AMOUR HOMOSEXUEL

 Je suis homosexuel et je me sens fils aimé de Dieu pour ce que je suis. Je vis avec joie et fidélité avec mon compagnon. Ces années de vie ensemble nous ont apporté  beaucoup de bonheur et  de bénédiction. Nous avons senti que nous avons grandi en conscience et spirituellement en tant que couple et en tant que personnes. Nous aimons Jésus, car il donne sens à notre vie de couple.

 L’histoire personnelle de chacun de nous garde la trace indélébile de la tradition catholique. Nous avons appris tous deux au sein de l’Eglise à aimer Dieu, appris à lire l’Evangile, appris à nous aimer. Ceci ne peut se nier. Mais cela n’a pas été facile   de nous réaliser en tant que personnes dans le contexte d’une Eglise et d’une société catholico-romaine homophobe, exclusive et dans beaucoup de cas homicide. L’institution catholico-romaine maltraite… les personnes qui sont différentes comme nous, comme c’est le cas de toute population différente par son genre et sa sexualité.

 A  ce stade de notre vie, après 16 ans en commun, nous sentons que l’Eglise reste en arrière dans notre cheminement spirituel  et notre vie de couple. Un exercice de foi sain et libérateur exige une position claire et radicale face à une structure hiérarchique pratiquant la double morale, qui nous condamne et nous exclut.

 Amie, ami lecteur : les lignes qui précèdent sont la transcription littérale d’un mail que j’ai reçu il y a quelques jours depuis une belle ville colombienne où c’est toujours le printemps. Je ne connais pas personnellement le couple, mais depuis Arroa Behea, en cette matinée verte et pluvieuse, printanière, je les bénis de toute mon âme.

 Merci pour être ce que vous êtes et pour vivre  votre amour en accord avec ce que vous  êtes. Vous êtes bénédiction pour l’humanité et pour toute la terre, comme cette douce pluie. Pardon, amis, pour toutes les cultures, sciences et régimes, religieux ou non, qui vous ont humiliés, emprisonnés et même brûlés au bûcher. Pardon en particulier pour les religions qui vous ont déshonorés, offensés et punis, toujours au nom de la vérité révélée, connue et contrôlée exclusivement, ceci oui, par sa caste dirigeante. Ils se saisissent de la vérité comme d’une arme, un prétexte, un instrument de domination. C’est une tragique négation de la vérité qui mouille et dilate comme la pluie, qui féconde et réinvente la vie comme le printemps.

 Pardon surtout pour l’Eglise de Jésus qui vous a condamnés et vous condamne encore, parfois avec  miséricorde apparente, fausse miséricorde. Pardon pour un certain cardinal de ce pays qui, au contraire de l’Organisation Mondiale pour la Santé, continue d’affirmer que l’homosexualité est une maladie comme votre hypertension ou le diabète ; et pour  un certain évêque qui se targue  de savoir comment vous « traiter » et  même de vous avoir parfois guéris.

 Incroyable ! Pardon pour le catéchisme de l’Eglise Catholique qui affirme que l’amour homosexuel est intrinsèquement contre nature et désordonné, qu’être homosexuel en soi n’est pas un péché mais  qu’il en est un de vivre comme tel. Il offense la nature, la création, la créativité sacrée que nous appelons Dieu. Et il le fait au nom de la Bible. Mais   la Bible compte  à peine deux textes qui condamnent la pratique homosexuelle, et ils sont d’une très douteuse interprétation : Lévitique 18, 22 et Romains 1, 26-27. Quand bien même seraient-ils deux mille.

Par ailleurs, ce même livre du Lévitique n’interdit- il pas de manger du porc et des  fruits de mer, et ordonne des choses plus absurdes encore ? Et Paul ne nous enseigne-t-il pas dans cette même Epître aux Romains (ch. 13) que nous devons toujours nous soumettre et obéir aux autorités, également aux dictateurs ?

 Je comprends très bien que l’un de vous ait renié l’Eglise catholique-romaine il y a 10 ans, et que l’autre vienne de le faire récemment, après avoir « mûrement  et indépendamment  réfléchi  »  et faisant expressément mentionner « Je ne renonce pas à la foi chrétienne mais à une institution ecclésiastique ».  Par dignité, par amour de l’Eglise, pour suivre Jésus. Non seulement je vous comprends, mais je vous félicite. Je crois que Jésus ferait de même.

 Dans tous les cas, Jésus serait avec vous. Il est avec vous. Votre amour est sacrement de l’Amour. Jésus vous bénit. Le printemps vous bénit.

 José Arregi

Traduction de Rose-Marie Barandiaran

Je veux redevenir laïc. Témoignage d’un prêtre du Québec

Je veux redevenir laïc, c’est parce que je ne veux plus être membre du clergé. Cette décision a mûri pendant cinq années, baignée dans la prière et une relecture de l’histoire du christianisme.

Un motif essentiel justifie cette décision : la séparation des chrétiens entre fidèles laïques et membres du clergé : séparation qui a modifié le mouvement évangélique, lancé par Jésus, en une religion dont les membres ordonnés ont tout pouvoir, y compris celui de présider le Repas du Seigneur, lequel a perdu son sens de repas pour devenir une célébration religieuse. […]

Si j’ai retracé brièvement les grandes lignes de mon parcours, c’est pour dire que j’ai toujours été très heureux dans ce ministère de prêtre où j’ai voulu être un frère parmi les membres de la communauté. Être chrétien au sein de petites communautés en étant inséré dans le monde par le travail traçait, pour moi, un chemin de vie qui répondait à ma sensibilité.

