L’Eglise et la liberté

Le rapport de l’Église à la liberté de l’homme est un sujet particulièrement délicat, parce que certaines pages de son histoire sont plutôt sombres en ce domaine. Au risque d’ailleurs de ne retenir injustement que les abus et scandales et d’oublier la part infiniment plus massive des contributions de l’Église au progrès de la civilisation occidentale et au service d’une humanisation croissante.

Pourquoi ce type de question ?

Il s’agit de situer la responsabilité propre de l’Église par rapport à la mission reçue du Christ d’une part et à l’égard de l’enjeu humain de la liberté d’autre part. Car abus et scandales demandent une réponse qui soit à la hauteur de l’enjeu du problème, en particulier en ce qui concerne l’esclavage et l’Inquisition, quoi qu’il en soit des faiblesses de l’histoire. Si la liberté est une révélation majeure de l’Évangile, il est parfaitement légitime d’interroger la responsabilité de l’Église en ce domaine.

Jésus, homme libre et libérateur

Il vient accomplir la libération définitive de l’humanité. Il est libre à l’égard des hommes. D’un côté, il n’éprouve pas le besoin de demander conseil à quiconque et a la réputation d’être inaccessible aux pressions. Il est également libre avec les événements qui surviennent, en particulier devant l’hostilité et les menaces de ses adversaires. Rien ne le déroutera de sa montée vers Jérusalem, alors qu’il sait parfaitement les risques qu’il va y courir. D’un côté il est totalement fidèle à la Loi qu’il ne veut pas détruire mais accomplir, de l’autre il prend à son égard des libertés considérables et se présente lui-même comme « le maître du sabbat »

L’Eglise et la liberté de conscience

Si l’on admet que la liberté est le droit que possède l’homme d’agir selon son gré et non sous la pression d’une contrainte extérieure et que la conscience se définit comme le sentiment que l’homme a de lui-même ou de son existence, la liberté de conscience pourrait alors se caractériser par la faculté laissée à chacun d’adopter librement les doctrines religieuses ou philosophiques qu’il juge bonnes, et d’agir en conséquence de ce choix. Il faut d’abord lever un premier malentendu. La liberté de conscience, en tant qu’expression personnelle et intime de la conscience morale et religieuse, n’a jamais été combattue en tant que telle à aucune époque de l’histoire. Ce qui a posé très souvent problème, en revanche, c’est la possibilité de l’expression publique de cette conscience dans une société religieuse ou politique donnée.

Le combat contre l’expression libre de la foi

Sous l’Antiquité, la liberté de religion n’a jamais été considérée comme un droit. La religion qui se confondait avec l’État s’imposait à tous les citoyens quelles que soient leurs convictions profondes. Dès que le christianisme est devenu la religion de l’État sous Théodose Ier (346-395), la liberté de religion a été vivement combattue à la fois par les empereurs et par l’Église elle-même. Toutes les propositions doctrinales ou ecclésiales hétérodoxes se sont vues accusées d’hérésie, qualifiées de schismatiques et ont été frappées d’anathème. Une institution spéciale, l’Inquisition, a notamment été créée en 1231 par le pape Grégoire IX dans le but de préserver par des moyens coercitifs le contenu de la « vraie foi ».

Que signifie la « vraie vérité » ?

Car il s’agit bien du problème de la Vérité du message divin proposé par l’Église, et c’est le salut de ses fidèles qui est en jeu. Pour les théologiens catholiques, et ce jusqu’au décret sur la liberté religieuse pris par le concile Vatican II en 1965, l’absolue indépendance de la conscience est chose à la fois absurde et impossible pour un être créé et racheté par Dieu. L’Église catholique s’est aussi longtemps présentée comme le garant absolu de l’authenticité de la foi et le moyen de passage obligé pour l’adhésion des fidèles à la Vérité révélée. Si elle n’a jamais considéré comme licite de forcer quelqu’un à croire, elle a toujours affirmé qu’une personne ayant reçu le baptême catholique ne peut s’autoriser en aucune façon, au risque d’être damnée et de compromettre le salut de ses proches, à le discuter, le contester, ou même le réfuter en sa conscience.

Être libre, c’est d’abord pouvoir choisir ce que je veux. Mais je n’exerce vraiment ma liberté que lorsque je choisis ce qui me fait vraiment exister, et qui me fait vivre selon ma vraie nature.

