Y’en a marre

Édito 19 octobre 2015 : Le point de vue de Pascal Boniface

De nouveau, les flambées de violences entre Israéliens et Palestiniens. De nouveau, les civils qui sont les premières victimes. Vraiment, on a envie de dire : « Y’en a marre ».

Y’en a marre des communiqués de dirigeants européens qui déplorent les violences, appellent à la retenue, déclarent leur émotion et ne font absolument rien de concret pour que cela change.

Y’en a marre de ces dirigeants arabes qui manifestent de manière purement et uniquement verbale leur solidarité avec leurs frères palestiniens.

Y’en a marre de voir Barack Obama jouer les Gulliver empêtrés dans ce conflit.

Y’en a marre de voir la plupart des responsables politiques américains pratiquer un suivisme aveugle à l’égard de la politique israélienne.

Y’en a marre de voir l’extrême droite fortement présente dans le gouvernement israélien, sans que cela gêne en aucune manière les pays occidentaux.

Y’en a marre de ceux qui affirment vouloir combattre l’extrême-droite en France, mais la soutiennent en Israël.

Y’en a marre de ceux qui prônent partout le droit d’ingérence, sauf au Proche-Orient.

Y’en a marre de voir les responsables israéliens appeler sans cesse à plus de répression et croire, ou faire semblant de croire, que cela va suffire à ramener le calme et que les Palestiniens vont éternellement accepter d’être un peuple vaincu.

Y’en a marre de voir le racisme décomplexé des colons israéliens, leur sentiment de supériorité tranquillement affiché et le déni qu’ils ont de l’existence même des Palestiniens.

Y’en a marre des médias qui mettent sur le même plan l’occupant et l’occupé et pensent dégager une position équilibrée.

Y’en a marre de voir que le Hamas pense gagner quelque chose en envoyant des roquettes sur le sud israélien, alors que les plus importantes destructions qu’il a créées ont été celles du camp de la paix en Israël.

Y’en a marre de voir Mahmoud Abbas nourrir l’illusion depuis dix ans que les Américains vont lui accorder ce qu’il demande.

Y’en a marre de voir en France les organes communautaires juifs officiels déplorer l’importation du conflit et appeler à une solidarité sans faille avec Israël.

Y’en a marre que l’on fasse passer pour antisémites ceux qui ne font que critiquer le gouvernement israélien.

Y’en a marre qu’on instrumentalise la lutte contre l’antisémitisme au profit de la défense du gouvernement israélien.

Y’en a marre de ceux qui croient aider les Palestiniens et font une confusion entre juifs français et israéliens

Y’en a marre de ceux qui pensent venger les Palestiniens en s’attaquant aux juifs français.

Y’en a marre de ceux qui condamnent les sionistes en général et mettent sur le même plan Avraham Burg et Naftali Bennett.

Y’en a marre de ceux qui se disent pour la solution à deux États et qui soutiennent systématiquement toutes les actions de l’armée israélienne.

Y’en a marre de ceux qui dénoncent le terrorisme pour justifier une répression qui, loin de le combattre, vient le nourrir.

Y’en a marre des lâches qui n’osent pas s’exprimer sur le sujet de peur de prendre des coups.

Y’en a marre de ceux qui pensent qu’au XXIe siècle, l’occupation d’un peuple par un autre ne pose pas de problème.

Y’en a marre que tous ceux qui, faisant cela, non seulement piétinent les principes de justice et de valeur universelle dont souvent ils se réclament, mais surtout insultent l’intelligence de ceux auxquels ils s’adressent en pensant que leurs arguments passent encore la rampe.

Source : http://www.iris-france.org/64766-yen-a-marre/

« Qu’as-tu fait de ton frère ? »

De janvier à juillet 2015, 340 000 migrants sont arrivés aux frontières de l’Union européenne, tandis que des milliers d’autres personnes disparaissaient en mer. Une situation inédite pour les pays européens, tentés de stigmatiser davantage ces réfugiés qui fuient le fondamentalisme islamique ou la répression des régimes autoritaires du Moyen-Orient, la pauvreté ou les sécheresses en Afrique. Le pape a montré, sans jamais faillir, à quel point cette question était importante pour lui. Il a été à Lampedusa pour montrer aux Européens qu’on ne pouvait pas laisser arriver cela. Il a fait un nombre incroyable de discours, de catéchèses, d’exhortations sur la question.

Et voilà que la photo du jeune Aylan Kurdi, trouvé mort sur une plage de Turquie nous secoue de nos torpeurs. Il n’y a pas de raison qui tienne, ni économique, ni sécuritaire, qui vaille la mort de cet enfant. Oui, il faut céder à l’émotion parce qu’elle est le meilleur de nous-mêmes et qu’elle seule est capable d’abattre nos effroyables égoïsmes. Et pourtant une majorité de Français s’opposent à l’accueil d’immigrés et de réfugiés. Pensez-vous sérieusement que les rejeter à la mer, les empêcher à toute force d’entrer, soit la meilleure manière de nous protéger ? Fermer nos portes aujourd’hui, c’est la meilleure manière de nourrir la haine, le ressentiment, la colère envers nous des nations qui sont aujourd’hui dans le chaos.

Qui voulons-nous être ? Le bon Samaritain de la parabole, qui soigne l’homme agonisant au bord de la route, ou ceux qui passent en détournant le regard ? Jusqu’à ce que nous ayons agi, concrètement et vraiment agi, pour ouvrir nos portes à cette souffrance, nous savons qui nous sommes. Et nous sommes sourds à l’appel de l’Evangile : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Et Dieu bouda la femme

Lucetta Scaraffia, responsable du supplément « Femmes » de L’Osservatore romano, était l’une des 32 femmes invitées à participer au synode des évêques sur la famille, à Rome, du 4 au 25 octobre. Pour « Le Monde », elle relate de façon piquante ce travail parmi les hommes d’Eglise. Voici son récit.

Combien de fois me suis-je répété, au cours de ces trois semaines de synode, pour réfréner l’impatience rebelle qui m’assaillait : au bout du compte, ils m’ont invitée – et ils m’ont même laissée parler. Moi, une « féministe historique », pas franchement diplomate ni patiente. Ils l’ont sûrement remarqué.

Pour une femme comme moi, qui a vécu Mai 68 et le féminisme, qui a enseigné dans une université d’Etat et participé à des comités et à des groupes de travail en tous genres, cette expérience-là fut vraiment inédite. Parce que, même s’il m’est arrivé, quand j’étais jeune et que les femmes étaient encore rares dans certains milieux culturels et académiques, de me retrouver la seule au milieu d’un groupe d’hommes, ces hommes-là au moins s’y connaissaient un peu : ils étaient mariés ou avaient des filles.