Ces petites communautés naquirent, comme l’écrivait Paul VI dans Evangelii nuntiandi, « de la recherche d’une dimension plus humaine que des communautés ecclésiales plus grandes peuvent difficilement offrir, surtout dans les métropoles urbaines contemporaines favorisant à la fois la vie de masse et l’anonymat.»

Si j’ai pu, au sein de l’Église catholique, vivre avec bonheur ce ministère de prêtre, … pourquoi décider, après 50 ans de prêtrise, de quitter le clergé ?

Au 21e siècle, pour bien des raisons, les petites communautés ne sont plus à l’ordre du jour dans la plupart des diocèses. La diminution drastique des prêtres, des religieux et religieuses, dans les pays ‘sécularisés’, conduit plutôt à regrouper les chrétiens pratiquant la liturgie dominicale dans des grandes assemblées. C’est le nombre de prêtres qui dicte le nombre des assemblées. La religion prend le pas sur la communauté évangélique.

Ce ne sont pas les circonstances actuelles – pouvant changer dans l’avenir – qui dictent ma décision. Mais elles m’ont amené à penser que nombre des fautes de l’Église catholique tiennent à sa structure même qui en fait une religion avec un clergé dont la hiérarchie (autorité sacrée) a un pouvoir absolu et exprime seule la pensée des chrétiens. Plusieurs théologiens expriment ma réflexion. Je les cite en annexe parce qu’ils traduisent, mieux que je ne peux le faire, ma pensée.

L’histoire me semble avoir conduit l’Église à devenir une sorte de monarchie où la hiérarchie des clercs a copié celle des rois de ce monde. Cela n’est-il pas contraire à la prescription de Jésus à ses disciples : « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs. … Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert. » (Luc 22, 25-26).

La constitution des «serveurs de la Parole» en un clergé composé d’hommes célibataires (à l’exception récente des diacres mariés) a éloigné nombre des clercs d’une vie conviviale avec les chrétiens. Lesquels ne forment plus guère communauté mais se retrouvent au sein d’assemblées où beaucoup sont des anonymes.

Les seules appellations de clercs et de laïcs traduisent cette séparation dans la communauté issue de Jésus. On ne retrouve ces appellations ni dans les Évangiles où Jésus donne le nom d’amis à ses disciples, ni dans les textes de Paul où tous sont appelés frères.

Je n’ignore pas qu’une communauté a besoin de leaders, mais ceux-ci pourraient être élus par la communauté, sans avoir un caractère sacré. Le seul Maître de la communauté est Dieu, le Père Éternel, comme le dit l’Évangile : « Ne vous faites pas appeler ‘Maître’ : oui, votre maître est unique et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur terre ‘Père’ : oui, il est unique, votre Père éternel. » (Matthieu 23,8-9)

Les assemblées dominicales regroupent les chrétiens autour d’un rite (l’Eucharistie, nouveau nom de la Messe) qui n’a plus grand-chose à voir avec l’origine de ce rite : le Repas que Jésus célébrait avec ses disciples.

Ces assemblées, dans la mesure où elles bénéficient d’une liturgie belle et nourrissante, peuvent apporter une réponse au besoin religieux. Besoin qui est essentiel chez les humains. Mais si elles se limitent à des célébrations où l’assemblée est passive, elles ne peuvent tisser les liens fraternels si importants pour vivre l’Évangile.

La raréfaction des vocations à la prêtrise me conduit à espérer qu’on en viendra à confier aux laïcs le rôle de rassembleurs de petites communautés et à permettre à celles-ci de célébrer l’Eucharistie, le rite essentiel qui engendre des humains comme disciples de Jésus. Le Repas de la Parole autour de Jésus est le Repas de notre fraternité en Dieu. Ce Repas est essentiel à notre devenir chrétien. C’est pourquoi la célébration eucharistique, telle qu’elle est célébrée actuellement, me semble un ersatz du Repas du Seigneur. Elle ne permet pas aux convives de se nourrir mutuellement de ce que la Parole de Jésus apporte à leur vie.

Empêcher les disciples de Jésus de célébrer le Repas du Seigneur parce qu’il n’y a pas la présence d’un prêtre est-elle conforme à la pensée de Jésus ? Les conditions actuelles pour être prêtre sont des préceptes humains: célibat, sexe masculin, niveau d’études universitaires… On pourrait peut-être appliquer à ces conditions la phrase de Jésus concernant les traditions pour le lavage des plats et des mains : « Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à une tradition humaine » (Marc 7,8). Est-il, selon la pensée de Jésus, de voir, en Amérique latine par exemple, des communautés privées de célébration eucharistique pendant des mois parce que le prêtre ne peut venir les visiter que deux fois par année ? Dans les deux premiers siècles, il n’y avait pas de telles conditions pour célébrer la Fraction du pain. Il n’y avait pas de chrétiens consacrés pour présider le Repas eucharistique.