Georges Heichelbech

Johnny le chanteur, Dieu et l’Eglise catholique

Une émotion immense s’est exprimée à l’occasion de la mort de Johnny Hallyday. Une journée comme il y en a peu, de rassemblement, d’élan collectif, de prière commune et de souvenirs partagés. Son hommage a réuni près d’un million de personnes à Paris, et presque 15 millions devant leurs téléviseurs. Il s’est installée une ambiance étrange et bienveillante, entre recueillement et curiosité, entre tristesse et moments de joie. Etait-ce une idole ou une icône ? Lorsqu’on est face à un phénomène qui dépasse l’entendement, on va chercher le vocabulaire dans le champ religieux. L’idole, si souvent combattue dans les textes de la Bible, est ce dieu que construit l’être humain, un dieu à l’image de l’être humain et non le contraire. L’icône est cette image, faite par l’être humain, et qui nous renvoie vers un ailleurs, un au-delà, une transcendance. La différence avec l’idole est que l’icône reste un objet. C’est ce à quoi elle renvoie qui est divin, pas l’objet même. On peut dire que Johnny Hallyday « fonctionnait » un peu comme une icône. Il « incarnait » le temps qui passe, une forme d’éternité. Mais il faut aussi sans doute ajouter une forme de fragilité qui nous le rendait accessible.

À plusieurs reprises, le rockeur a fait danser son public avec des mélodies puisant allègrement dans les références religieuses comme dans Si j’étais un charpentier ou le controversé Jésus-Christ où le Messie est présenté comme un « hippie », ce qui a failli lui valoir une excommunication. Johnny réplique à l’époque : « On peut me faire ce qu’on voudra, je resterai chrétien. Je suis sûr que Jésus, lui, ne m’en veut pas. Il sait que je n’ai pas voulu l’insulter ni le tourner en dérision, et cela seul compte pour moi. » Le chanteur n’allait vraisemblablement pas tous les dimanches matin sur les bancs d’une paroisse. Mais la cérémonie de l’église de la Madeleine et la ferveur qui l’a entouré, montre que le catholicisme a encore cette vertu de rejoindre dans notre pays, bien au-delà des pratiquants, les gens dans leur quotidien, dans ce qu’ils ont de plus profond de ce quotidien. Il s’y est dit l’essentiel de la foi chrétienne : l’espérance. « Que je t’aime, que je t’aime … »

Georges Heichelbech

Les femmes dans l’Eglise catholique

Il faut être prudent de ne pas analyser la place de la femme dans l’Eglise et dans la société avec des textes d’autrefois et la mentalité d’aujourd’hui. Dans le passé les écrits et la manière de considérer les femmes ne tournaient guère à leur avantage. Pensons par exemple à St Augustin qui disait : « Selon l’ordre de la nature, il convient que la femme soit au service de l’homme, car ce n’est que justice que le moins doué soit au service du plus doué » mais aussi, dans notre décennie, un ecclésiastique bien connu qui a dit lors d’une émission de radio : « Ce qui est le plus difficile, ce n’est pas d’avoir une jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête ». Globalement les mentalités ont changé. Dans la société les lois aussi, ce qui n’est pas le cas dans l’Eglise.

Avant le Concile Vatican II

Il y eut pourtant de la résistance face à l’émancipation des femmes. C’est ainsi que Pie XII, en 1944 disait encore, lors d’une allocation à de jeunes mariés : « Nous savons bien que, de même que l’égalité dans les études, les écoles, les sciences, les sports et les concours fait monter dans bien des cœurs de femmes des sentiments d’orgueil, ainsi votre ombrageuse sensibilité de jeunes femmes modernes ne se pliera peut-être pas sans difficulté à la sujétion du foyer domestique. Nombre de voix autour de vous vous la représenteront, cette sujétion, comme quelque chose d’injuste ; elles vous suggéreront une indépendance plus fière, vous répéteront que vous êtes en toutes choses les égales de vos maris et que sous bien des aspects vous leur êtes supérieures. Prenez garde à ces paroles de serpents, de tentations, de mensonges : ne devenez pas d’autres Ève, ne vous détournez pas du seul chemin qui puisse vous conduire, même dès ici-bas, au vrai bonheur ».

