Editorial de la VieC’était écritJean-Pierre Denis – publié le 26/01/2011
« On ne savait pas ! » Voilà, à peu de chose près, l’argumentaire des dirigeants français quand on leur demande comment ils ont pu se montrer si complaisants avec la dictature Ben Ali. Comme si l’incompétence pouvait servir de béquille au cynisme. Certes, en diplomatie, il faut admettre une bonne grosse dose de realpolitik. On peut concevoir que, si elle cessait tout contact avec les dictateurs, la France ne parlerait plus à grand-monde. Les relations entre les États demeureront longtemps régies en priorité par leurs intérêts respectifs, pas par les idéaux. Mais, franchement, tant de laborieuse mauvaise foi laisse pantois. On préférerait un franc mea culpa.
Certains criaient pourtant, et que nul n’écoutait. Tenez… voilà ce que Michèle Alliot-Marie – et tout le gouvernement avec elle – ignorait sans doute quand elle proposa la collaboration de la police française aux autorités tunisiennes : « La torture est pratiquée par toutes les forces de police, à savoir : la police politique (…) ; la police qui officie au sein des grandes villes ; la garde nationale qui officie en dehors des grandes villes, c’est-à-dire dans les villages et sur les routes. » Où l’ai-je lu ? Sur WikiLeaks ? Dans un document secret connu de moi seul ? Eh bien, c’est ennuyeux… mais ces informations figurent en toutes lettres dans le dernier rapport de l’Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), publié fin 2010.
L’analyse de l’Acat sur la situation tunisienne s’avère particulièrement explicite et détaillée. « Des journalistes, défenseurs des droits de l’homme et opposants politiques (islamistes ou laïques) sont fréquemment intimidés, harcelés, voire physiquement agressés, ou encore arrêtés et condamnés sur la base d’accusations mensongères telles que l’atteinte aux bonnes mœurs, la tenue de réunions non autorisées, la diffamation, l’ébriété ou la préparation d’attentat. Les condamnations sont prononcées à l’issue de procès témoignant de violations manifestes des droits de la défense. Certains prévenus se voient tout simplement refuser le droit à un avocat. La plupart des magistrats tolèrent la politique répressive orchestrée par le pouvoir, voire y participent. La répression s’est accrue après la réélection très controversée de Ben Ali », relèvent les auteurs.
L’Acat montre comment des sociétés civiles sont en train de naître un peu partout dans la région, sous l’effet même de la dictature. L’analyse prospective donne donc certaines raisons d’espérer. « La protestation se diffuse parmi les laissés-pour-compte de la libéralisation économique et gagne la rue, écrivent les auteurs. La contestation transcende de plus en plus les clivages politiques traditionnels. Si les mouvements d’opposition islamistes, socialistes, communistes ou libéraux laïques demeurent distincts, ils tendent à se fédérer dans la lutte contre l’autoritarisme des pouvoirs en place et les violations multiples des droits de l’homme et du citoyen, dont ils pâtissent eux-mêmes en tant que militants politiques. »
Ce document rédigé par l’ONG chrétienne, le gouvernement ne l’avait sans doute pas lu. La République laïque aurait donc dû l’offrir à ses ministres incultes. De fait, à part notre hebdomadaire, trop peu de journaux en ont rendu compte à l’époque. Il était pourtant librement accessible en ligne. Voilà qui donne envie de se pencher sur les autres chapitres. Habitants du monde libre, nous demeurons par nos silences des otages consentants. Ignorants volontaires, nous acceptons de vivre dans Un monde tortionnaire. C’est le titre du rapport. Il ne parle pas que de Tunisie, comme on l’a compris.
Voici l’adresse du site de la Vie d’où est pris cet article
http://www.lavie.fr/chroniques/editorial/c-etait-ecrit-26-01-2011-13483_37.php
Voici l’adresse où on peut télécharger le rapport de l’ACAT 2010 sur la torture
Pour la Tunisie, prendre les pages 181 – 189
http://www.acatfrance.fr/medias/actualites/doc/ACAT_France-Rapport_torture-Dec_2010.pdf