Dans un temps où l’on risque de voir le mouvement évangélique de Jésus se réduire à une religion minoritaire, ne faut-il pas revenir aux traditions des premières communautés chrétiennes ? Ne faut-il pas permettre aux petites communautés ecclésiales de célébrer l’Eucharistie en confiant la présidence à un des membres le mieux préparé pour cela ? Ces communautés pourront être visitées de temps à autre par un représentant de l’Évêque (ou mieux par l’Évêque lui-même) pour assurer la communion entre les communautés.

Pour bien des gens, le clergé – qui définit l’Église de Jésus comme une institution religieuse – est un contre-témoignage de l’Évangile. Même un certain nombre de baptisés ne se sentent plus concernés par l’institution religieuse. Combien de catholiques se définissent comme chrétiens et non comme appartenant à l’institution catholique ? Quel témoignage peuvent présenter aujourd’hui les cérémonies romaines avec leurs pompes et la ségrégation qui écarte les femmes de tous les ministères ordonnés ?

Plus j’avance dans la vie, moins je peux supporter d’être assimilé par ma fonction de prêtre à un christianisme devenu principalement une religion ? Je sais que bien des amis m’ont dit que je ferais plus en restant à l’intérieur du clergé : ma liberté de parole est limitée, mais elle n’est pas nulle. Si je quittais, elle serait plus grande mais moins efficace.

C’est peut-être vrai. Mais je n’en suis pas sûr. L’attachement des jeunes générations au christianisme – et encore moins au catholicisme – n’est plus le même qu’il y a 50 ans. Je vis quotidiennement en communion avec des adultes qui ont autrefois quitté l’Église et qui y sont revenus grâce à ces petites communautés non paroissiales; avec des jeunes-adultes qui ont découvert Jésus et l’Évangile à la fin de leur jeunesse, après avoir souvent fréquenté de nombreux groupes religieux. Le magistère leur importe peu. Je connais des amis, véritables disciples de Jésus, qui se refusent même à être baptisés pour ne pas être assimilés à l’institution religieuse catholique.

Je souffre quotidiennement avec celles et ceux que le magistère marginalise de l’Église, comme le sont les divorcés-remariés. Il est douloureux de voir des jeunes-adultes, catholiques pratiquants, contraints à quitter le catholicisme pour d’autres confessions chrétiennes où l’orientation homosexuelle n’est pas considérée comme une maladie ou un péché. Que de souffrances et de gâchis!

Ma situation dans l’Église

Certains me diront pourquoi j’ai tant tardé à prendre cette décision. En premier lieu, je l’ai dit, parce que des circonstances spéciales m’ont permis d’être davantage un frère qu’un prêtre au sein des communautés chrétiennes auxquelles j’ai appartenu. En second lieu, parce que je ne voudrais pas que cette sortie du clergé nuise à mes frères et sœurs des communautés dont je suis membre. Un troisième point ne m’est apparu fortement que récemment : je considérais inconsciemment que ce dont je souffrais dans l’Église était dû aux circonstances, aux fautes de tous et de chacun. Je considère maintenant que les schismes, les excommunications, les horreurs de l’Inquisition, la vision d’une Église despotique… tout cela vient, non des fautes des hommes, mais de la structure de l’institution. Tous ces scandales contraires à la pensée de Jésus viennent du pouvoir que détient un clergé que son style de vie a mis à part dans l’Église.

Ma sortie du clergé ne signifie nullement ma sortie de l’Église. Je continuerai à être – pauvrement – ce que je suis : un frère partageant sa foi en Jésus avec d’autres frères et sœurs, un catéchète (au sens que je continuerai à traduire mes recherches sur la pensée de Jésus). En restant prêtre, je ne vois pas comment mon évêque accepterait que j’encourage les laïcs à célébrer l’Eucharistie sans prêtre : ce que je considère actuellement comme la condition indispensable pour que le message de Jésus se réalise au sein de petites communautés. Je trouverai, je crois, une plus grande liberté de parole, avec sérénité.

Je continuerai – si cela est accepté par les frères et sœurs – à être membre de ces petites communautés qui me font vivre et ont donné la joie à ma vie de prêtre. Je ne quitte pas le clergé avec aigreur. Ma petite connaissance de l’histoire du christianisme me permet de relativiser certaines situations actuelles, comme la pédophilie, que je ne crois pas reliées à la structure de l’institution.

Je sais que ma décision ne sera pas comprise par certains de mes amis. Je m’excuse si cela les déçoit. Qu’ils sachent que cela me donne une paix intérieure en agissant selon ma conscience.

Pardon à tous les membres du clergé qui pourraient se sentir visés par mes propos. Je sais que nombreux se veulent proches de leurs frères et sœurs chrétiens. Je ne veux juger personne. Je ne parle que de la structure actuelle de l’Église.