Les évolutions depuis le Concile Vatican II

Avec Jean Paul II le discours a évolué. Il ne parle plus de la femme tentatrice, en pensant à Eve, mais lui propose comme modèle Marie, dans son encyclique Mulieris Dignitatem : «  L’Église voit en Marie la plus haute expression du « génie féminin » et trouve en elle une source d’inspiration constante. Marie s’est définie elle-même « servante du Seigneur ». C’est par obéissance à la Parole de Dieu qu’elle a accueilli sa vocation privilégiée, mais pas du tout facile, d’épouse et de mère de la famille de Nazareth. En se mettant au service de Dieu, elle s’est mise aussi au service des hommes: service d’amour. Dans cette perspective de « service », il est aussi possible d’accueillir une certaine diversité de fonctions, sans conséquences désavantageuses pour la femme, dans la mesure où cette diversité n’est pas le résultat d’un ordre arbitraire, mais découle des caractères de l’être masculin et féminin. C’est une affirmation qui a aussi une application spécifique à l’intérieur de l’Église ».

Et dans sa lettre aux femmes du 29 juin 1995, il propose spécifiquement aux femmes un « principe marial » et aux hommes un « principe apostolique et pétrinien ». Cette spécification se trouve en contradiction directe avec l’énoncé des valeurs et droits universels et s’oppose à ce qui paraît être aujourd`hui attaché au génie propre d’un nouveau rapport d’égalité, de coresponsabilité et d’inter-échange entre les sexes. Et il insiste « Si le Christ, en instituant l’Eucharistie, l’a liée d’une manière aussi explicite au service sacerdotal des Apôtres, il est légitime de penser qu’il voulait de cette façon exprimer la relation entre l’homme et la femme, entre ce qui est «féminin» et ce qui est «masculin», voulue par Dieu tant dans le mystère de la Création que dans celui de la Rédemption. Dans l’Eucharistie s’exprime avant tout sacramentellement l’acte rédempteur du Christ-Epoux envers l’Eglise-Epouse. Cela devient transparent et sans équivoque lorsque le service sacramentel de l’Eucharistie, où le prêtre agit «in persona Christi», est accompli par l’homme. » Quelques mois plus tard, une note de la Congrégation pour la doctrine de la foi, signée du Cardinal Ratzinger, précise que cette position engage l’infaillibilité du magistère sur une doctrine d’exclusion des femmes de l’ordination à la prêtrise, qui est présentée comme appartenant au dépôt de la foi et exigeant un assentiment définitif. Le pape François, tout en parlant aussi du génie féminin, exclut toute possibilité d’accession à la prêtrise pour les femmes.

Limites et impasses de la position actuelle

Tous ces préjugés reposent sur la croyance en un déterminisme biologique des rôles. La différence entre les sexes est prise comme référence absolue pour asseoir l’idée selon laquelle il y aurait deux humanités spécifiques, masculine et féminine, tout comme on a cru longtemps que les différences ethniques créaient des races différentes. Cette pensée porte un nom : le différentialisme ; elle a permis par le passé et permet encore de maintenir d’innombrables discriminations en créant des catégories où l’une est toujours supérieure à l’autre : maîtres et esclaves, noirs et blancs, riches et pauvres, hommes et femmes.

Les femmes dans l’Église catholique sont toujours « inaptes », à exercer la cure d’âmes, à prêcher, à enseigner, à sanctifier, à gouverner. Mais l’essentiel est de tout faire pour que les femmes puissent effectivement assumer à part entière des responsabilités d’Eglise. Faute de quoi, en dépit des plus belles déclarations sur l’égalité de tous les baptisés dans le Peuple de Dieu, sur la nécessaire participation des femmes dans la société et la mission de l’Eglise, sur la non-supériorité des ministres, I’Eglise renoncerait à sa nature profonde et à sa mission sacramentelle de «signe levé devant les nations».

Georges Heichelbech

Les déceptions hélas prévisibles sur le synode

Si je disais que je ne suis pas déçu par les conclusions du synode sur la famille, je mentirais. Par contre, hélas, je ne suis pas surpris. L’Eglise est victime de la politique de nomination d’évêques conservateurs de la part de Jean Paul II et de Benoît XVI où on savait dès le départ que cela allait avoir des conséquences catastrophiques sur l’évolution de l’Eglise. Que l’on pense aux nominations des successeurs de Don Helder Camara, du cardinal Arns et de bien d’autres en Amérique latine, remplacés par dans leur grande majorité par des membres de l’Opus Dei, dont le but premier était d’éradiquer autant que possible la théologie de la Libération. Mais aussi nominations d’évêques conservateurs en Afrique, en Europe où certains ont dû enjamber les corps de personnes qui se sont couchées devant la cathédrale pour empêcher leur ordination. Jean Paul II avait aussi mis en place un serment d’allégeance  des évêques au Pape.

