L’Église connaît la tentation de se replier sur elle-même, de croire qu’avec la matérialité des mots, la rigueur des règles, elle résoudra les questions de l’homme. C’est une tentation, et je voudrais vous dire qu’il n’est pas forcément bon, ni fécond d’y succomber. Donc en ce sens là, ce texte témoigne d’un peu de résistance, calme, sereine. On ne peut pas engager la vie d’une Église dans tous les durcissements, sinon elle perd sa signification. On retrouve la traduction de ces durcissements dans la vie de l’Église. On pense que les règles vont tout résoudre, qu’il y a quelque part des mots magiques ou un langage extraordinaire qui convaincrait à condition d’être bien utilisé. La diversité des opinions reste suspectée. Nous entrons ainsi dans une période de rigidité. Or, les périodes de rigidité sont toujours des périodes d’insignifiance. Car la rigidité n’a de sens que pour ceux qui y participent et qui s’enferment de plus en plus dans des tourelles, dans des murailles, dans des forteresses, et, par conséquent, s’éloignent — et s’éloignent d’une façon qui juge — de tous ceux qui ne partagent pas la même dureté. Il me paraît important de dire que c’est une impasse. Une impasse ne conforte que ceux qui tiennent les manettes et vivent dans l’illusion selon laquelle parler fort serait l’équivalent de parler juste. Plus que dans une période générale de relativisme, nous sommes plongés dans des certitudes parallèles. Tout ne s’équivaut certes pas, mais les opinions suivent des lignes juxtaposées, durcies, opposées les unes aux autres. Chacun s’affirme différent. Et le dialogue dépérit. La modernité apprécie ces rigueurs assurées. La postmodernité se montre plus critique d’elle-même.
Si on n’accepte pas de se laisser bouger par d’autres façons de penser, alors, on n’a plus rien à dire, on devient insignifiant, sauf pour ceux qui partagent la même catégorie mentale. Aujourd’hui, où l’Occident se replie sur lui-même, la grande tentation de l’Église serait d’agir de la même façon, de se replier sur ses propres acquis mentaux. Le danger est que, voulant défendre la vérité de la foi, on finisse par défendre l’expression occidentale de la vérité de la foi, une expression culturellement limitée. Là, on se trouve devant un système où la vie familiale, la manière de voir le prêtre, la manière de concevoir l’organisation de l’Église, tout cela forme un tout, mais un tout qui est calqué sur une organisation du monde, exactement comme le quadrillage paroissial a été calqué sur le quadrillage de la féodalité. Aujourd’hui le quadrillage paroissial n’est plus tenable. Par conséquent, ce n’est pas en diminuant le nombre des paroisses et en augmentant leur surface qu’on résoudra le problème. La question d’aujourd’hui ne consiste plus à occuper le terrain, parce qu’il s’est passé une chose fondamentale : l’émergence de la conscience individuelle. Les gens estiment donc indispensable de participer en eux-mêmes à la naissance de leur foi. Dans ce cas, que reste-t-il pour les rejoindre ? La parole ! Voilà pourquoi la question de la « justesse des mots » n’est pas simplement une question technique. Elle est devenue celle de savoir comment communiquer l’essentiel de la foi. Comme il n’y a plus de quadrillage contraignant, comme il n’y a même plus de pression sociale poussant au baptême, il ne reste que la conviction grâce à la parole, d’où l’importance considérable que le langage, la parole, le dialogue et, on peut le dire, la « justesse des mots » ont pris, aujourd’hui, pour l’Église. Cette Église ne peut plus manifester ses richesses, elle ne peut plus même manifester son nombre : un match de foot réunit autant de monde que la plupart des rassemblements ecclésiaux. Qu’est-ce qui nous reste sinon la parole vivante ? Ce qui explique pourquoi, à mon avis, nous nous trouvons là devant une question absolument capitale.
Extraits du livre d’Albert Rouet « J’aimerais vous dire »
Le propos est libre, provocant parfois. Des formules réjouiront certains, en agaceront d’autres. Mgr Rouet use de sa liberté de parler fort, parce qu’elle s’usera si on ne s’en sert pas : « Cette liberté existera toujours, même si de fait aujourd’hui, dans l’Église comme dans la société, il se produit un gel, un gel de la pensée, un gel de la liberté de parler. »