Je dis merci à toutes celles et tous ceux qui gardent l’espérance car ils ont confiance que naîtront encore des François d’Assise, des Abbé Pierre, des Dom Helder Camara, des Émilie Gamelin et qu’un jour des communautés chrétiennes surgiront selon le modèle des communautés des années 50 pour témoigner du mouvement de Jésus et non de la religion chrétienne. Celles et ceux-là sont ma joie. […]

Je termine avec cette phrase de Jacques Loew, écrite peu de temps avant sa mort :

« La foi, jamais décidée une fois pour toutes et chaque fois rencontrer la personnalité du Christ et son message : reprendre accès au Jésus de l’Évangile. Revenir aux sources de la Révélation et non à l’autorité des institutions chrétiennes. »

Un prêtre au Québec, 21 décembre 2010, décédé en décembre 2013

Source de cet article cliquez ici  Transmis par Jean Reignard

Hommage à René-Xavier Naegert, dit le « pope »

Pour de plus amples renseignements sur René-Xavier Naegert, Cliquez ici

Voici un extrait de son allocution lorsqu’il reçut en 2007, le prix de la tolérance Marcel Rudloff

L’attitude tolérante ne suscite pas tout de suite et obligatoirement la sympathie dans les structures religieuses, politiques, ou chez certains particuliers, anxieux ou bétonnés. La tolérance peut être soupçonnée de mollesse. de tiédeur. Elle prospérerait surtout sur les terrains de manque de conviction, de faiblesse et aurait la vertu de l’édredon qui amortit le choc. Elle serait comme une anesthésie de la conscience, comme une forme d’éteignoir. « il y a des maisons pour cela » disait le si grand et pourtant si intolérant Paul Claudel…

En vérité, être tolérant. c’est découvrir tout au long de l’existence. de choix en choix, dans les situations quotidiennes, avec une volonté tendue vers le respect, que le chemin de la tolérance est un chemin difficile pour ne pas succomber à la facilité. Etre tolérant, c’est se connaître soi-même, être tolérant avec soi-même, avec ses blessures. ses richesses et s’ouvrir alors aux autres dans leurs différences, accepter d’être transformés par eux, tout en restant fidèle à soi-même. Etre tolérant, c’est accepter d’être accepté par les autres, pour pouvoir les recevoir avec leurs richesses, leurs pauvretés, leurs soleils et leurs ombres, et la différence de leurs couleurs.

Disponibilité, attente, désir, choix, ouverture, dépouillement – le dirais-je ? amour -autant de mots qui disent la condition forte, riche et pauvre, exigeante et silencieuse de la tolérance. La vérité de chacun est insaisissable elle lui appartient et il ne sait pas la dire. En théorie, la tolérance est facile lorsqu’on parle de dignité et de tolérance dans les pays lointains, et loin des frontières. Elle est une exigence difficile dans les rencontres quotidiennes. « Le fossé le plus proche est te plus difficile à franchir » dira Frédéric Nietzsche.

Voici d’r Pope’s blog où il est possible de consulter nombre de ses écrits

Ne m’appelez plus « Monseigneur » !

Qu’il me soit pardonné d’usurper dans cet article le statut d’évêque pour relever le multiple préjudice qu’entraîne, pour l’image de l’Église dans notre société et pour sa propre gouverne, l’emploi anachronique du titre de « Monseigneur » ! Ce détour personnalisé facilitera peut-être le propos et en concrétisera la portée. De fait, le christianisme charrie maintes coutumes plus discutables que cette appellation ; mais, aux antipodes des valeurs qu’elle est censée honorer, celle-ci apparaît aujourd’hui particulièrement désuète et plus que jamais décalée par rapport à l’Évangile. Nombre de « Monseigneurs » en conviendront – j’en suis sûr.

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« Je sais bien que ce n’est pas mon individu que ce titre honore, mais le ministère dont je suis chargé. C’est à l’Église tout entière qu’il est ainsi rendu hommage. Aussi ne m’appartient-il pas, ni à aucun de mes confrères, de refuser pour convenance personnelle cette appellation qui relève d’une longue histoire et transcende nos personnes. Et pourtant, je demande de ne plus être appelé « Monseigneur » !

«Bien que j’aie toujours récusé les honneurs dans l’Église, j’avoue avoir été touché lorsque j’en ai bénéficié à mon tour. N’avais-je pas, sous couvert de service et comme d’autres sans doute, rêvé de l’aura entourant les hautes fonctions ecclésiastiques ? Sagement, l’humilité commande aux dignitaires de ne pas accorder trop d’attention à la déférence qui leur revient. En prenant ma place dans la succession apostolique, c’est donc en toute modestie que j’ai fini par m’habituer à la mitre et aux rituels séculaires qui l’accompagnent.

« Mais jusqu’où assumer l’héritage ? La symbolique véhiculée par ces honneurs s’étant perdue, ne faut-il pas renoncer à un usage qui s’est dégradé en banale mondanité aux yeux de nos contemporains ? C’est la crédibilité même de l’Église qui, hors de nos communautés, est aujourd’hui menacée par un affichage et des cérémonies qui offensent la foi évangélique. Et plus dramatique encore : le décorum ecclésiastique mis en scène par nos manières et nos rites atteint jusqu’à la perception de Dieu qui s’offre à travers la religion, brouillant gravement le message originel du christianisme.

« La divinité est imaginée à l’image des rois, le faste de la cour céleste est construit à l’avenant, et nos pratiques en fournissent depuis des siècles une transposition qui doit légitimer la suprématie du pouvoir religieux. Mais le monde a changé tandis que nous restons entravés dans un passé indûment sacralisé au profit de nos institutions et dans une conception archaïque de la divinité. Notre Dieu n’occupe pas les trônes que l’humanité s’obstine depuis toujours à ériger à ses dieux comme à ses rois. Nos représentations, notre langage et notre gestuelle sont à repenser.