Pour donner le change au niveau du Synode, on a invité quelques laïcs, mais qui se sont tous exprimés dans le sens de la vision de l’Eglise catholique de la famille. C’étaient donc des personnes qui n’étaient absolument pas représentatives de ce qui se vit à la base. Le travail de laminage de ce qui a été dit lors de la première semaine, lors des réunions des groupes linguistiques de la deuxième semaine, ceci était la pratique courante de tous les synodes qui ont eu lieu depuis Vatican II. Il faut dire que lors des synodes précédents, le pape se permettait de rédiger un rapport final où il retenait ce qui lui convenait, enlevait ce qui ne lui convenait pas et se permettait même d’ajouter des parties qui n’étaient même pas discutées lors du synode.

Pour le Synode sur la famille, l’art consiste maintenant à faire patienter pendant 1 an, en disant d’une part que les décisions seront prises en 2015 et en mettant l’accent sur le fait que le pape François, auquel revient la décision finale, a une vision plus ouverte que les évêques conservateurs qui ont bloqué les décisions du synode. De ce côté-là restons très prudent. S’il est indéniable que François a insufflé un nouvel état d’esprit dans l’Eglise et venant d’Amérique latine, son habitude  n’est pas de se promener en Cappa Magna, ni de se comporter en Super Louis XIV, c’est un conservateur notamment en matière éthique, donc en particulier dans sa réflexion sur la famille. Pour le moment il a beaucoup parlé, mais n’a pas beaucoup agi. C’est quelqu’un qui est très fort dans le domaine de la communication, mais espérons qu’il ne se réfugiera pas derrière la position des évêques conservateurs pour justifier un immobilisme.

Mais allons plus loin. Est-il normal que la position de l’Eglise dépende de celle du pape, donc conservatrice si le pape est conservateur, réformatrice si le pape avait des idées réformatrices ? Cela met en lumière le fonctionnement malsain du gouvernement de l’Eglise. Le pape est un monarque absolu qui dispose de tous les pouvoirs, de plus de pouvoirs que n’importe quel dictateur du pays le plus fasciste. Où y a-t-il une trace même minime des résultats de la consultation qui a été faite pour préparer ce synode ? Pourquoi nommer des vice-présidents du synode dont on sait au départ qu’ils ont des idées conservatrices ? Le vice-président philippin était scandalisé par les réponses qui avaient été données au questionnaire et qui n’étaient pas conformes à la vision de l’Eglise ? Ce n’est guère plus brillant pour le cardinal André Vingt-Trois qui a parlé en début de semaine du péché que commettaient ceux qui utilisent des méthodes contraceptives. Il me semble que le pape François a une responsabilité dans la nomination de ces personnes.

L’Eglise joue gros dans les réponses qu’elle donne face aux drames que vivent les personnes à la base. Par son raidissement doctrinal, elle se coupe de plus en plus du monde, alors que l’intuition de Vatican II était justement de s’ouvrir au monde. Alors, ne versons pas des larmes de crocodiles quand de plus en plus de personnes la quittent.

Quelques documents, parmi de multiples autres possibles

Dieu serait-il un mauvais catholique ?

Synode sur la famille : un enjeu historique

Synode sur la famille : attente d’un évêque diocésain

Peut-on justifier le refus de donner du pain à un affamé qui en demande ?

Vive la rentrée !