Ce qui m’a le plus frappée chez ces cardinaux, ces évêques et ces prêtres, était leur parfaite ignorance de la gent féminine, leur peu de savoir-faire à l’égard de ces femmes tenues pour inférieures, comme les sœurs, qui généralement leur servaient de domestiques. Pas tous évidemment – j’avais noué, avant même le synode, des liens d’amitié avec certains d’entre eux –, mais pour l’immense majorité, l’embarras éprouvé en présence d’une femme comme moi était palpable, surtout au début. En tout cas, aucun signe de cette galanterie habituelle que l’on rencontre encore, notamment chez les hommes d’un certain âge – dont ils font partie. Avec la plus grande désinvolture, ils me barraient la route dans les escaliers et me passaient allègrement devant au buffet durant les pauses-café. Jusqu’à ce qu’un serveur, ayant pitié de moi, me demande ce que je voulais boire…

Puis, quand nous avons commencé à mieux nous connaître, en particulier durant les sessions de travail en petits groupes, les autres ecclésiastiques m’ont peu à peu témoigné de la sympathie. A leur manière, bien sûr : j’étais considérée comme une mascotte, toujours traitée avec paternalisme, même s’il leur arrivait d’avoir mon âge, voire d’être plus jeunes que moi.

Depuis mon arrivée, tout semblait avoir été conçu pour que je me sente comme une étrangère : malgré mes badges d’accréditation, j’étais soumise à des contrôles inflexibles. On tenta même de réquisitionner ma tablette et mon téléphone portable. A chaque fois, on me prenait pour une autre : pour une journaliste dans le meilleur des cas ou pour une femme de ménage. Puis ils ont appris à me connaître, et à me traiter avec respect et amabilité. Quand, après trois ou quatre jours, les gardes suisses en uniforme chargés de surveiller l’entrée se sont mis au garde-à-vous devant moi, j’étais au septième ciel !

Ma présence, pourtant, n’était que tolérée : je ne « pointais » pas avant chaque séance de travail comme les pères synodaux, je n’avais pas le droit d’intervenir, sinon à la fin, comme on le concédait aux auditeurs, et il ne m’était pas non plus permis de voter. Même dans les séances en petits groupes. Non seulement je n’avais pas le droit de voter, mais il m’était interdit de proposer des modifications au texte soumis au débat. En théorie, je n’aurais même pas dû parler. Mais de temps à autre, on daignait me demander mon avis ; il m’a fallu du courage, mais j’ai commencé à lever la main et à me faire entendre. A la dernière réunion, j’ai même réussi à suggérer des modifications ! Bref, tout contribuait à ce que je me sente inexistante.

Chacune de mes interventions tombait à plat. Un jour, par exemple, j’ai voulu rappeler qu’au dix-neuvième chapitre de l’Evangile selon saint Matthieu, Jésus parlait de « répudiation » et non pas de « divorce » et que, dans le contexte historique qui était le sien, cela signifiait « répudiation de la femme par le mari ». Aussi l’indissolubilité que défendait Jésus n’est-elle pas un dogme abstrait, mais une protection accordée aux plus faibles de la famille : les femmes. Mais ils ont continué à expliquer que Jésus était contre le divorce. J’aurais tout aussi bien pu ne rien dire ; je parlais dans le vide.

« Si elles entrent, on est foutus »

J’ai bien essayé de partager mes impressions avec les quelques autres femmes présentes au synode, mais elles me regardaient toujours avec étonnement : pour elles, ce traitement était tout à fait normal. La plupart n’étaient là qu’en tant que membre d’un couple – au moment des interventions de clôture, j’ai entendu d’improbables récits de mariages narrés de concert avec le mari. La seule à échapper à ce climat de démission était une jeune sœur combative qui avait découvert, au cours d’un échange avec le pape, que les quatre lettres que son association lui avait envoyées – pour réclamer plus d’espace pour les religieuses – n’étaient jamais parvenues au pontife. Je compris que les sœurs, étant nombreuses, bien plus nombreuses que les religieux, faisaient peur : si elles entrent, me disait-on, nous serons écrasés. Il valait donc mieux faire comme si elles n’existaient pas…

Sous mes yeux curieux et ébahis, l’Eglise mondiale a pris corps et identité. C’est certain, il y a des camps distincts, entre ceux qui veulent changer les choses et ceux qui veulent simplement défendre ce qui est. Et l’opposition est très nette. Entre les deux, une sorte de marais, où l’on s’aligne, où l’on dit des choses vagues et où l’on attend de voir comment va évoluer le débat. Le camp des conservateurs assure aux pauvres fidèles que suivre les normes n’est pas un fardeau inhumain parce que Dieu nous aide par sa grâce. Ils ont un langage coloré pour parler des joies du mariage chrétien, du « chant nuptial », de « l’Eglise domestique », de « l’Evangile de la famille » – en somme, d’une famille parfaite qui n’existe pas, mais dont les couples invités devaient témoigner en racontant leur histoire. Peut-être qu’ils y croient. En tout cas, je ne voudrais pas être à leur place.

Il y a plus de nuances dans le camp des progressistes. Les plus audacieux vont jusqu’à parler de femmes et de violence conjugale. On les distingue facilement parce qu’ils invoquent sans cesse la miséricorde. Naturellement, les familles parfaites n’ont pas besoin de miséricorde. « Miséricorde » a été le mot-clé du synode : dans les groupes de travail, les uns luttent pour le supprimer des textes, les autres le défendent avec vigueur et cherchent au contraire à le multiplier. Au fond, ce n’est pas très compliqué. Je m’étais imaginé une situation théologiquement plus complexe, plus difficile à déchiffrer de l’extérieur.

Mais peu à peu j’ai compris qu’un changement profond était à l’œuvre : accepter que le mariage soit une vocation, à l’image de la vie religieuse, est un grand pas en avant. Cela signifie que l’Eglise reconnaît le sens profond de l’Incarnation, qui a donné valeur spirituelle à ce qui vient du corps, et donc aussi à la sexualité considérée comme un moyen spirituel, que ce soit dans la chasteté ou dans la vie conjugale. L’insistance sur la vraie intention de la foi, sur la préparation au sacrement est également très importante : c’en est fini de l’adhésion de façade, sans un choix en conscience. Le grand précepte de Jésus, selon lequel seule compte l’intention du cœur, entre progressivement dans la vie pratique. Et cela veut dire que nous avançons de façon significative dans la compréhension de sa parole. Dans les milliers de polémiques sur la doctrine ou sur la normativité, rien de tel ne semble exister, mais à y regarder de plus près, le changement est perceptible, et il est sans aucun doute positif.