« Comme la parole ne peut se communiquer qu’à travers des langages, l’Église ne peut se perpétuer qu’à travers des institutions. Et toutes les institutions ayant tendance à sacraliser les pouvoirs qui les gouvernent, l’Église a absolutisé l’autorité ecclésiastique en l’assimilant à l’autorité divine. Mais, paradoxe : les responsabilités d’ordre évangélique, tout en étant des plus éminentes, constituent en un sens le moins sacré de tous les pouvoirs – le moins « séparé » –, parce que foncièrement subordonné à l’humble service des hommes, et des plus petits en priorité.

« Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations leur commandent en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous se fera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous se fera l’esclave de tous. » (Mc 10, 42-43). Adressé par Jésus aux disciples qui allaient fonder et conduire les premières communautés chrétiennes, ce précepte vaut toujours et se passe de commentaire. À suivre, tout simplement…

« Alors, adieu Constantin et Théodose qui ont promu le christianisme religion officielle de l’empire romain, et adieu l’apparat et les compromissions qui s’en sont suivis au prix de la fraternelle simplicité des origines ! S’il n’est guère possible et s’il ne sert à rien de juger le passé, il nous incombe par contre de construire l’avenir. Pour demeurer fidèles à la Parole reçue, les communautés chrétiennes ont vocation à inventer, par delà les modèles hiérarchiques légués au catholicisme par la Rome antique et la féodalité médiévale, des formes de service et de pouvoir inédites. Le dernier concile en avait déjà pris conscience avec Jean XXIII. Et, malgré d’âpres résistances, on s’en préoccupe de nouveau au Vatican sous la houlette du pape François ! »

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D’aucuns trouveront ce billet outrecuidant – de quoi se mêle donc ce laïc qui feint d’ignorer la modestie de la plupart des dirigeants ecclésiastiques ? D’autres estimeront qu’il ne s’agit là que de futiles élucubrations au regard des graves problèmes que connaissent le monde et l’Église – n’est-il pas plus urgent de soutenir les initiatives qui témoignent de l’Évangile en dépit de tous les manquements ? Mais la question soulevée est moins anodine qu’elle ne semble au premier abord. Les titres n’ont évidemment aucune importance en tant que tels, mais ils sont révélateurs de l’idéologie et des structures qui les produisent et qu’ils illustrent, et ils contribuent à en assurer la reproduction. Même les dehors les plus dérisoires peuvent cacher des enjeux cruciaux…

P.S. Voir https://www.youtube.com/watch?v=Q4DfrjJjPKc&feature=share

(Le cardinal américain Raymond Leo Burke a occupé jusqu’à récemment le poste de préfet du Tribunal suprême de la signature apostolique, la plus haute juridiction du Saint-Siège.)

Il est entendu que la caricature est toujours caricaturale, mais c’est précisément de cette façon qu’elle dévoile la nature profonde de ce qu’elle représente. Que dire, que faire, quand il arrive que l’idolâtrie le dispute au grotesque, au point qu’il ne semble guère possible d’imaginer pire ? Suffit-il d’admettre que Dieu reconnaîtra les siens ?

Jean-Marie Kohler

Source de cet article : Le site Recherche plurielle de Jean Marie Kohler

Si à côté de la liberté on n’a pas le souci de l’humanisation, cette liberté peut devenir tyrannique et deshumanisante.

Réponse au texte de Jean Marie Muller

Merci Jean Marie pour ton texte qui entre en résonnance avec mes réflexions de ces derniers jours.

Pour moi, la liberté de pensée et d’expression, c’est ce qui compte le plus dans ma vie et je n’hésite pas à payer de ma personne pour la défendre.

Cependant, il faut avoir l’humilité d’admettre que cette valeur est aussi chère à d’autres, qui ne pensent et ne disent pas nécessairement la même chose. Et pour que tout cela puisse s’harmoniser le respect de l’autre est fondamental.

Que Charlie Hebdo ait mis cette couverture me paraît, vu les circonstances, logique, dans la mesure où toute cette affaire a pris de l’ampleur suite aux publications des caricatures de Mahomet. Et qu’on ait parlé de pardon me paraît intéressant et cependant ambigüe dans la mesure où on ne demande pas pardon mais qu’on attend le pardon de celui qui a été offensé et qu’on souhaite que ce pardon soit réciproque. Il est ambigu, dans la mesure où il y a de très fortes chances que Charlie Hebdo continuera à publier des caricatures de Mahomet.

Mais, dans la logique du respect de l’autre, et en tenant en plus compte du fait que tout le monde ne raisonne pas comme nous, en sachant au départ que les caricature de Mahomet peuvent blesser au plus profond, dans ce que les musulmans ont de plus cher, même si on a du mal à comprendre que cela puisse être ainsi, qu’a-t-on à gagner à aller dans cette direction, en sachant dès le départ que cela est générateur de violence ? Trottent dans ma tête des réflexions sur les limites de la liberté d’expression, mais je suis d’accord avec toi que c’est difficile, que c’est difficile de tirer des conclusions.

Cela montre que si à côté de la liberté on n’a pas le souci de l’humanisation, cette liberté peut devenir tyrannique et deshumanisante.

Et là je te rejoins dans ta réflexion sur la non-violence. Les religions, mais aussi l’humanité entière, ne doivent pas simplement rejeter la violence (mais pas le conflit) mais prôner de façon positive des chemins de non-violence. »

Seigneur, que votre crèche est redoutable !