La rentrée donne de nouveau l’occasion de ressortir tous les fantasmes sur le genre. Voici le numéro spécial édité par la fédération des Réseaux du Parvis « Le genre dans tous ses états, des chrétiennes et des chrétiens s’interrogent »

http://www.reseaux-parvis.fr/wp-content/uploads/bsk-pdf-manager/13_SITEPARVIS_REVUEHS29.PDF.PDF

Dans le même ordre d’idées, qu’est ce qu’on véhicule de stéréotypes sur les hommes et les femmes qui n’ont pas de fondements scientifiques

http://www.sciencesetavenir.fr/decryptage/20140130.OBS4457/stereotypes-hommes-femmes-6-cliches-demontes.html

Les attaques contre la nouvelle ministre de l’éducation sont inadmissibles

http://www.liberation.fr/politiques/2014/09/01/l-education-nationale-et-sa-ministre-face-aux-discriminations_1091509

Et on n’a pas besoin d’être de gauche pour le constater et s’en offusquer

http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2014/09/02/25002-20140902ARTFIG00242–droite-certaines-critiques-contre-najat-vallaud-belkacem-passent-mal.php

A propos du document préparatoire pour le synode sur la famille

Prenons d’abord connaissance du document lui-même. J’ai choisi une version qui permet d’y naviguer à partir d’une table des matières

Quelques commentaires

Le journal La Croix

L’hebdomadaire La Vie

La Conférence des baptisés de France

René Poujol, ancien rédacteur en chef du Pèlerin

François Vercelletto, responsable de la rubrique Religions dans Ouest-France

Document 1   Document 2

NSAE, nous sommes aussi l’Eglise

Document 1   Document 2

Pacem in Terris

Il y a 50 ans, le 11 avril 1963, le pape Jean XXIII publiait l’encyclique Pacem in Terris. Rappelons qu’au cours du mois d’octobre 1962 la crise des missiles de Cuba avait conduit le monde au bord d’un troisième conflit mondial. La publication de cette encyclique, six mois après l’ouverture du Concile Vatican II marqua un tournant décisif dans la pensée de l’Église catholique sur la paix, et plus généralement sur les questions sociales. En effet, la réflexion traditionnelle de l’Église, et ce dès les premiers temps, a toujours été axée plus sur la question de la légitimité de la guerre que sur celle de la construction de la paix. Avec l’encyclique “Pacem in terris”, Jean XXIII va innover. Il n’est quasiment plus question de la guerre, mais de « la Paix entre toutes les nations ». La paix est bien plus que l’absence de guerre, et ce message ne s’adresse pas seulement aux fidèles catholiques, mais à tous les hommes de bonne volonté.  Il insiste sur trois thèmes principaux : la dignité de la personne humaine, la relation entre la personne et la société démocratique, et enfin, ce thème qui sous-tend toute l’encyclique et qui est présent dès le titre, à savoir la paix fondée sur la Vérité, la Justice, la Charité et la Liberté.

La première section de l’encyclique établit les relations entre individus, soulignant les problèmes des droits de l’Homme et des devoirs moraux. La deuxième section développe le lien entre l’individu et l’État, reposant sur l’autorité collective du dernier. La troisième établit le besoin d’égalité entre les nations et le besoin pour l’État d’être sujet aux mêmes droits et devoirs qui s’appliquent à l’individu. La dernière présente le besoin de plus grandes relations entre les nations, résultant en un ensemble d’États assistant d’autres États.

Non seulement Jean XXIII explicite les rapports entre les personnes, entre les sociétés, énonce les droits et les devoirs, mais encore il donne la règle qui doit régir tout cela, les quatre piliers de la paix : Vérité, Justice, Charité, Liberté. Il revient très souvent sur ces quatre éléments, et ils sont toujours présents ensemble. En résumé, construire la paix entre les hommes et les peuples implique : « la Vérité comme fondement des relations, la Justice comme règle, la Charité comme moteur et la Liberté comme climat. » Les quatre tiennent ensemble. Une autre façon de présenter l’articulation entre ces quatre principes est la suivante : pas de paix sans Justice, pas de Justice sans Vérité, pas de Vérité sans Charité, pas de Charité sans Liberté.

Pacem in terris est un des lieux où l’Église a rejoint les soucis de toute l’humanité, en l’occurrence un souci essentiel : celui de la paix. Elle se met en position de défenseur de chaque homme dans les grands combats du présent : indépendance du tiers monde, efforts de développement, recherche des moyens de la paix, droits de l’homme. Le pape n’hésite pas à citer la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’Onu et appelle de ses voeux l’établissement d’une autorité universelle qui puisse garantir ces droits. Dès lors, on comprend que l’audience de cette encyclique ait été considérable. Sa hauteur de vue, son ouverture à tous les hommes en a fait un texte qui a largement dépassé la communauté catholique. Sa langue simple et moderne, son ton confiant en l’avenir mais exigeant pour tous, rencontraient l’attente de beaucoup en cette étape importante vers la fin de guerre froide. Ce fut certainement, l’encyclique qui connut le plus grand retentissement et la plus grande diffusion. Cinquante ans après, elle reste toujours une boussole pour réfléchir sur les conflits qui gangrènent tant notre monde

Les religions, sources de violence?

