par contre, ils ne peuvent pratiquement jamais partager le pain et le vin, car il est rare qu’un prêtre soit présent à leurs réunions, si tant est que cela puisse même seulement arriver parfois.

L’organisation hiérarchisée de l’Église s’est faite au nom d’un principe d’unification de tous les chrétiens sous une seule bannière, mais cet objectif était-il, est-il encore, cohérent avec ce que Jésus lui-même aurait souhaité ? On peut en douter, si on se réfère à cette anecdote particulièrement opportune, de l’homme qui chassait les démons au nom de Jésus, alors qu’il ne faisait pas partie de ses disciples « officiels » (Marc 9, 38-40 ; Luc 9, 49-50) Les dits disciples ont voulu le faire cesser, mais Jésus les a désapprouvés : « Ne l’empêchez pas ! Qui n’est pas contre vous est pour vous. » L’unité en Christ ne signifie pas uniformisation, pas plus que la diversité ne doive être comprise comme division !

In fine

Le récit des pèlerins d’Emmaüs par Luc est généralement considéré comme un symbole de l’eucharistie : les disciples racontent leur vie, tout ce qui vient de leur arriver — leurs espoirs passés et leur déception —, puis ils relisent avec Jésus les Écriture —ils approfondissent leur foi —, et enfin il leur partage le pain. Alors leurs yeux s’ouvrent, ils réalisent que leurs cœurs étaient tout brûlants tandis qu’ils conversaient, et ils repartent aussitôt, regonflés à bloc, prêts à témoigner de la présence du ressuscité.

C’est à Jésus qu’ils confient leur histoire, c’est Jésus qui les éclaire à partir des Écritures, et c’est encore lui qui se donne à eux dans le pain partagé, sans conditions, sans intermédiaires.

Cela n’exclut pas que nous puissions avoir besoin d’organisation, de structures, voire de discipline, mais nous devrions en désolidariser la vie sacramentelle. Le sacré vient de Dieu, quand l’institution vient des hommes : les deux ne sont pas du même ordre. Le premier est vital pour nous, et devrait donc nous être le plus largement accessible, en toutes circonstances. La seconde, elle, doit lui rester …secondaire !

Source :

https://blogs.mediapart.fr/anon/blog/210620/pour-une-declericalisation-radicale-de-l-eglise-catholique-romaine

L’humain d’abord, Jacques Gaillot

Au cours d’un repas, mon voisin de table qui est prêtre m’informe qu’il a reçu une pétition pour signature :

« On demande d’anticiper l’ouverture des lieux de culte. Qu’en penses-tu ?»

Ce genre de demande provoque en moi un réflexe d’agacement. Je supporte mal que l’Eglise pense à elle, se préoccupe d’elle.

L’urgence est ailleurs. Ce serait un comble que les lieux de culte puissent ouvrir avant les bars et les restaurants !

Ce n’est pas le culte qui est premier. Ni la pratique religieuse.

Ce qui intéresse le plus l’homme de Nazareth, ce n’est pas la religion, c’est un monde plus humain, plus solidaire, plus juste.

Son bonheur c’est de nous voir heureux tous, en commençant par les derniers. Il est venu pour libérer les opprimés. Sa mission est de libérer pas de restaurer.

Être chrétien c’est avoir la passion de l’homme.

Aujourd’hui, avec la pandémie, tant de gens sont au chômage, tant de familles ne peuvent plus payer leur loyer,

tant de gens et leurs enfants connaissent la faim, tant de gens connaissent la maladie et la solitude…

Le beau risque de l’Eglise est d’être à leur côté. Sans hésiter. Sans attendre. L’Eglise n’est jamais elle-même sans les pauvres.