Un peu de catéchisme avant les noces

Durant les longues heures de débat de l’assemblée, j’ai observé, fascinée, l’élégance des ecclésiastiques : tous « en uniforme », avec leurs soutanes cousues de violet ou de rouge, leurs calottes aux mêmes couleurs, et pour certains leurs chapes élaborées avec de longs fils cousus de boutons colorés. Les Orientaux arborent des coiffes de velours brodées d’or ou d’argent, de hauts chapeaux noirs ou rouges. Le plus élégant de tous porte une longue tunique violette – je découvrirai à la fin qu’il s’agit d’un évêque anglican. Parfois, de loin, un dominicain en tunique blanche est pris pour le pape, qui, démocratiquement, se joint à nous à la pause-café.

C’est vrai qu’ils viennent de tous les coins du monde, c’est vrai aussi que l’Eglise est catholique ; en général, les évêques des pays anciennement colonisés parlent la langue de l’ancien conquérant : le français, l’anglais, le portugais. Ceux qui viennent d’Europe de l’Est parlent l’italien. Je réalise combien sont nombreux les évêques en Inde et en Afrique. Chacun représente un morceau d’histoire et de réalité, qu’ils parlent de difficultés concrètes ou se contentent de tirades théoriques en faveur de la famille.

Et je découvre ainsi que les défenseurs les plus rigides de la tradition sont ceux-là mêmes qui vivent dans les pays où la vie est la plus difficile pour les chrétiens, comme les Orientaux, les Slaves ou les Africains. Ceux qui ont connu les persécutions communistes proposent de résister avec la même rigueur et la même intransigeance aux charmes de la modernité ; ceux qui vivent dans des pays tourmentés et sanglants où l’identité chrétienne est menacée pensent que c’est seulement en étant ferme sur les règles que l’on peut défendre la religion contre les menaces dont elle fait l’objet.

Hormis quelques rares exceptions, qui ont ma préférence, tous parlent un langage autoréférentiel, presque toujours incompréhensible pour qui n’appartient pas au petit cercle du clergé : « affectivité » pour dire « sexualité », « naturel » pour « non modifiable », « sexualité mature », « art de l’accompagnement »… Presque tous sont convaincus qu’il suffit de bons cours de préparation au mariage pour surmonter toutes les difficultés et peut-être aussi un peu de catéchisme avant les noces.

Indissolubilité du mariage

Du monde réel pourtant, surgissent tant de situations diverses et complexes. En particulier la question des mariages mixtes qui se retrouve partout dans le monde. Les problèmes sont multiples et variés, mais il en est un qui surgit dans tous les cas : la religion catholique est la seule à poser l’indissolubilité du mariage. Et donc les pauvres catholiques se retrouvent souvent abandonnés et dans l’impossibilité de se remarier… Combien d’ecclésiastiques défendent avec fierté leurs familles traditionnelles sans penser que dans la majorité des cas il s’agit de situations qui pénalisent les femmes.

Mais les femmes sont quasi invisibles. Et quand je les évoque, avec force, dans mes interventions, me plaignant de leur absence alors même qu’il s’agit de débattre de la famille, on me trouve « très courageuse ». Me voilà applaudie, remerciée même parfois ; je suis un peu surprise, puis je comprends qu’en parlant clairement je les ai dispensés de le faire.

Portée par ce flot de sensations contradictoires – entre la colère suscitée par une évidente exclusion et la satisfaction d’être là tout de même – je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était quand même extraordinaire, de nos jours, de participer à une assemblée qui s’ouvre avec le chant du Veni Creator Spiritus et se clôt sur le Te Deum. Mais c’est précisément pour cette raison que je souffre encore plus de l’exclusion injuste que subissent les femmes d’une réflexion qui, en principe, porte sur le rapport de l’humanité dans son ensemble, et donc des hommes et des femmes, avec Dieu.

Lucetta Scaraffia

Source : http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/10/27/et-dieu-bouda-la-femme_4797401_1653130.html#JkDaulMpFguUMIl5.99

Prendre notre part dans l’accueil des réfugiés et des migrants

Chers amis,

C’est une vraie joie pour nous tous aujourd’hui de voir la mobilisation en faveur de ces femmes et ces hommes qui demandent à être accueillis chez nous, dont beaucoup ont dû fuir la violence. Les cœurs ont été touchés, les yeux se sont ouverts – enfin !

Nous tous, à l’ACAT, nous nous joignons, évidemment, à cette mobilisation. Il ne faut pas que ce soit seulement un feu de paille : il faut que cela dure.

Depuis des années nous apportons notre soutien de multiples manières aux victimes de la violence venues demander asile : cela fait partie de notre mandat. L’ACAT accueille à Paris des demandeurs d’asile et leur assure une assistance dans leurs démarches. Membre de la CFDA (Coordination française pour le droit d’asile) l’ACAT assure aussi la vice-présidence de l’ANAFE (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers). Encore tout récemment nous nous sommes mobilisés à propos de la réforme du droit d’asile en France : vous avez écrit à vos députés. Beaucoup d’entre nous avons signé la pétition adressée cet été aux autorités européennes en faveur des droits de ces personnes, en commun avec les ACAT européennes. Sur le terrain aussi, comme à Calais, vous êtes présents.

Ces derniers jours, nous avons pris position publiquement. Avec un collectif d’ONG, nous venons d’adresser des propositions concrètes au Président de la République.

Nous allons continuer. Et nous avons besoin de chacun de vous pour cela. Comment ?

En premier lieu, dès ce mois de septembre, nous vous proposerons une pétition à signer pour supprimer l’obligation faite aux migrants de s’inscrire dans le pays où ils débarquent (Accords de Dublin). Deux autres pétitions suivront en octobre et en novembre sur d’autres questions importantes. Pour le 10 décembre (Journée mondiale des droits de l’Homme), nous mènerons une pétition conjointe avec les autres ACAT européennes.