Seigneur, que la crèche de la Nativité, dans laquelle vous êtes devenu nôtre en Jésus, est… « subversive ».

Évidemment, vous le saviez déjà, ayant averti les mages de rentrer de Bethléem par un autre chemin que celui proposé par Hérode. Mais aviez-vous imaginé que l’humble mangeoire de votre divine incarnation pourrait, au vingt et unième siècle, « menacer » à ce point notre espace public ?

On sourirait presque de la disproportion de ces « agitations » si… elles n’avaient l’indécence d’être concomitantes au drame vécu par nos frères d’Orient, chassés du berceau même du christianisme. Que craint-on donc chez nous, quand on voit combien la crèche connaît une popularité paisible dépassant largement la sphère de ceux qui croient et prient devant elle ?

Le jour où notre société n’aura plus que la crèche à redouter n’est pas encore levé !

L’appel à l’amour incarné par l’enfant de Bethléem est plus puissant que tout atome.

Mgr Bernard Podvin. Porte-parole de la Conférence des évêques de France.

Un synode pour ça, José Arregi

Il y a un mois se terminait à Rome la première partie du Synode catholique sur la famille, qui ouvrait une année de réflexion ecclésiale jusqu’à octobre 2015. Alors aura lieu le Synode définitif proprement dit. Nous continuons, donc, d’être en Synode, mot grec signifiant « chemin en compagnie ». Ceci est faire Église : être compagnons de chemin, suivre Jésus unis et libres. Ceci est la vie : un voyage partagé.

« Que chacun parle en liberté, et écoute avec humilité » a dit le pape François la veille de l’inauguration. Qu’il en soit ainsi. Ainsi vais-je faire, car ce qui vaut pour les évêques doit valoir pour nous tous qui sommes Église, compagnons de voyage.

Ils étaient 253 participants, la plupart des évêques, venus du monde entier, hébergés à Rome pendant plus de deux semaines. Était-ce nécessaire  ? Le courrier électronique, la vidéo conférence ou les réunions « on line » ne suffisaient-ils pas ? Autant d’évêques célibataires parlant de la famille, pérorant sur des questions que l’immense majorité des gens, y compris catholiques et prêtres d’ avant, avaient résolues depuis longtemps. Cela valait-il la peine ?

En aucun cas je ne dirai que la famille est un thème mineur. Elle nous fait naître et nous façonne. Cela valait la peine de réunir au Vatican non seulement 200 évêques, mais aussi des milliers d’hommes et de femmes de tous peuples et cultures, et dépenser ce qui aurait été nécessaire pour porter remède aux grandes blessures qui affectent la famille : le chômage et la pauvreté, le manque de logement, la violence et l’inégalité des genres, la peur du futur, l’échec de l’amour.

Mais ce ne furent pas ces thèmes qui intéressèrent le plus les pères synodaux. On entendit à peine quelques voix pour réclamer une sérieuse réflexion ecclésiale sur les profonds changements culturels qui sont en train d’affecter les structures traditionnelles de la famille. Aucune esquisse critique sur la question du « genre », c’est-à-dire, la construction sociale des rôles de l’homme et de la femme. Aucune allusion à la distinction entre relation sexuelle et procréation, fait nouveau et transcendantal dans l’histoire de l’humanité. Aucune référence au gravissime problème démographique, mais de durs jugements condamnant « la mentalité antinataliste ». Aucun signe de reconnaissance de la sainteté et de la valeur de l’amour homosexuel. Aucune insinuation d’une possible révision du problème de la doctrine traditionnelle de l’indissolubilité du mariage. Aucune suggestion sur la nécessité de revoir la doctrine d’Humanae vitae de Paul VI (1968) qui interdit sous peine de péché mortel toute mesure ou méthode anticonceptionnelle qui ne soit pas la continence sexuelle (ils condamnent tout ce qui n’est pas « naturel », mais ils prennent des remèdes « non naturels » contre la grippe ou le cholestérol). Et pas la moindre trace d’autocritique.

Malgré tout, beaucoup ont salué cette première phase synodale et le document en émanant comme le prélude d’une explosion printanière, comme le commencement incontournable d’une profonde transformation doctrinale. Souhaitons que cela soit, et que je me sois trompé, et que j’aie la chance de le voir ! Mais aujourd’hui je ne le vois pas.

Je prévois, oui, que le pape François, suite au synode définitif de l’an prochain, fasse trois pas timides, à savoir :

1) Invitation à accueillir avec miséricorde les homosexuels (comme s’ils étaient des malades ou des pêcheurs) ;

2) Possibilité pour quelques divorcés remariés de communier, à la condition – humiliante condition – de se confesser coupables de leur échec matrimonial et de s’engager à ne pas récidiver (Jésus n’humilia jamais personne de cette façon) ;

3) Simplification et coût diminué du processus de nullité matrimoniale (un artifice pour ne pas reconnaître quelque chose de très simple : où que ce soit, s’il y a amour il y a sacrement de Dieu, et il y a seulement sacrement tant qu’il y a amour). Cela sera tout. Fallait-il tout cet équipage pour un si court voyage ? Ce sont des problèmes d’évêques, et non ceux des gens.

Les gens souffrent pour d’autres motifs. Écoutez les gens, écoutez la vie.