Mon voisin attend ma réponse : « Moi je ne signerai sûrement pas une telle demande. L’important n’est pas de repartir comme avant. L’important est d’aller vers les blessés de la vie. L’humain d’abord. »

Jacques Gaillot, Evêque de Partenia, 28 avril 2020

Liberté et sécurité Christiane Taubira 28 avril 2020

La sécurité est la première de nos libertés. Combien de fois n’avons-nous entendu cette ineptie ? Combien d’entailles furent infligées au Droit sur le fondement de cette croyance aussi saugrenue que pédante ? Et depuis quand ? On pourra toujours trouver un début avant le début. Retenons-en un, pas si arbitraire : en 1898 Léon Blum s’élève contre les ‘lois scélérates’ de 1893 et 1894, conçues pour répondre aux attentats anarchistes mais visant les libertés de pensée et d’expression, et permettant une large répression d’opinions politiques. Le danger alors est réel : les attentats sont multiples, souvent symboliques, certains meurtriers. La loi est appelée à la rescousse, par nécessité mais aussi par peur, avec quelques intentions opportunistes, voire cyniques. Pourquoi Blum, juriste, en réclame-t-il l’abrogation quatre ans plus tard ? Il interroge la discussion parlementaire : a-t-elle été ‘’complète, loyale et lucide’’ ? Il rappelle les principes constitutionnels du Droit. C’est du passé, a-t-on envie de penser, nous avons désormais un Conseil constitutionnel. Certes…

Il y a quelque chose d’insidieux dans les traces que laissent ces torsions imposées au Droit. Une sorte de mémoire plastique qui absorbe les restrictions nouvelles comme une espèce de familiarité. Chaque fois qu’on restreint le champ des libertés, on part forcément des précédentes restrictions. La logique en devient routinière. Le danger invoqué et les mobiles sont inégaux. Voir la loi antiterroriste de 1986, puis les lois Pasqua anticasseurs. Chaque précédent ouvre la voie aux rétrécissements suivants. Pareilles lois, même de moindre gravité ont servi et serviront, au prétexte d’un vrai danger, à se débarrasser d’opinions dissidentes : d’abord les plus radicales, celles qui n’entendent aucun compromis ; puis les plus radicales, celles qui prennent racine dans les injustices sociales. Et, tel un épervier – aussi bien le filet de pêche que le prédateur d’oiseaux chanteurs – les mesures d’exception s’étendent sur des délits de parole, des défauts d’apparence, des contestations et désobéissances de tous degrés et toutes natures. Dans cette obsession du préventif, il faut prendre garde car la presse y laisse toujours des plumes. Le schéma est rôdé : droits réduits, procédures assouplies, surveillances accrues. Souvent, nous y adhérons sous un motif puéril : ‘pourquoi pas ? je n’ai rien à me reprocher’.

Mais posons le socle : non, la sécurité n’est pas la première de nos libertés. Elle est la condition d’exercice de nos libertés. D’ailleurs, c’est la sûreté qui constitue cette condition. En clair, pas la sécurité dans sa version obsessionnelle de contrôle et de répression, mais la sécurité qu’apporte l’Etat en garantissant l’exercice de nos libertés individuelles et publiques. C’est la sûreté que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui préface la Constitution, déclare imprescriptible. Et ce qui fait l’Etat de droit, qui est plus que la démocratie, c’est que l’Etat respecte le Droit. Encore faut-il qu’il ne puisse le changer à volonté. Cette histoire de séparation réelle, par l’organisation des choses entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire afin que le pouvoir arrête le pouvoir, c’est au moins aussi vieux que monsieur de Montesquieu.

A condition que les citoyens eux-mêmes ne soient pas trop passifs, trop distraits, trop consentants. Des habitudes ont été prises. Les gouvernants flattent l’électeur, haranguent le consommateur mais ne s’attardent plus à converser avec le citoyen.

Je ne sais à quoi ressemblera le monde d’après, mais assurément, ça… ça risque bien de continuer comme ça.

‘’La vérité ne se prend qu’à l’assaut, C’est le grand air pour la pensée humaine, Mon jeune ami, montez, montez plus haut’’. C’est Eugène Pottier qui chante.

Le tombeau n’est pas vide, il est ouvert

Couvent St Jacques

DIMANCHE DE PAQUES, 12 AVRIL 2020

Evangile selon s. Jean, 20, 1-10

Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » 

Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place.

C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

Ensuite, les disciples retournèrent chez eux.

Homélie du frère Gabriel Nissim

Le tombeau n’est pas vide. Il est ouvert.

Tout est ouvert : la foi, et avec elle, l’avenir. La vie. Le Royaume nouveau.