Si l’on demandait à nos contemporains quel est, dans notre monde, le principal facteur de violence, beaucoup répondraient : la religion. Nous en serions sans doute choqués, mais à y regarder de plus près, il faudrait bien leur reconnaître quelques excuses. Ils ont dans la tête à la fois l’histoire du christianisme, avec ses croisades et ses guerres de religions, et l’actualité de ces dernières années dans laquelle des chrétiens, des musulmans, des juifs ou des hindous se sont affrontés et s’affrontent aujourd’hui en bien des lieux du globe.

Souvent des hommes religieux ont construit des représentations de la divinité à travers lesquelles Dieu fait peser sa malédiction sur ses ennemis et recourt lui-même à la violence pour les punir. Et dès lors que les hommes se représentent Dieu comme un être violent qui châtie les méchants, ils auront tout loisir de justifier leur propre violence à l’encontre de leurs ennemis, en croyant que Dieu cautionne et bénit leur comportement. Ils iront même jusqu’à imaginer que Dieu leur commande le meurtre des infidèles.

Reconnaissons que, dans la Bible elle-même, la violence est présente et que certains textes de l’Ancien Testament semblent bien nous montrer un Dieu qui soutient et même ordonne des violences radicales. Ces textes ne sont pas toujours faciles à comprendre pour des chrétiens qui se veulent respectueux de toute la révélation et ils ont donné lieu à bien des interprétations. Mais tous, nous devons reconnaître qu’il y a un progrès de la révélation et que celle-ci culmine pour les chrétiens dans la personne et l’enseignement du Christ. Il est clair que le Sermon sur la montagne (Matthieu 5.7), avec l’amour de l’ennemi et la nécessaire réconciliation nous concerne plus directement que les guerres saintes que nous trouvons dans le passé. Le christianisme n’a pas toujours été à la hauteur de cet appel à la fraternité universelle que nous a lancé le Christ, des tournants qui ont permis au christianisme de traduire concrètement le lien fondamental existant dans toute religion entre respect de Dieu et respect de l’homme.

Actuellement, notamment lors de la rencontre des diverses religions à Assise, mais aussi lorsque certains croyants fanatisés tuent d’autres croyants au nom de la religion, des voies communes s’élèvent pour dénoncer ces violences. Les membres de la conférence des responsables de culte en France ont condamné avec la plus grande vigueur les attentats perpétrés à Bagdad et à Alexandrie endeuillant la communauté chrétienne. Ils ont dit que ces violences faites « au nom de Dieu » contre d’autres croyants étaient insupportables, elles ne blessaient pas seulement une religion mais l’humanité tout entière. Ils voyaient de plus en plus monter une violence dont ils récusaient l’argumentation religieuse. Ils ont ajouté que cette intolérance est déjà à l’œuvre dans notre propre société, elle se manifeste dans les dégradations de lieux de cultes et les menaces envers des croyants. En tant que responsables religieux ils ont déclaré fermement que nul ne peut se prévaloir des religions qu’ils représentent pour légitimer des violences, des ségrégations et même du mépris à l’égard d’un être humain. Ils ont encouragé les fidèles de leurs communautés à résister au repli et à la peur et sont convaincus qu’ils sauront prendre la mesure de cette responsabilité. Ils ne veulent pas que la religion soit instrumentalisée à quelque fin que ce soit. Ils désirent être artisans de paix dans notre pays et dans le monde. Hommes et femmes de bonne volonté, croyants et non-croyants, il nous faut sans cesse travailler à la réconciliation, sachant que la haine de l’autre est une maladie mortelle pour l’ensemble de la société. La fraternité est un défi que nous sommes appelés à relever, tous ensemble.