En second lieu, notre Comité directeur avait décidé, dès juin dernier, de lancer une campagne de longue durée pour la sensibilisation à l’accueil de nos frères et sœurs étrangers, parce que les préjugés qui stigmatisent l’étranger conditionnent directement nos actions en faveur des demandeurs d’asile, une part intégrante de notre mandat. Certes, aujourd’hui, quelque chose a heureusement bougé dans l’opinion publique. Mais, on le voit chaque jour, combien encore de réticences, de peurs ! Et l’arrivée de migrants n’est pas un phénomène nouveau ni ponctuel : il va s’installer dans la durée. Il nous faudra donc apprendre à vivre ensemble avec nos différences : immense chantier qui concerne chacun de nous en Europe. Cela va demander aussi la mise en place d’une véritable politique d’accueil à long terme et nous n’ignorons pas la complexité des défis à relever. Vouloir fermer nos frontières, ériger des grilles et des murs est non seulement une illusion, mais une injustice et surtout une infidélité à l’appel de Dieu : « tu aimeras l’immigré comme toi-même » (Lévitique, 19, 33-34). Mais une telle politique d’accueil ne sera possible que si l’opinion publique y est favorable, et c’est encore loin d’être le cas. D’où cette campagne de sensibilisation, que nous mènerons en commun avec d’autres ONG, avec une dimension européenne. En tant que membres de l’ACAT, vous serez sollicités pour y prendre part activement. Et cette question brûlante sera au cœur de notre Assemblée générale en avril prochain.

En troisième lieu, dès maintenant, je vous encourage vivement à prendre toute la part que vous pourrez dans ce qui se fait près de chez vous pour accueillir concrètement nos sœurs et frères étrangers. N’hésitez donc pas, au nom de l’ACAT, à vous joindre activement aux initiatives lancées autour de vous ou à prendre vous-mêmes celles qui vous semblent utiles.

Il faudra veiller attentivement à ce que cet accueil se fasse sans discrimination aucune, qu’il s’agisse d’appartenance religieuse, de nationalité ou d’origine. Reprenant les recommandations émises par plusieurs organisations chrétiennes compétentes, je veux souligner que « ces initiatives doivent permettre un accueil fraternel, digne et respectueux des personnes, de leurs souhaits, favoriser la sécurité et permettre une continuité dans leur parcours. Elles doivent favoriser la rencontre, l’ouverture et l’écoute, et avoir pour finalité un chemin vers l’intégration. » La plupart de ces actions concernent soit l’hébergement (accueil chez un particulier ou dans une communauté, mise à disposition de logement), soit une aide ou un accompagnement sous diverses formes. Mais ce pourra être tout simplement de créer des relations avec ceux qui arrivent : c’est sans doute le plus important qu’ils rencontrent ici des visages amicaux.

Il ne faut pas agir en ordre dispersé, mais rassembler les bonnes volontés, réfléchir et agir en commun. Il est donc recommandé de mener ces actions en concertation avec les communautés chrétiennes et les autres organisations actives sur le terrain (vous avez sûrement déjà des liens avec certaines d’entre elles au plan local). Ces actions seront à mener aussi en dialogue avec les pouvoirs publics, notamment avec les municipalités et avec la personne qui sera le référent public départemental pour l’accueil.

Je me réjouis d’avance de tout ce qui va se réaliser grâce à la mobilisation actuelle, grâce à vous, et je vous en remercie.

Fraternellement à chacune et chacun d’entre vous,

Gabriel Nissim, Président de l’ACAT

Accueil inconditionnel des réfugiés

L’arrivée dans nos pays de nombreux demandeurs d’asile en provenance de pays en guerre ne peut et ne doit provoquer qu’une seule réponse de notre part : l’accueil inconditionnel. Si nous voulons agir en cohérence avec  le message de l’Evangile, aucun argument ne doit nous détourner de cette tâche prioritaire. Lorsque Jésus dit « j’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’étais prisonnier et vous m’avez visité »… il ne met aucun autre critère à notre action. Lorsqu’il bénit « ceux qui sont persécutés pour la justice » il ne précise pas leur nationalité ni leur religion.

C’est pourquoi nous récusons fermement toutes les arguties de celles et ceux qui refusent d’accueillir des personnes en détresse sous le prétexte de préserver « l’identité chrétienne de l’Europe ». Jésus ne demande pas à ses disciples de conserver des dogmes et des rites, mais de pratiquer la charité envers tous. Il prolonge en cela l’appel, récurrent dans la Bible, à l’hospitalité et à l’accueil de l’étranger.  La seule identité chrétienne qui doive être préservée, c’est celle qui met en pratique cette valeur simple et fondamentale : la fraternité universelle.

Que celles et ceux qui veulent que l’Europe se replie dans sa forteresse ou qui veulent trier les demandeurs d’asile selon des critères d’appartenance religieuse aient au moins la cohérence et la décence de ne pas prétendre le faire au nom du christianisme.

La tâche est immense, difficile et complexe. Nous devrons accepter de nous laisser déstabiliser, de nous mettre au travail, avec d’autres hommes et femmes de toutes convictions, pour créer les possibilités d’un accueil digne de tous ces arrivants. Nous devrons aussi, avec la même énergie, peser sur les décisions nationales et internationales qui amènent tant de personnes à fuir la guerre, la misère, les atteintes aux droits de l’Homme.  Nous sommes convaincus que c’est ainsi que nous répondrons concrètement aux paroles de Jésus le Nazaréen. « Ce que vous avez fait aux plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait.»

Fédération des Réseaux du Parvis

Contact : Marie-Anne JEHL, présidente  06 70 38 23 52

maf.jehl@orange.fr

Communiqué de TC : Appel aux catholiques responsables

L’annonce de l’invitation de Mme Marion Maréchal-Le Pen à l’université catholique organisée par le diocèse de Toulon-Fréjus jette une lumière crue sur le glissement vers la droite la plus dure d’une partie du catholicisme français que certains slogans de la Manif pour tous laissaient déjà percevoir. Ce catholicisme devient l’un des éléments d’une identité française qui se forge contre les étrangers, contre les musulmans, contre l’Europe, en un mot, contre la fraternité et contre l’universalité, à rebours de toutes les valeurs chrétiennes et évangéliques, en contravention avec l’élan suscité depuis deux ans par le pape François.

Nous déplorons cette connivence mais nous ne nous en étonnons pas. Il y a hélas en France une histoire catholique peu reluisante, qui passe par le refus de la République, le rejet de la démocratie, la haine des juifs, la collaboration honteuse sous Vichy, le soutien aux criminels de guerre, la complicité avec l’OAS. Nous le savons d’autant mieux que c’est contre ce catholicisme que Témoignage chrétien est né et qu’il s’est dressé avec d’autres grandes figures catholiques. Souvenons-nous que sous l’Occupation, à de rares mais précieuses exceptions, l’épiscopat français a appelé à la soumission aux « autorités légitimes », c’est-à-dire à Pétain et Vichy.

Aujourd’hui, on prétend que Mme Maréchal-Le Pen est légitime parce qu’elle et son parti rassemblent un nombre de suffrage important. La logique est la même. Le nombre ne rend pas les positions du Front national acceptables, ni ses dirigeants fréquentables. Une telle invitation leur donne un brevet de respectablité au nom d’une conception pervertie de la démocratie.