Tout est ouvert : les tombeaux de notre humanité. Le péché. La souffrance. Le mal qui ne pourra plus ni enfermer, ni écraser. Cette épidémie meurtrière. Notre terre et nos cieux, qui s’ouvrent sur des Cieux nouveaux, sur une Terre nouvelle. Nos communautés humaines, nos sociétés, qui s’ouvrent sur la Jérusalem nouvelle.

Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, ont couru au tombeau dans les ténèbres. Pierre ne voit que le tombeau vide. L’autre disciple, lui, « il voit et il croit ». Il passe des ténèbres à la lumière.

Le jour se lève. Premier Jour. Premier Jour, pas seulement de la semaine, mais d’un temps nouveau, au-delà du temps.  

Mais cette ouverture, ni lui, ni Pierre ne l’avaient saisie au moment où elle s’est réellement produite : au Jardin des Oliviers. Quand Jésus dit : « Ta volonté, non la mienne » – ta volonté, celle que les ténèbres soient vaincus ; que le mal, dans son enchaînement interminable, se heurte et se brise, enfin, face à la résistance d’un cœur humain plus fort que lui. Il se brise sur ce choix radical du Christ d’aimer, jusqu’au bout, de donner sa vie, son corps, son sang.

Aujourd’hui, dans nos existences à nous, c’est ce même choix, radical, libre qui nous est demandé, offert.

A certains moments pour des choix existentiels qui orienteront toute notre vie. Et aussi dans ces moments tout simples, au quotidien, à travers des gestes naturels, spontanés. Ces gestes où, intuitivement, nous choisissons la vie partagée, l’attention à la vie des autres, le pardon mutuel, la bienveillance.

A nous alors de voir et de croire notre propre existence – celle des autres, celle de l’humanité tout autant – non plus comme un tombeau vide, mais comme une réalité ouverte. Nous constatons combien parfois notre existence est vide – combien elle n’est plus qu’un tombeau vide si elle n’est pas animée par ce Souffle de Vie, ce Souffle de Sainteté. Et je me dis que, ces jours-ci, beaucoup de gens comprennent cela et le vivent.

Moïse, tant qu’il était à garder ses moutons dans le désert, sa vie était vide.

Mais voilà que Dieu lui fait voir et entendre ce que Dieu lui-même voit et entend : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple. J’ai entendu, oui, entendu, le cri que lui arrachent ses oppresseurs. Va ! Je t’envoie libérer mon peuple. » (Exode, 3, 7-10)

Voilà la volonté du Père. Voilà ce que Jésus voit et entend au Jardin des Oliviers : l’immensité de ce cri de souffrance qui monte, sans cesse, de toute l’humanité – l’urgence d’une libération radicale, l’urgence de la Pâque. Alors Jésus se relève de sa prière, et il va – pour cette Pâque, ce Passage, pour ouvrir le chemin vers la Terre nouvelle et les Cieux nouveaux, « là où il n’y aura plus ni cri, ni deuil, ni souffrance ». (Apocalypse, 21,4).

Nous, alors, devant ce tombeau vide de l’existence de tant de personnes, aujourd’hui comme hier ; quand nous-mêmes, aussi, nous nous laissons séduire par tant d’apparences brillantes et séduisantes qui se révèlent vides ; quand, comme les disciples à Gethsémani, nous abandonnons le combat et prenons la fuite – eh bien ! ce matin, avec le disciple que Jésus aimait, à nous de voir ces tombeaux vides comme des tombeaux ouverts : « J’ai mis devant toi une porte ouverte que personne ne peut fermer » (Apocalypse, 3,8).

A nous de voir et de croire que le chemin du Christ en sa Pâque est « le chemin, la vérité, la vie », pour les autres comme pour moi. Croire, dans ce que nous voyons de nos existences, que celui qui veut garder sa vie pour lui la découvrira vide. Que celui qui la donne, l’ouvre.

Notre Père ouvre nos tombeaux.

Jésus le Christ, notre frère et notre maître de vie, nous relève avec lui.

Le Souffle de Vie nous habite.

Partageons ensemble ce Souffle de vie, cette force du cœur.

Le Jour se lève.