J’ai découvert ce mot étrange par le Courrier International. L’article original a été publié dans le Boston Globe, un des journaux américains qui résistent encore à Trump.
Le père du journaliste auteur de cet article, était allemand. Il a vu le ralliement progressif de la quasi-totalité de la population au parti nazi, portant très marginal au début.
L’auteur, Christopher Hoffman, a écrit cet article en faisant référence à ce qui se passe aux USA. Il a été inspiré par la pièce d’Eugène Ionesco, « Rhinocéros ». Ionesco avait assisté en Roumanie à la montée du fascisme entre les deux guerres. Cette pièce décrit, dans une petite ville initialement paisible, la transformation en rhinocéros d’un habitant, puis progressivement de toute la population. Les habitants sont d’abord horrifiés, puis, au fur et à mesure que le nombre de rhinocéros augmente, éprouvent de l’angoisse à l’idée de ne pas le devenir et donc d’être différents et de se retrouver en minorité. Pièce à la fois drôle et cruelle.
Christopher Hoffman observe ce qui se passe aux USA. Le vice-président, JD VANCE, traita Trump d’Hitler américain. Le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, le qualifia d’escroc. Pour le puissant sénateur Lyndsay Graham, qui est un de ses plus fervents soutiens, il était cinglé, dingue et inapte à exercer un mandat.
Sans parler de la quasi-totalité des parlementaires républicains qui votent servilement comme Trump l’exige, de journaux qui veillent à ce que leur ligne éditoriale ne le mécontente pas, de prestigieuses universités qui acceptent ou font semblant d’accepter de lutter conte le wokisme, cette théorie fumeuse, à la mode chez les populistes etc. C’est ce qu’Hoffman appelle la rhinocérisation de la société américaine. Je le cite : « Les horreurs de l’autoritarisme du XXe siècle se sont dissipées …, mais la pièce est idéalement adaptée au conformisme et à la lâcheté de notre temps ».
Et nous, européens, nous, français, sommes-nous vraiment à l’abris de la rhinocérisation de nos sociétés ? Rien n’est moins sûr, à mon avis. Des médias influents sont la propriété de quelques puissants et riches personnages qui ne cachent pas leur volonté de mener une véritable croisade idéologique et pour ce faire, d’instrumentaliser ces médias.
Ils sont aidés en cela par des politiques qui tiennent des propos irresponsables et, dont certains, actuellement en charge de responsabilités gouvernementales, font des propositions et vont jusqu’à prendre des décisions aberrantes, qui fragilisent notre société.
« Les chômeurs sont des paresseux qui ne veulent pas travailler. Les politiciens sont corrompus, sauf bien sûr ceux qui le proclament, mais crient au complot quand ils sont pris la main dans le sac. Il faut faire payer aux détenus les frais de leur détention. Et bien sûr les migrants coutent cher, sont responsables de l’insécurité, menacent de nous submerger. Tout leur est dû, ils obtiennent des aides dont les Français sont privés etc. »
Il est extrêmement difficile de lutter contre les préjugés tenaces, les pseudo informations, les théories complotistes. Je suis convaincu que nombre de nos concitoyens sont parfaitement lucides, mais craignent d’exprimer leurs doutes, leurs désaccords. Dans combien de familles, par exemple, les partisans de la vaccination contre le virus de la Covid ont préféré éviter de contrer les arguments ubuesques des »antivaccins » ?
Dans la pièce de Ionesco, un seul personnage échappe à la transformation en rhinocéros. Après avoir exprimé son désespoir (« Oh ! Comme je voudrais être comme eux »… , malheur à celui qui veut conserver son originalité »), il se ressaisit : « Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme ! Je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! »
Si nous nous trouvions nous aussi, réellement menacés de rhinocérisation ou de trumpisation, ce qui est en réalité la même chose, serions-nous assez nombreux pour dire, collectivement, chrétiens et non chrétiens : « Nous ne voulons pas être et ne serons pas les derniers hommes ! Et nous ne capitulerons pas ! » ? Et nos Eglises seraient-elles au premier rang ?
A l’image de Mariann Budde, cette évêque épiscopalienne qui a osé interpeler publiquement Donald Trump. Lisons son homélie du 25 janvier 2025 : un texte admirable !
Philippe Muller 05 06 2025