Nous ne pouvons pas accepter que ce courant prétende aujourd’hui représenter le catholicisme français. Nous appelons les responsables catholiques et les catholiques responsables qui aujourd’hui sont une majorité stupéfaite et muette à rompre le silence, et à s’élever contre cette banalisation dangereuse d’un parti qui fait de la haine de l’étranger son fonds de commerce.

Jean-Pierre Mignard, Bernard Stéphan, Christine Pedotti

Source : http://temoignagechretien.fr/articles/politique-religion/communique-de-tc-appel-aux-catholiques-responsables

Une « supplique » au pape en vue du Synode a recueilli près de 500 000 signatures

Les grandes manœuvres de la part des conservateurs, pour saborder le Synode sur la famille commencent. Pétitions, publications de livres et déclarations tonitruantes

Mise en ligne début 2015, une pétition internationale intitulée « Filiale supplique à Sa Sainteté le pape François sur l’avenir de la Famille » avait recueilli plus de 470 000 signatures, vendredi 14 août.

Lancée par le cardinal Burke avec l’organisation internationale « Tradition-Famille-Propriété », cette supplique a reçu les signatures de nombreuses personnalités des milieux traditionalistes.

► QUE DEMANDE LA « SUPPLIQUE » ?

Les rédacteurs de cette pétition internationale déplorent auprès du pape « une évolution graduelle et systématique de mœurs opposées à la loi naturelle et divine » depuis « la Révolution de 1968 ». Ils citent en exemple « l’aberrante idéologie du genre », enseignée selon eux « dans de nombreux établissements scolaires (…) ».

L’objet de leur inquiétude à l’approche du synode du mois d’octobre ? « Une désorientation généralisée causée par l’éventualité qu’au sein de l’Église se soit ouverte une brèche permettant l’acceptation de l’adultère – moyennant l’admission à l’Eucharistie de couples divorcés civilement remariés – et jusqu’à une virtuelle acceptation des unions homosexuelles (…) contraires à la loi divine et naturelle. »

Les signataires en appellent à la « parole éclairante » du pape, en se disant « sûrs qu’elle ne pourra jamais dissocier la pratique pastorale de l’enseignement légué par Jésus-Christ et (ses) prédécesseurs ».

► QUI SONT LES SIGNATAIRES ?

Si aucune information n’est disponible concernant les 470 000 signatures, une liste de près de 300 personnalités est mise en évidence sur le site de la pétition, dont l’ex-sénateur américain Rick Santorum et le cardinal chilien Jorge Medina Estévez. Le nom le plus visible est celui du cardinal Raymond Leo Burke, dont un extrait d’interview au Figaro figure en dessous du texte, dans lequel le patron de l’Ordre de Malte « appelle les catholiques (…) à s’impliquer, d’ici à la prochaine assemblée synodale, afin de mettre en lumière la vérité sur le mariage ».

Les noms de trois évêques apparaissent également en page d’accueil : Mgr Aldo di Cillo Pagotto, archevêque de Paraíba (Brésil), Mgr Robert F. Vasa, évêque de Santa Rosa en Californie, et Mgr Athanasius Schneider, évêque auxiliaire d’Astana (Kazakhstan). Ils sont les auteurs de l’argumentaire Option préférentielle pour la famille : cent questions et cent réponses autour du Synode, qui défend la conservation de la doctrine dans son état actuel.

Dans cette liste, figurent également quelques personnalités des milieux traditionalistes français, comme Bernard Anthony, président de l’Agrif, Guillaume de Thieulloy, directeur notamment des blogs « Le Salon Beige » et « Riposte Catholique » ou encore l’abbé Guillaume de Tanoüarn, de l’Institut du Bon Pasteur.

► QUI A LANCÉ CETTE PÉTITION ?

Les auteurs se présentent comme « un ensemble de responsables du laïcat catholique et d’organisations pro famille ». En réalité, l’administrateur du site est l’Institut Piotr Skarga de Cracovie, la branche polonaise de l’organisation « Tradition-Famille-Propriété » (TFP).

Se présentant comme une « association librement constituée de catholiques anticommunistes et antisocialistes », TFP, fondée en 1960 par le Brésilien Plinio Corrêa de Oliveira, a fait l’objet d’une condamnation par les évêques brésiliens, dès 1985, qui dénonçaient « son fanatisme religieux ». Depuis, le mouvement a essaimé dans plusieurs pays, notamment en France où elle a figuré dans un rapport parlementaire de 1995 sur les dérives sectaires, bien qu’elle ne soit plus considérée comme une secte aujourd’hui.

La pétition est un mode d’action récurrent chez TFP. C’est une de ses émanations aux États-Unis, « America Needs Fatima », qui avait notamment été à l’initiative, en 2011, de deux pétitions contre les pièces de théâtre « Corpus Christi » et « Golgota Picnic » jouées à Paris. L’une de ses branches dans l’Hexagone, « Avenir de la Culture », est également habituée des pétitions visant les médias et le monde audiovisuel.

Gauthier Vaillant

Source : Journal La Croix   Cliquez ici

Migrants : la clé n’est pas à Calais

Les migrants de Calais cherchent pour la plupart un pays où vivre en paix, où gagner honnêtement leur vie, où on les regarde comme des êtres humains.

Près d’un sur deux appartient aux classes sociales élevées de son pays, et un sur cinq à la classe moyenne. Deux tiers ont fui des persécutions ou ont quitté leur terre par crainte de devenir à leur tour victimes…

Qui sont-ils, les migrants calaisiens, tels que les décrivait récemment une enquête du Secours catholique ? Ceux-là même qu’on pourrait prendre pour une horde barbare quand on entend distraitement les « infos » en provenance de Calais… Ils rêvent de passer en Angleterre où, pensent-ils, tout serait plus facile pour eux. Mais la Grande-Bretagne ne veut pas d’eux. Et la France non plus.

La clé du problème, chacun le sait, n’est pas à Calais. Ce n’est pas une affaire de hauteur de murs ou de grillages, ni même d’agents de sécurité et de patrouilles de police en nombre « suffisant ». On se fait une montagne d’un nombre somme toute assez faible de migrants – quelques centaines, tout au plus deux mille selon les sources les plus alarmistes – qui auraient « pris d’assaut » le tunnel, quand il faudrait commencer par comprendre que ce comportement spectaculaire témoigne surtout de la désespérance dans laquelle se trouvent des hommes et des femmes réduits à une vie indigne et livrés à la merci des trafiquants.