Le respect de la liberté religieuse, rarissime dans le passé, est aujourd’hui devenu assez largement partagé par les Églises chrétiennes, pour des raisons théologiques et spirituelles. On peut assez facilement constater que ce n’est pas le cas de toutes les religions et même de membres des religions chrétiennes et qu’il y a encore un long chemin à faire. Il y a toujours encore des actes inspirés par la haine et aussi par la peur, qui visent à éliminer et même à détruire d’autres êtres humains, en particulier ceux qui professent d’autres religions et que l’on juge dangereux pour sa propre religion.

Georges Heichelbech

Ajoutons l’enregistrement de la conférence que Jean Marie Muller a faite à Sarreguemines le 17 mars dans le cadre des Conférences du Centre St Nicolas, qui avait pour titre : Les enjeux politiques et spirituels de la non-violence  (cliquez ici)

Chrétiens dans la Cité

A l’occasion des élections municipales, il est bon de rappeler que les chrétiens sont aussi des citoyens et qu’ils ne peuvent se désintéresser de ce qui se passe dans leur ville. Le vote est la manière par laquelle chacun peut participer à l’exercice du pouvoir. Il est donc essentiel d’y prendre part, de la manière la plus sérieuse possible. Un vote ne peut être simplement dicté par l’habitude, par l’appartenance à une classe sociale ou par la poursuite d’intérêts particuliers. Il doit prendre en compte les défis qui se présentent et viser ce qui pourra rendre notre ville plus agréable à vivre et plus humaine pour tous. En particulier nous devons viser toujours et en toutes circonstances le respect de la dignité de toute personne humaine, l’attention particulière aux plus faibles ainsi que la recherche de la justice et de la paix pour tous les peuples.

Le Concile Vatican II a clairement exprimé la volonté de l’Eglise de s’ouvrir vers le monde. Il écrit « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire »

En d’autres termes : L’Eglise se doit d’aller vers le monde et ne pas attendre que le monde aille vers elle. Comme l’a bien souligné Mgr Rouet : « L’heure n’est plus de compter qui vient à l’Eglise, elle est de savoir vers qui va l’Eglise » et il ajoute que « le premier signe du Royaume tient dans le fait que l’Evangile est annoncé aux pauvres ». Les chrétiens sont appelés à devenir missionnaires, à aller à la rencontre des gens, à se faire présents, à écouter et dialoguer sans faire de prosélytisme. Mais le contexte actuel a profondément changé. Nous ne sommes plus dans l’ère de la chrétienté mais dans un monde multi culturel et multi religieux. Les chrétiens seront écoutés et respectés s’ils se considèrent comme un partenaire, parmi bien d’autres, sans se considérer comme des donneurs de leçons, convaincus que leur vérité est la seule possible.

Jésus lui-même a placé l’homme au centre. Il a mis l’homme avant la religion. Ce qui sauve l’humanité, c’est le combat pour que les femmes et les hommes soient libérés, émancipés, et qu’ils progressent pour devenir plus humains. « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat ». Alors n’hésitons pas à nous investir dans la cité et à travailler avec toutes les personnes de bonne volonté, indépendamment de leurs croyances et de leurs appartenances religieuses. Passons du multiculturel, qui est une juxtaposition de cultures où chacun défend son pré carré à l’interculturel, où nous partageons nos convictions et nos raisons de vivre, où nous nous enrichissons les uns et les autres tant par ce que nous pouvons apporter que par ce que nous pouvons recevoir.

Heureux Noël. Bonne année 2014

La fête de Noël et le passage d’une année à une année nouvelle font remonter dans mon esprit des réflexions qui me sont chères et qui me sont familières depuis de longues années.

Il est de bon ton, tout en étant comblé de cadeaux, de faire le procès d’une société matérialiste où le Père Noël a, pour certains, fait oublier le sens de la fête de Noël. Comme chacun le sait, Jésus est né en l’an 0, un 25 décembre. C’est méconnaître que la fête païenne du solstice d’hiver précédait Noël et que la chrétienté en a donné un nouveau sens. Et ne nous berçons pas d’illusions, le monde entier n’a jamais été chrétien et ce sens, qui était dominant en Europe et d’autres contrées « évangélisées », ne l’a jamais été partout. Mais les temps ont changé. Dans notre monde sécularisé, ce ne sont plus les Eglises qui donnent le la. Les chrétiens peuvent le constater, le regretter mais doivent aussi réaliser que nous ne vivons plus dans un temps de chrétienté. Et ce n’est pas en noircissant le comportement des autres qu’on arrivera à mettre en lumière notre message.