La Vie va de l’avant dans l’humble cœur palpitant des hommes et des femmes d’aujourd’hui, croyants ou non. Et l’Esprit et l’Amour habitent dans les couples que les évêques nomment « irréguliers », au sein des différents types de famille avec leurs joies et leurs angoisses, dans les personnes qui ont vu s’écrouler leur amour et refont leur vie avec un autre partenaire. Ceux-là n’ont été ni ne seront appelés au Synode, mais la Vie les guide.

José Arregi                                         Traduction Rose-marie Barandiaran

Les déceptions hélas prévisibles sur le synode

Si je disais que je ne suis pas déçu par les conclusions du synode sur la famille, je mentirais. Par contre, hélas, je ne suis pas surpris. L’Eglise est victime de la politique de nomination d’évêques conservateurs de la part de Jean Paul II et de Benoît XVI où on savait dès le départ que cela allait avoir des conséquences catastrophiques sur l’évolution de l’Eglise. Que l’on pense aux nominations des successeurs de Don Helder Camara, du cardinal Arns et de bien d’autres en Amérique latine, remplacés par dans leur grande majorité par des membres de l’Opus Dei, dont le but premier était d’éradiquer autant que possible la théologie de la Libération. Mais aussi nominations d’évêques conservateurs en Afrique, en Europe où certains ont dû enjamber les corps de personnes qui se sont couchées devant la cathédrale pour empêcher leur ordination. Jean Paul II avait aussi mis en place un serment d’allégeance  des évêques au Pape.

Pour donner le change au niveau du Synode, on a invité quelques laïcs, mais qui se sont tous exprimés dans le sens de la vision de l’Eglise catholique de la famille. C’étaient donc des personnes qui n’étaient absolument pas représentatives de ce qui se vit à la base. Le travail de laminage de ce qui a été dit lors de la première semaine, lors des réunions des groupes linguistiques de la deuxième semaine, ceci était la pratique courante de tous les synodes qui ont eu lieu depuis Vatican II. Il faut dire que lors des synodes précédents, le pape se permettait de rédiger un rapport final où il retenait ce qui lui convenait, enlevait ce qui ne lui convenait pas et se permettait même d’ajouter des parties qui n’étaient même pas discutées lors du synode.

Pour le Synode sur la famille, l’art consiste maintenant à faire patienter pendant 1 an, en disant d’une part que les décisions seront prises en 2015 et en mettant l’accent sur le fait que le pape François, auquel revient la décision finale, a une vision plus ouverte que les évêques conservateurs qui ont bloqué les décisions du synode. De ce côté-là restons très prudent. S’il est indéniable que François a insufflé un nouvel état d’esprit dans l’Eglise et venant d’Amérique latine, son habitude  n’est pas de se promener en Cappa Magna, ni de se comporter en Super Louis XIV, c’est un conservateur notamment en matière éthique, donc en particulier dans sa réflexion sur la famille. Pour le moment il a beaucoup parlé, mais n’a pas beaucoup agi. C’est quelqu’un qui est très fort dans le domaine de la communication, mais espérons qu’il ne se réfugiera pas derrière la position des évêques conservateurs pour justifier un immobilisme.

Mais allons plus loin. Est-il normal que la position de l’Eglise dépende de celle du pape, donc conservatrice si le pape est conservateur, réformatrice si le pape avait des idées réformatrices ? Cela met en lumière le fonctionnement malsain du gouvernement de l’Eglise. Le pape est un monarque absolu qui dispose de tous les pouvoirs, de plus de pouvoirs que n’importe quel dictateur du pays le plus fasciste. Où y a-t-il une trace même minime des résultats de la consultation qui a été faite pour préparer ce synode ? Pourquoi nommer des vice-présidents du synode dont on sait au départ qu’ils ont des idées conservatrices ? Le vice-président philippin était scandalisé par les réponses qui avaient été données au questionnaire et qui n’étaient pas conformes à la vision de l’Eglise ? Ce n’est guère plus brillant pour le cardinal André Vingt-Trois qui a parlé en début de semaine du péché que commettaient ceux qui utilisent des méthodes contraceptives. Il me semble que le pape François a une responsabilité dans la nomination de ces personnes.

L’Eglise joue gros dans les réponses qu’elle donne face aux drames que vivent les personnes à la base. Par son raidissement doctrinal, elle se coupe de plus en plus du monde, alors que l’intuition de Vatican II était justement de s’ouvrir au monde. Alors, ne versons pas des larmes de crocodiles quand de plus en plus de personnes la quittent.

Quelques documents, parmi de multiples autres possibles

Dieu serait-il un mauvais catholique ?

Synode sur la famille : un enjeu historique

Synode sur la famille : attente d’un évêque diocésain

Peut-on justifier le refus de donner du pain à un affamé qui en demande ?

Vive la rentrée !