L’histoire jugera sévèrement les pays où l’on feint de croire que c’est en jouant de cette désespérance que l’on abaissera la pression migratoire. Elle jugera sévèrement les nations qui piétinent leurs propres valeurs sans comprendre que ces hommes et ces femmes, si nous faisions l’effort de les accueillir dignement, constitueraient un véritable réservoir d’intelligence, d’énergie, de compétence et même un pouvoir de consommation au moment où nous avons besoin de relancer l’économie.

Un défi de confiance

Ils pourraient même, pour certains, nous aider à mettre en œuvre, à l’avenir, les politiques qui réduiront les flux migratoires, par la construction de situations économiques et politiques stables dans leurs pays d’origine. Il ne s’agit donc pas d’appeler chez nous toute la misère du monde pour la prendre en charge.

Cette situation demande que les pays européens se tournent ensemble vers ceux dont ils ont été les colonisateurs, pour soigner les maux hérités de cette page d’histoire mal conduite. Nouons avec eux des relations de partenaires et inventons des formes de collaboration fécondes et plus égales que par le passé.

C’est difficile, parce que nous n’avons que trop attendu. Ne perdons pas davantage de temps. C’est un défi de confiance. Confiance dans l’autre comme en nous ; confiance aussi dans l’avenir et dans les effets démultiplicateurs de la rencontre, du partage, de la solidarité. La pression, qui monte inexorablement à Calais ou en Méditerranée, est le baromètre de notre peur… de faire confiance.

Chaque jour qui passe creuse un abîme de déception, de défiance, de dépit, de ressentiment. L’universalisme de l’humanisme européen dont nous nous targuons passera bientôt pour un hideux mensonge, un piège mortel… Nous aurons nourri – c’est déjà commencé jusque chez nous et parmi nos enfants – la haine de ce que nous prétendons être. À ce rythme-là, notre défaite est certaine.

Jean-François Bouthors   Ouest-France, éditeur et écrivain.

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Divinement humain, l’Évangile prêché par Albert Schweitzer

« L’Évangile est le plus simple et le plus profond des enseignements. (…)  Mais pourquoi tant de monde, aujourd’hui, reste-t-il indifférent ou même réfractaire ? Et pourquoi tant d’autres, ayant en eux le besoin d’entendre quelqu’un leur parler des choses du royaume de Dieu, ne rencontrent-ils personne capable de les enseigner ? » (Sermon du 6 mai 1906)

Toujours les mêmes interrogations… Pourquoi les Églises sont-elles si sourdes au message de l’Évangile que des voix prophétiques ne cessent de rappeler, et si peu empressées à le mettre en pratique ? Pourquoi ce message est-il si couramment galvaudé dans les prédications, voire foncièrement défiguré ? Lancinantes questions que ravive, en notre temps où les Églises traditionnelles dépérissent, la lecture des sermons d’Albert Schweitzer qui viennent d’être publiés sous le titre L’Esprit et le Royaume [1].

Vieux de plus d’un siècle, ces sermons restent – pour l’essentiel – pertinents comme s’ils venaient d’être écrits [2]. Leur souffle a sans doute libéré et édifié bien des fidèles, mais il n’a apparemment guère touché les Églises, prisonnières de leurs carcans dogmatiques et institutionnels. Un retour sur le passé à l’occasion de cette publication peut nous aider à imaginer et à incarner le christianisme de demain. Avec et par delà les Églises.

La première et ultime vérité

Traitant avec une lumineuse simplicité des questions fondamentales que l’humanité porte en elle depuis ses origines, ces sermons revêtent une portée universelle tout en se réclamant de l’héritage biblique, et plus particulièrement de Jésus de Nazareth. Il est significatif à cet égard que Schweitzer ait confié à un de ses amis, en 1908, qu’il se sentait « moins voué à la théologie qu’à la philosophie » – c’est-à-dire à une réflexion sans présupposés doctrinaux sur les soucis et les aspirations des hommes. Notre vie, nos espérances et nos joies, nos souffrances et la mort ont-elles un sens, ou ne sont-elles que l’écume d’une inexorable dérive de la nature vers le néant ?

La renommée mondiale du docteur de Lambaréné, emblématique précurseur de l’action humanitaire et lauréat du prix Nobel de la paix en 1952, a de fait éclipsé la figure que révèle ce livre – celle du pasteur qu’il a été à Strasbourg. Or les sermons du vicaire de Saint-Nicolas éclairent l’ensemble des combats qu’il a menés par la suite pour contribuer à rendre le monde plus humain. L’Esprit Saint « ne tombe pas du ciel » disait-il, mais habite au plus profond de notre humanité où il est à rechercher et à « conquérir » pour nous en imprégner et pour le rayonner. Dégagé des dogmes qui étouffent la pensée et le cœur, l’Évangile invite sans préalable de foi à respecter et à aimer toute vie, et en conséquence à secourir autant que possible tout être en difficulté. Tel a été en fin de compte, pour Schweitzer, le principal précepte laissé par Jésus, et l’unique connaissance sûre et indispensable.

« La seule connaissance qui ne passe pas est l’amour – et ce que nous savons de la vie c’est par l’amour que nous le savons. (…) L’amour suffit et relativise tout le reste. » (Sermon du 12 novembre 1905)

Une révolution des croyances

 Devançant les idées de son époque, Schweitzer a développé une vision radicalement universaliste de la foi issue de l’Évangile. Un défi philosophique et éthique qui induit un bouleversement révolutionnaire de l’ordre religieux. S’il est vrai que Dieu n’appartient à aucune tradition religieuse et transcende les christianismes historiques comme les autres confessions, et si tous les humains ont pareillement vocation à être sauvés sous l’égide de l’Amour divin, chacune des grandes religions peut donner accès au salut et les prétentions exclusivistes des unes et des autres sont à abandonner.

Pour Schweitzer, le bon sens commun l’emportait sur les contradictions des spéculations théologiques. Il lui semblait inconcevable qu’un Dieu Amour puisse infliger d’atroces et éternelles souffrances à une partie de ses créatures, et il trouvait scandaleux que les Églises cultivent la crainte de l’enfer pour assujettir leurs fidèles. Suivre concrètement Jésus importait plus pour lui que de disserter sur la nature du Christ ou sur celle de Dieu. L’audacieux vicaire de Saint Nicolas n’a pas hésité, sur ces points et sur d’autres aussi importants que la Révélation, à prendre le contrepied des enseignements dispensés par les Écritures, les Pères de l’Église et les fondateurs de la Réforme.