S’il est vrai que certains pensent trouver leur bonheur dans le matérialisme, ne sous-estimons pas le sens de la fête. Tout le monde a besoin de fêter, même si les motivations sont diverses. Des valeurs comme la famille, même si elle prend une signification plus étendue que par le passé, la paix, la réconciliation et l’attention aux plus démunis, restent présents à Noël, dans des cercles bien plus larges que les cercles chrétiens.

Pour moi, le sens chrétien de Noël est ce qui est primordial, le reste étant des conséquences. Une des originalités du christianisme par rapport au judaïsme et par rapport à l’Islam, c’est que notre Dieu s’est incarné, il s’est fait homme. Il peut paraître invraisemblable que Dieu, unique et absolu, se soit abaissé en devenant homme mais il ne s’agit pas du Dieu autoritaire et isolé des philosophes mais du Dieu‐Amour de la Révélation. Jésus a vécu comme un homme, il est né d’une mère humaine, il a grandi, il s’est réjoui, il a connu l’angoisse et la souffrance, il est mort finalement sur la croix. Sa naissance est également empreinte de discrétion. Elle passe inaperçue des populations, et même des autorités religieuses pourtant précisément informées du lieu où elle devait survenir. Bien qu’une part de merveilleux enveloppe les récits de naissance qui bien sûr ne sont pas des récits historiques mais symboliques, le message de Noël est important pour la compréhension que nous nous faisons de Dieu. Jésus ne s’est pas manifesté dans la cour des grands, ni dans le temple, ni même dans le milieu sacerdotal. Il est venu humblement parmi les bergers qui étaient des gens déconsidérés dans la société de l’époque et a d’abord été reconnu par des étrangers.

Et cette attitude il l’a gardée tout au long de sa vie terrestre. Citons juste trois versets bibliques : Mt 20:28  C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Jn 13:14  Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; Lu 5:32  Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu’ils se convertissent. » C’est ce Dieu qui est proche de nous, qui nous fait confiance et en lequel nous pouvons mettre toute notre confiance.

Noël nous fait aussi prendre conscience de notre humanité, de sa grandeur et de ses limites. Nous sommes à la fois tout et rien. Tout, dans la mesure où nous sommes uniques et irremplaçables, que nous devons croire en nos possibilités et ne pas nous laisser paralyser par des discours qui voudraient qu’on manque d’humilité si on veut s’affirmer et affirmer ses convictions. Mais en même temps nous ne sommes rien. Nous sommes fragiles et n’importe quoi peut arriver à n’importe qui à n’importe quel moment. Notre vie ne tient qu’à un fil. Mais notre espérance nous aide à nous frayer un chemin, en gardant la tension entre ces deux extrêmes. « C’est quand nous sommes faibles que nous sommes forts »

Pour compléter, voici le message de Régis de Berranger : Noël, celui de toutes les pauvretés

https://www.dropbox.com/s/3kl1l7rwb3d9eu5/No%C3%ABl%20et%20la%20pauvret%C3%A9.pdf

Et celui de Paul Maire : Les mages s’en retournèrent par un autre chemin

https://www.dropbox.com/s/tlk6olrjf1zzb5b/Paul%20Maire%20Ann%C3%A9e%202014.pdf

Et une citation du pape François  (Evangelii Gaudium § 165)

La centralité du kérygme demande certaines caractéristiques de l’annonce qui aujourd’hui sont nécessaires en tout lieu : qu’elle exprime l’amour salvifique de Dieu préalable à l’obligation morale et religieuse, qu’elle n’impose pas la vérité et qu’elle fasse appel à la liberté, qu’elle possède certaines notes de joie, d’encouragement, de vitalité, et une harmonieuse synthèse qui ne réduise pas la prédication à quelques doctrines parfois plus philosophiques qu’évangéliques. Cela exige de l’évangélisateur des dispositions qui aident à mieux accueillir l’annonce : proximité, ouverture au dialogue, patience, accueil cordial qui ne condamne pas.

Et pour 2014 ?  Si le message de paix, de réconciliation et d’attention aux plus démunis de Noël devenait plus réalité, cela comblerait toutes mes espérances. C’est ce que je vous souhaite aussi pour votre vie personnelle, votre vie en Eglise ou en société. Bonne et heureuse année 2014.