La rentrée donne de nouveau l’occasion de ressortir tous les fantasmes sur le genre. Voici le numéro spécial édité par la fédération des Réseaux du Parvis « Le genre dans tous ses états, des chrétiennes et des chrétiens s’interrogent »

http://www.reseaux-parvis.fr/wp-content/uploads/bsk-pdf-manager/13_SITEPARVIS_REVUEHS29.PDF.PDF

Dans le même ordre d’idées, qu’est ce qu’on véhicule de stéréotypes sur les hommes et les femmes qui n’ont pas de fondements scientifiques

http://www.sciencesetavenir.fr/decryptage/20140130.OBS4457/stereotypes-hommes-femmes-6-cliches-demontes.html

Les attaques contre la nouvelle ministre de l’éducation sont inadmissibles

http://www.liberation.fr/politiques/2014/09/01/l-education-nationale-et-sa-ministre-face-aux-discriminations_1091509

Et on n’a pas besoin d’être de gauche pour le constater et s’en offusquer

http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2014/09/02/25002-20140902ARTFIG00242–droite-certaines-critiques-contre-najat-vallaud-belkacem-passent-mal.php

Ecoute Israël, José Arregi

Elle ne suffit pas, la trêve… Le sang innocent des enfants, des femmes, des civils dans la bande de Gaza, et même le sang désespéré de ses miliciens, crie contre toi, du fond des ruines, du fond du drame. Toi, l’Abel, de tant de crimes au long de l’histoire, tu es devenu le Caïn de tes frères palestiniens. Les rôles sont changés. En eux le sang d’Abel crie contre toi. Et ce cri ne cessera tant que tu ne ressens sa douleur, ne respectes sa dignité, ne reconnais ses droits et répares ses ruines.

C’est d’eux, comme de toi, que le Feu Incessant  a parlé, disant à Moïse depuis le buisson en flammes : «J’ai vu leur douleur, j’ai entendu leurs cris, je sais leur souffrance. Je descendrai les libérer. Va les libérer ».

Tu n’auras pas de paix tant que tu ne feras justice. Tu ne seras pas libre tant que tu ne libéreras pas tes frères palestiniens, asservis et massacrés par toi, bombardés par terre, mer et air après les avoir verrouillés dans ce misérable tronçon de 40 km de long et 7 de large où vivent entassées près de deux millions de personnes dans ce reste dévasté de ce qui depuis des millénaires était leur terre, maintenant une prison ou un tombeau.

Ecoute, de nouveau, tes anciens prophètes, phares et veilleurs dans l’histoire du monde. Ecoute au moins la loi du talion : «Œil pour œil, dent pour dent», Loi  humanitaire quand tes  ancêtres l’ont formulée, car elle mettait un frein à la vengeance excessive: « A qui t’arrache un œil, n’arrache pas les deux » . Et , toi par contre, pour un de tes soldats morts, tu as tué 30 palestiniens, enfants, femmes et  civils, en majorité, et tu trouves encore insuffisante cette proportion.

Jésus de Nazareth, l’un des tiens, prophète rebelle et plein de compassion, est allé beaucoup plus loin : «Ne réponds pas au mal par le mal ». Plus encore : «Aime ton ennemi. Et à qui te frappe sur une joue, tends-lui l’autre ». Jésus était-il fou ? Peut-on appliquer ce principe en politique ? Peut-être pas. Mais à quoi sert une politique qui n’est pas inspirée par la compassion ? Regarde où conduit la vengeance. Regarde où nous allons, où tu vas.

Tu dis : «Nous avons le droit d’exister comme peuple, d’avoir une terre et de vivre en sécurité sur elle ». Tu as raison. Tout à fait raison. Tu as assez souffert pendant des milliers d’années. Tu as  été déporté, exilé, persécuté. Tu as été exterminé. Ta  conscience de peuple et l’histoire des horreurs endurées sont ton argument, et il est incontestable.

Eh bien, aujourd’hui, c’est dans ta main, plus qu’en toute autre, qu’est la réalisation de ton droit à vivre en paix sur ta terre. Mais écoute, Israël : Tu ne l’auras jamais tant que ta politique et celle de tes alliés nient le même droit à ton peuple frère. La terre que l’ONU t’a accordée exclusivement en 1948 était une terre habitée par d’autres, voilà où s’origine cette tragique confrontation de droits, que la guerre inégale et sans fin entre la violence arrogante de ton Etat vainqueur et la violence désespérée des vaincus, invincibles car désespérés, rend à chaque fois plus tragique et insoluble. Mais après 66 années, il est aussi clair  que l’eau de l’Hermon que ni la violence de ton Etat, ni la violence du Hamas ne sont la solution. Chacune a besoin de l’autre pour légitimer leur objectif commun : l’élimination de l’ennemi. Vous avancez vers l’enfer par le même chemin.

N’y aurait-il d’autre horizon que l’enfer à partager ? Cela dépend plus de toi, Israël, que des Palestiniens. Satisfais la résolution 242 de l’ONU, encore et encore renouvelée et toujours violée par toi, soutenu par des amis puissants. Reviens aux frontières de 1948, abandonne les territoires occupés dans la guerre de 1967, démantèle les colonies, accepte de partager Jérusalem comme capitale, recherche la solution la plus juste et raisonnable possible pour les 5 millions de réfugiés palestiniens. Si tu veux, tu peux.

Regarde les enfants de Gaza, orphelins de tout, qui cependant jouent sur les plages ou dans les ruines de leurs maisons. Eux ne peuvent ni même ne savent, mais leurs yeux te révèlent la seule solution équitable. Et écoute tes meilleurs citoyens qui manifestent dans tes rues contre la politique criminelle et insensée de ton Gouvernement. Eux non plus ne peuvent, mais ils connaissent le seul chemin. Eux et les enfants de Gaza t’enseignent comment tu pourras vivre en paix sur ta terre.

Jose Arregi