« Nous ne ressentons nul besoin de nous accrocher à l’idée sophistiquée et indémontrable d’une Révélation, car nous croyons que le révélé nous vient des profondeurs de la simple pensée et de la sensibilité, nous croyons qu’à ces profondeurs l’âme humaine plonge dans l’Esprit infini et qu’elle en est transie, nous croyons donc que la pensée humaine peut toucher aux profondeurs de l’être, sans révélation particulière. » (Sermon du 16 janvier 1910)

 Schweitzer avait la ferme conviction que l’Esprit de Dieu n’est captif d’aucun écrit, et il insistait sur le fait que le christianisme est la seule grande religion qu’aucun texte sacré ne fige. Contrairement à d’autres fondateurs de religion, Jésus n’a rien écrit et son message ne peut s’accomplir qu’en évoluant. Son Esprit continue à intervenir dans le monde pour le renouveler sans cesse à la faveur d’une Pentecôte permanente, et les Églises qui se réclament de lui ne sauraient lui être fidèles que dans cette voie. Une perspective qui a inspiré à Schweitzer de sublimes envolées mystiques laissant entrevoir l’homme et l’immensité de l’univers transfigurés par le feu de l’Esprit.

« Le devenir-homme de Dieu ne s’est pas uniquement produit en notre Seigneur Jésus, il se répète infiniment en ces hommes dans la vie desquels l’étincelle de son Esprit prend feu. Le processus du devenir-homme de Dieu, c’est l’histoire même du monde et c’est l’histoire, accomplissement ou échec, de chacun d’entre nous. (…) Ainsi représentons-nous chaque vie humaine comme un monde dans l’infini des mondes qui font l’univers, non pas visible, mais l’invisible. » (Sermon du 6 décembre 1903)

Cette liberté de pensée a suscité des suspicions et des conflits. Mais Schweitzer se sentait tellement redevable de l’héritage transmis par les Églises – malgré leurs infidélités -, qu’il a tenu à le repenser à frais nouveaux pour en assurer la crédibilité et l’avenir. Son maître-mot : se fier à l’Esprit qui a conduit Jésus, au souffle de vie qui sauvegarde les hommes au fil des réalités qu’ils traversent, quelles que soient leurs croyances religieuses. Conscient de l’importance de la tradition, ii appréciait les efforts faits dans le passé pour formuler la foi chrétienne – à l’occasion des conciles par exemple -, mais il refusait le piège des énoncés dogmatiques devenus abscons, et cherchait à dire Dieu et l’homme dans l’inédit du présent.

Combattre pour humaniser le monde

Tout en s’inscrivant dans le contexte social, économique et politique actuel, le Royaume prêché par Schweitzer s’identifiait au règne de justice et de paix annoncé par les prophètes d’Israël et par l’Évangile. Un Royaume auquel aspire profondément et depuis toujours le cœur humain à travers la plupart des religions et hors d’elles – et en particulier le cœur des hommes les plus déshérités. Mais Schweitzer considérait que cette espérance doit être spiritualisée en étant débarrassée des croyances apocalyptiques qui furent partagées par Jésus et par les premiers chrétiens, puis réinterprétées par les Églises selon leurs propres idées et intérêts.

Non seulement la fin du monde n’apparaît plus imminente et n’est plus attendue par nos contemporains, mais Schweitzer estimait illusoire d’espérer l’avènement d’un ordre mondial conforme à la volonté divine ou, en version sécularisée, à des utopies terrestres nouvelles ou de remplacement. Il n’y aura ni apocalypse ni Grand Soir. Ce n’est, d’après lui, que là où des personnes s’engagent corps et âme pour humaniser le monde qu’advient, même à leur insu, le Royaume de Dieu – aux antipodes des fondamentalismes réactionnaires des religions et des mirages politiques totalitaires. Pour le reste, il faut vivre dans la société et dans les Églises telles qu’elles sont en se battant contre le mal sans juger autrui, de manière à anticiper avec résolution et douceur ce Royaume déjà là et toujours à bâtir.

« La volonté de justice, le sens de l’humain et l’exigence de vérité forment ensemble le fondement du Royaume de Dieu ou, autre image, ils en sont comme l’eau souterraine, invisible, et pourtant répandue partout. Si cette nappe phréatique disparaissait, les rivières et les fleuves se tariraient rapidement. » (Sermon du 12 mars 1911)

 Sans craindre de s’engager dans les enjeux politiques, Schweitzer stigmatisait avec vigueur l’égoïsme et la violence des puissants, et l’iniquité des systèmes dominants – notamment la rapine coloniale se perpétrant sous le couvert de visées civilisatrices, et les délires guerriers attisés par un patriotisme perverti. Au nom de l’Évangile, il dénonçait l’idéologie qui prône la résignation face aux rapports de force et à une évolution sociale présentée comme une fatalité. Les Béatitudes constituent, selon lui, un idéal de vie à mettre en pratique jour après jour, dans le sillage de Jésus qui en a témoigné au prix de sa vie, avec joie malgré les épreuves frappant ceux qui ne se soumettent pas à la logique du monde.

 Se fier à l’Esprit qui porte la vie

Le croyant non averti se trouvera sans doute déconcerté par divers passages de ces sermons. Substituer une éthique de terrain, aussi évangélique soit-elle, aux somptueuses métaphysiques religieuses édifiées par les Églises au cours des siècles, n’est-ce pas risquer un saut dans le vide ? L’inspecteur ecclésiastique Michel Knittel n’avait-il pas raison de mettre en garde le jeune Schweitzer – comme le rapporte la remarquable introduction rédigée par Jean-Paul Sorg pour ces sermons – contre des dérives jugées « panthéistes » ? Et Schweitzer n’était-il pas présomptueux de s’autoriser, dans une lettre à son amie Hélène Bresslau, à passer pour « hérétique » si nécessaire ?

De fait, nombre de faux savoirs qui étayent de fausses croyances s’effondrent devant les perspectives ouvertes par ce livre, et bien des frontières qui protègent nos superficielles et incertaines certitudes habituelles s’estompent. Mais ce dépouillement permet de mieux se mettre au diapason de l’Esprit qui, selon Schweitzer, agit au plus intime des hommes pour les inciter à humaniser et à diviniser leur propre devenir et celui du monde. Au plan communautaire, il est indispensable que les Églises, « conformistes » et « fonctionnarisées » au dire de Schweitzer, renoncent à l’ordre sacralisé qu’elles présentent comme immuable alors que tout change, et qu’elles reviennent à l’Évangile pour servir les hommes.

 « Il paraît de plus en plus évident que nos Églises, telles qu’elles sont, ne peuvent susciter une vie authentique, qu’elles ne le pourront que le jour où leurs formes se briseront, où les paroisses deviendront de vraies communautés, où les fonctions s’effaceront pour faire place à  des engagements et à des pratiques enthousiastes, où donc toutes ces forces qui ont été enchaînées seront libérées . » (Sermon du 11 juin 1905).

 Babylone, Ninive et Rome sont tombées en ruines, mais l’Évangile a survécu aux empires, constatait Schweitzer. Pour vivre la Bonne Nouvelle du Royaume et en témoigner, il ne suffit pas de prêcher, ni de louer Dieu ou de le prier. Il faut agir selon l’amour prescrit par Jésus, car tranchant est le critère qui préside sans la moindre considération religieuse au « Jugement dernier » qui nous juge dès à présent : « Ce que vous avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. (…) Et ce que vous n’avez pas fait à un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. » (Mt 25, 40-46). C’est à cette aune que l’Évangile libérateur annoncé par le prophète de Nazareth peut déplacer des montagnes en chacun de nous et jusque dans la société, et faire advenir sur terre une part de ciel.

Jacqueline Kohler

[1] L’Esprit et le Royaume, Albert Schweitzer, traduit de l’allemand par Jean-Paul Sorg, Arfuyen, Paris-Orbey, 2015.

Donnés dans l’église luthérienne Saint-Nicolas de Strasbourg (sauf un à Gunsbach), la moitié des trente sermons qui composent ce livre portent sur le Royaume de Dieu, l’autre moitié sur le thème de l’Esprit.

Cet article résume les échanges intervenus autour de ce livre au sein d’un petit groupe de lecteurs – à poursuivre ici ou là…

[2] Les termes bibliques employés pour désigner Dieu et son règne, ou Jésus le Christ, peuvent paraître obsolètes dans l’environnement sociopolitique et culturel d’aujourd’hui, mais leur usage se maintient à défaut de mieux.

Les vannes sont ouvertes

En déclarant, à propos de l’émigration de milliers d’africains vers l’Europe, qu’une grosse « fuite d’eau » était ouverte, l’ancien président de la République a cherché, une fois de plus, à s’attirer les bonnes grâces des électrices et des électeurs du front national. Ce faisant, il a ouvert une vanne qui nous jette dans un danger encore bien plus redoutable que celui de l’arrivée sur notre territoire, de milliers d’hommes et de femmes que la mort menace dans leurs pays d’origine, le danger de la haine grandissante à l’égard des « indésirables » et du renforcement , en nous, des peurs fantasmées et génératrices d’un mortel égoïsme.

Martin Luther King avait pour habitude, face à toute situation difficile, de prôner « une tête froide, associée à un cœur chaud ».

Aujourd’hui, la plupart des têtes sont dramatiquement froides. Tout n’est vu que sous l’angle de ce que « ça nous coûte » ou de ce que nous allons « perdre ». Matériellement parlant.

Pour parfaire le drame, les cœurs aussi sont devenus d’un froid glacial.

A l’heure où nous nous alarmons du réchauffement climatique, à juste titre, nous ne nous soucions guère du refroidissement de nos cœurs, de plus en plus incapables de faire de la place aux autres en général et aux étrangers en particulier. Nous voyons des ennemis partout. Dès lors que nous craignons d’être bousculés et contraints de partager l’espace et les ressources, nous sommes saisis d’effroi.

La solution idéale, certes, serait de mettre fin, partout dans le monde, aux guerres et aux famines, aux fanatismes et aux inégalités pour que chaque être puisse vivre sereinement chez lui. Cela suppose, bien entendu, la mise en œuvre d’une réelle solidarité internationale qui, hélas, fait cruellement défaut.

Plus les choses vont mal et elles vont mal, plus la tentation naturelle consiste pour les humains à se replier sur eux-mêmes, à se barricader contre tout et tout le monde. « Noli me tangere » ! Surtout, ne me touche pas ! Eloignes toi de moi !

Où en sommes-nous des sentiments qui, bien au contraire, devraient nous rassembler pour trouver ensemble les solutions aux problèmes qui nous concernent tous ?

Face à des situations tragiques, seule devrait nous conduire la compassion envers les êtres en souffrance. Un cœur réellement humain, demeuré chaud, devrait accueillir d’abord, sans se poser de question et se dire que pour les problèmes « d’intendance », à chaque jour suffira sa peine. Avec une tête froide, beaucoup de pistes se trouvent et s’inventent. Pourvu que la porte du cœur soit ouverte.

J’entends encore mes grands parents nous raconter comment la maison, la cave surtout, se sont ouvertes pendant la guerre pour y resserrer les membres les plus éloignés de la famille, des amis, des connaissances, des voisins, pour y trouver refuge alors que tout leur manquait. Plus de nourriture, plus d’eau, plus rien. Et pourtant, le partage a fonctionné. La solidarité sans condition préalable a fait des petits miracles au quotidien.

Leurs cœurs étaient incroyablement chauds et dans leur tête, les neurones étaient mobilisés par la volonté de s’en sortir tous ensemble. Pas l’un sans l’autre. Pas l’un au détriment de l’autre. Ensemble. Comme de vrais humains, conscients d’être tirés de la même glaise et condamnés à y retourner. Entre les deux phases, un seul marqueur d’intelligence spirituelle : demeurer unis, se serrer les coudes, passer par delà les scories de nos différences et s’entendre sur l’essentiel, la vie dans la fraternité.

Nous voyons des urgences partout. Car les misères et les menaces se multiplient à la vitesse grand V. Entre les « y a qu’à » et les « il suffirait de », chacun s’invente ses solutions dont la majeure partie du prix à payer concerne toujours les autres. Belles fuites en avant pour surtout ne pas se mettre en question soi-même.

Qu’en est-il de la température de nos cœurs ?

36, 7 ? Normale, quoi.

Oui, normale. Pour que notre corps vive « normalement »

Mais quand tout devient profondément « anormal », quand deux milliards d’êtres humains n’ont plus rien à se mettre sous la dent, quand des millions de frères et de sœurs en humanité sont contraints à fuir leur terre natale pour chercher un improbable ailleurs, la température normale ne suffit plus. Nos cœurs devraient être bouillonnants pour les autres.

Il en va de leur vie. Il en va aussi de la nôtre. Car les vannes de la peur et de la haine, une fois ouvertes et elles le sont, accélèrent toujours plus la course à l’imbécillité et à l’envie de meurtre. Parmi les malades qui gouvernent les peuples il en est plus d’un que l’envie d’appuyer sur le bouton rouge démange. Et les « cavaliers fous » de la vengeance et de l’extermination des « impies » sont déjà à l’œuvre. La force est requise pour les contenir voire les refouler. Mais sans l’ouverture chaleureuse de nos cœurs, de nos cœurs à tous, pour les autres, tous les autres, nous sommes déjà condamnés à laisser mourir notre si belle humanité.

Bernard Rodenstein